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Editorial
Sidération
préliminaire sur un traité
Entre
l’aveu et l’inquiétude, une position intenable
Entre
confusion et perplexité, la méthode dispersée et nationale
de consultation des citoyens européens fait plonger les électeurs
français dans un état de sidération tel qu’elle pourrait
priver le traité de son objet d’acte de naissance
symbolique de la Constitution européenne.
La sidération, c’est cela, la sidération
de la pensée politique en France à l’approche du référendum,
est-ce cela qui nous fait réagir ou la honte ? « Oui
ou non » ! La question paraît éminemment simple,
profondément démocratique. Les bébés ne disent-ils pas
« oui » ou « non » tout juste après
« papa » et « maman » ?
N’importe qui sait dire oui ou non, il est plus difficile de
choisir des camps, des partis, des idéologies, des représentations
voisines de ce que l’on pense ou souhaite, le PS exhibe bien
cette difficulté jusqu’au reniement de son propre vote
interne. Mais dans le oui et le non se ramasse une sorte de
conscience personnelle du choix qui peut emprunter aussi bien
au passé tragique de l’Europe qu’aux dernières lumières
blanches de la chapelle Sixtine ou encore à la défense du
service public national son ultime raison d’être.
Les arguments, on le sait, se croisent et s’enchevêtrent
dans une confusion grandissante, de sorte que toute prise de
position dans un référendum de cette sorte est un
aveu.
Et dans ce type de procès qui instruit à charge « l’Europe »
ou « le peuple » selon le cas, ce n’est pas
la résurrection du politique qui se révèle comme le croient
certains, ni le débat démocratique français, enlisé,
verrouillé, qui se trouverait réveillé enfin, à
l’occasion de ce référendum, mais la vanité et la naïveté
nationales.
Nous pensons que ratifier un traité,
qui va organiser la vie de la communauté des 25 nations européennes,
dans un cadre étroitement national, est sans doute la cause
de ce malaise.
On peut préférer, par crainte des réactions irrationnelles
des peuples ou par la simple connaissance des ressentiments de
toute nature que les citoyens de chaque pays nourrissent
envers leurs pouvoirs respectifs, on peut préférer le vote
entre élus de condition voisine aux vertigineuses inconnues
des choix populaires. Mais là n’est pas l’unique problème.
La confusion, croyons-nous est liée au cadre national de la
pensée politique qui est absolument inadapté à des
questions dont la nature est la construction de l’Europe
comme puissance, culture, et perplexité. Car il ne saurait y avoir de
culture ou de puissance européenne que marquées, affectées
par la perplexité et l’inquiétude. L’exact opposé de
l’aveu qui loge dans le oui et le non. N’avons-nous pas été,
chacun dans nos nations et à tour de rôle des monstres ?
Ce traité qui doit en principe marquer la naissance
symbolique de la Constitution européenne (il est évident que
cela évoluera et que rien n’est gravé dans le marbre des
Ecritures, Giscard d’Estaing n’étant pas, quoique
immortel, l’égal de Moïse ou de Jésus) manque son but,
moins par l’opacité de ses articles (ou les reproches
qu’on lui intente sur l’oubli du social ou de la laïcité)
que par sa ratification dispersée et nationale.
Comment ébaucher une idée européenne responsable et vivante
sans une délibération politique synchrone des vingt cinq
pays qui composent l’Europe (les vieux ennemis réconciliés,
tout comme les petites nations arrachées au joug imbécile
des bureaucraties staliniennes).
Comment forger cette conscience politique engageante, généreuse,
solidaire, dont les hommes politiques nourrissent nos oreilles
distraites et mornes depuis trente ans, sans créer des
alliances ou des représentations transnationales (les verts,
les libéraux, les sociaux-démocrates, les nationalistes…) ?
