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L’entaille
du commencement
Pourquoi
créer une revue ?
Ils mangent du porc pour
faire croire qu’ils sont de bons nouveaux chrétiens,
mais pour l’Inquisition, ce sont eux-mêmes les porcs :
des marranes. La plupart d’entre eux sont issus de la
conversion forcée au catholicisme, des juifs
hispano-portugais, tout au long du XV ème siècle. Ceux-là
naissent donc davantage dans le bruit et la fureur que dans la
tiédeur studieuse d’une méditation sur la vérité
relative des dogmes, ou encore la ferveur saisissante d’une
nouvelle foi.
Le marrane est contraint à renoncer à la religion juive,
premier abandon qu’on peut définir en négatif, et qui résulte
de l’intolérance ou de la haine de l’autre. Choix
difficile, que la conversion ou la mort : s’il ne périt
pas en martyr de sa foi pour la sanctification du Nom, il se
retrouve dans la peau du converso, catholique
convaincu, ou crypto juif. Dans les deux cas où que se
loge sa sincérité, il demeure un suspect et une cible :
suspect pour le Saint-Office, et cible pour l’Institution de
la limpieza de sangre. Porteur d’un opprobre constitutif,
combien lui faudra-t-il de générations pour diluer le sang
juif et accéder à cette pureté sans laquelle ne saurait
advenir le rêve d’Isabelle, celui d’un royaume intégralement
catholique? Les marranes sont d’abord des créations négatives,
des sous identités ou des contre identités.
Fin du XV ème, en 1492 en Espagne et un peu plus tard au
Portugal, un autre choix tout aussi cruel apparaît : se
convertir ou quitter la Péninsule ibérique en y laissant
tout. Certains partent vers la Méditerranée, errent quelques
décennies entre Salonique et Livourne, à la recherche
d’une citoyenneté, tandis que d’autres s’installent
dans le Sud de la France, dans les territoires d’Afrique du
Nord de l’Empire ottoman...Lorsque les provinces du Nord du
Royaume d’Espagne sous Philippe II se libèrent, d’autres
encore s’en vont vers les Flandres, Anvers et Amsterdam, où
les gouvernants leur permettent de pratiquer leur culte.
Retour
impossible à l’état antérieur
Tandis qu’ils peuvent
de nouveau sans danger revenir à la foi de leurs pères,
c’est intérieurement qu’ils ne le peuvent plus. La première
entaille faite à l’origine a laissé une trace indélébile.
Entre-temps, on a découvert le Nouveau Monde, la Réforme
s’est étendue, l’horizon s’est ouvert, et la pensée
avec. A l’époque de Galilée, de Spinoza, la mise en lumière
de l’illusion, du mensonge ou de l’imposture, dans la
dogmatique chrétienne et les autres religions, était le fait
d’une pensée désormais scientifique et déjà
philosophique, d’une quête d’intelligibilité.
C’est bien dans le second processus d’abandon de son
identité, cette fois-ci en positif, c’est-à-dire en
refusant la tutelle d’un judaïsme rabbinique sourcilleux et
rigide, qui s’est recréé sur les rives libérales de l’Amstel,
ou ailleurs, que le marrane naît vraiment à sa singularité
radicale.
Et se constitue l’étrange aventure de ces « doublement »
marranes, interdits d’être des juifs en Espagne ou au
Portugal, naguère convertis dans une foi étrangère et imposée,
puis refusant maintenant de couler des jours paisibles dans la
foi retrouvée des aïeux : « car vous seuls avez
pu être faussement chrétiens, et vraiment juifs là où
l’on ne pouvait être juif et faussement juif, là où vous
eussiez pu l’être vraiment » (Balthasar Isaac Orobio
de Castro).
Nouveau chrétien pourchassé, puis nouveau juif insatisfait,
le marrane inaugure une crise sans précédent de la question
de l’identité, en brouillant les signes de la filiation, en
changeant de nom, en prenant des « alias », en
interrompant le cours si ancien des lignages.