Et comment parler d’Europe démocratique si l’on
balbutie déjà sur les échelons de la souveraineté : y
aurait-il d’un côté l’Europe des experts, des
commissions, des « savants » qui fabriquent des
circulaires et des lois, sorte de parti autonome et coupé des « masses »
tout occupé à se reproduire et de l’autre, la vraie vie
politique, qui sent, renifle, éructe, crie, s’enthousiasme
ou se dépite, celle-là , cette vie politique en sang, en
chair, en langue, qui serait celle de chaque peuple , de
chaque nation ?
Par ce qui semble une question simple, « voulez-vous
ratifier le traité constitutionnel », on attend une réponse
simple : oui ou non.
Mais il faut bien reconnaître que l’immense majorité des
citoyens, pour des raisons variées, ont dans la tête une
mosaïque composée de oui et de non. Une mosaïque de doutes
comme : oui, si les articles du traité, livrés à une
multitude de mentalités et d’intérêts respectifs, sont
lus et appliqués de la manière qui serait celle dont chacun
les pense, les ressent et se les approprie.
En cas de vraie discorde, quelle lecture, quelle application
prévaudra, dans les divisions entre pays et internes aux
pays, dans la multitude de gouvernants et d’opposants, de
politiques et d’experts, d’élus et de fonctionnaires ?
Le traité est un cadre ouvert, et nul ne s’en plaint, mais
cette ouverture même est génératrice d’inquiétude, de
perplexité. Même si le citoyen ne cherche pas l’extrême
confort, habitué qu’il est de l’incertitude et des
surprises post-électorales, comment, alors qu’il lui est
demandé un aveu, c’est-à-dire un acte simple, lui demander
du même coup de l’entériner de la sorte tout en lui présentant
une multitude d’hypothèses marquées par l’aléatoire?
Le non ne surgit donc pas - contrairement à ce qu’en
imaginent ses plus ardents et inconditionnels laudateurs -
comme la ré-animation d’un peuple rebelle et
d’avant-garde prêt à incendier l’Europe comme autrefois,
face au conclave frileux des monarchies. Au mieux surgit-il
comme le produit commun d’une peur, d’une lassitude,
d’un sentiment de dépossession, au pire comme le résultat
du long et patient travail de l’extrême droite de
re-nationaliser le champ idéologique hexagonal, afin de
pouvoir éliminer tout à la fois les libéraux et les étrangers.
Le non de gauche n’existe tout bonnement pas. C’est ainsi.
Le non est souverainiste et nationaliste. Il n’est populaire
que parce que la nation et le peuple ont trouvé pendant deux
siècles la voie d’une complicité et d’un arrangement
profitables. On peut avoir la nostalgie de ce temps et de
cette souveraineté, car tous les crimes politiques n’ont
pas été commis par et pour la nation. Les souverainistes québécois
ne sont pas moins respectables que les fédéralistes
canadiens, mais ici, en Europe, nous n’avons pas la même
histoire ! « Le non est nationaliste ! »
N’est-ce pas un peu court ? Et la défense d’une
Europe sociale, d’un autre modèle de développement économique
faisant écho à des préoccupations citoyennes, sociales et
écologiques, que le traité ignore, est-ce une affaire
nationaliste ?
Hélas, le référendum, on l’a vu, gomme la noblesse et la
sincérité des argumentations et des inquiétudes. Il enferme
la réponse dans le prétoire de l’aveu. Et ce n’est pas
le peuple ni le social qui est aujourd’hui dans le box des
accusés. C’est la construction européenne elle-même :
plaidez-vous coupable ou non coupable, demande-t-on à
l’Europe. Le non affirme la culpabilité, il est son aveu.
« Un peuple est toujours le maître de changer ses lois,
même les meilleures, car s’il lui plaît de se faire mal à
lui-même, qui est-ce qui a le droit de l’en empêcher ? »
a dit Rousseau. Sans doute. Mais il est temps d’élargir
cette question au delà de l’hexagone ! Qu’est-ce qui
peut empêcher l’Allemagne, l’Angleterre ou la Hollande de
penser la même chose, de se faire mal ou de changer les lois,
même les meilleures ?
Claude Corman
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