Au seuil d’une reconversion enfin possible, malgré l’écrasant
héritage d’une histoire emplie de drames, d’injustices,
de crimes, de déclassement, de servitude, d’étoiles jaunes
(on portait déjà la « rota », un morceau de
flanelle cousu sur la pelisse dans certaines judérias d’Aragon),
le marrane se dérobe, ratant volontairement ou maladroitement
ses retrouvailles avec l’origine et l’appartenance :
l’identité ne se forge pas mécaniquement sur la
reconnaissance des siens. Avec ce fait capital que la culture
matricielle n'est plus disputée exclusivement par des
interdits extérieurs, des persécutions ou des reproches étrangers
et qu’elle est devenue elle-même aussi, motif d'objections
intimes, le marrane ne retrouve pas la paix dans le judaïsme
renaissant. Il est désormais arrimé à des instances
qui se contrarient et conversent néanmoins entre elles, l’intranquillité
de la conscience a creusé son lit dans les esprits.
Ainsi la
marranité va,
au fil des générations, des migrations plus à l’Est ou
bien encore vers le Nouveau Monde…comme une identité
« pré » occupée préoccupante.
L’identité n’est pas
non plus définissable en creux, en négatif, comme la mémoire
oubliée mais en activité, d’une enfance, d’un trauma, ou
d’un meurtre. Cela ne veut pas dire qu’on n’en garde pas
la trace, ni la douleur. Car il y a eu entaille et que cette
entaille poursuit son travail. Mais de quelle nature est donc
cette trace, celle d’un désarroi permanent, récurrent,
d’une cascade d’ombres revenantes, d’une effigie de soi,
ou encore celle d’un « petit reste qui refuserait à
se laisser oublier »? Comment se joue-t-elle du
conscient et de l’inconscient ? De l’individu et du
collectif ? Quelle transmission pourrait y être saisie
et comment? Temps, lieux et pensées sont devenus inajustables,
pris dans cette conversation intime, contradictoire et
contrariante.
Les marranes n’ont pas de lieu de culte ou de rassemblement,
aucun lieu ne dit cette histoire-là des marranes, aucun
lieu-dit. L’identité, ce terme- même conserve-t-il alors
un sens, ne sera plus jamais formulée, établie de la même
manière, privée qu’elle est d’une stabilité radicale.
Lui-même,
l’autre
Le double processus
d’abandon, d’abord forcé puis choisi, est tout aussi bien
une double stratégie de contournement de l’altérité. Le
mouvement du marrane n’est pas simplement de tourmenter sa
double appartenance. Qui l’a mieux fait que Spinoza? C’est
aussi d’envoyer à l’autre : si je ne suis pas là où
tu me crois, es-tu vraiment si sûr alors, d’être là où
tu es? La mise en question en deviendrait une seconde nature.
En tension entre des pôles qui coexistent et se conjuguent
ensemble, se déclinant dans toutes les nuances de leurs
combinatoires -
à un pôle, le rationalisme spinozien et à l’opposé le
messianisme héritier de la Cabbale lourianique de Sabbataï
Tsévi - l’identité
marrane peut donc être conçue comme une fonction
d’onde de l’identité, qui présenterait tous les états
intermédiaires entre ces deux pôles, cette spectralité du
marranisme permettant de s’opposer à la réduction du phénomène
marrane à des états stables et confortables.
Tandis que certains sont dérangés dès que s’installe un
doute, ou alors tenaillés entre la nécessité de l'intégrité
et l’embrasement pour des idéologies nouvelles « faisant table
rase » de leur passé, ou de la tradition, le
marrane découvre le plaisir de l’incertitude.
L’idée
marrane
A rappeler l’urgence
qu’il y a à toujours ré-interroger de l’intérieur ses
propres sources, la part obscure ou refoulée de sa pré-destination,
sa généalogie historique, et à re-visiter en acceptant la
tension nécessaire, les textes fondamentaux auxquels une
identité fait écho, ce que nous aimerions appeler l’idée
marrane n’abrite pas de nostalgie de l’origine ou de
l’authenticité.
Aussi, passant de l’intime au registre public,
viendrait-elle alors proposer une citoyenneté questionnante,
désajustée peut-être, elle-même aussi en tension?
Nous souhaitons nous appuyer sur le fait marrane comme
sur un rapport vivant au monde, une perspective, ou encore une
ligne de fuite, pour la pensée de ces temps heurtés.
Il ne s'agit pas pour nous de garder jalousement les portes
d'une marranité issue du tronc du judaïsme mais au contraire
de la disperser et de l'étendre comme possible parmi des modèles
anthropologiques d'une condition humaine déracinée dans
un monde de plus en plus incertain. Ainsi nous pensons à la
« théorie de l'archipel » chez Edouard Glissant,
l' « hybridité » de Sherry Simon, les
« identités composites » d’Amin Maalouf, tout
ce qui a trait au « multiculturalisme », aux
« identités croisées »…La marranité ne
s’oppose pas à l’explosion de la « multi
appartenance », mais ferait plutôt irruption dans le
champ politique du « métissage ».
Pourquoi
Temps marranes, une intention…
Nous avons le souci de
peser les écrits et les réflexions de chacun, non pas de les
classer ou de les stigmatiser. S’en remettre à l’hypothétique
apaisement des désaccords, par le seul fait d’un dialogue
contradictoire des multiples identités, et en cela penser
qu’il y a là débat constructif, nous est insuffisant. Nous
irons jusqu’à mettre en question à la racine les identités
fortes, primaires, sans craindre de déconstruire. Mais les
peser, c’est évaluer leur force, leur puissance
d’interpellation, leurs leçons, et dans cette pesée, il
est rare que l’on rejette en bloc une oeuvre ou que l’on décrie
un auteur.
Parce que nous tenant nous mêmes sur une ligne de crête,
comme un Sisyphe débarrassé de sa pierre qui roule, mais qui
contemple depuis les hauteurs les innombrables cadavres de
l’Histoire, nous fuyons, les hommes du procès, les
inquisiteurs du ressentiment, de la mise à l’écart, de la
vindicte.
Le marrane serait alors celui qui toucherait du doigt la
maladie du sérieux et de la suffisance, qui crisperait toute
croyance ou corps de paroles, exposée aux bruits et faits de
son environnement, autant que la maladie du nihilisme qui,
ayant fait main basse sur une époque, se paie désormais avec
les agios du cynisme, du consumérisme fébrile et agité et
d'un athéisme grossier. Nous n’avons aucune envie
d’augmenter liste et nombre de ceux qui gisent au fond.
Seules comptent en définitive les paroles qui nous font
encore avancer sur la ligne de crête.
Temps
marranes,
cela veut dire que nous vivons des (ou dans des) temps
marranes, c’est-à-dire des temps de rupture, d’exil, de déracinement,
de confusion des langues, des croyances, des sexes, mais qui néanmoins
font surgir ce qu’ont d’émancipateur, de subversif, de
facteur d’espoir, des temps qui confrontent ainsi les êtres,
tous les êtres à des contradictions intimes, à des
convertibilités inattendues, à des paroles désajustées et
inquiétantes, dans un ensemble dialectique et en suspension.
Temps marranes, qui sont donc à considérer autant du
point de vue de l’histoire de chacun, comme un temps
naissant de la singularité, et non de l’individualisme, que
dans une perspective géopolitique plus vaste et plus aléatoire :
où l’humanité oscille entre les mille tentations de la
haine et de la destruction qui sommeillent dans l’intégrité
ou dans un imaginaire de l’intégrité, et la recherche plus
modeste et en définitive plus exigeante, d’un avenir
habitable et donc négocié.
Temps
marranes, parce qu’on y entend aussi le mot marrant!
Claude Corman et Paule Pérez
Co-directeurs
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