Revue d’idées et d’opinion

 
Pour me rapprocher 
de tous les autres, 
la distance 
qui me sépare de moi-même.

 
 










 


 

 

numéro 10 - 11 


Commentaire
sur la 35 ème nouvelle conférencede Sigmund Freud datée de 1933 (1):
« Sur une weltanshauung »(2)

   
par Elisabeth Lagache

(1) parue en 1984, Gallimard- p. 211 à 243
(2) intervention du 9 mars 10 à Espace analytique, au Séminaire de C.N. Pickmann, l’inconscient freudien.


Avec le mot Weltanschauung, on en a plein la bouche avant d’en avoir plein la tête. Impossible à traduire,  cette construction déconcerte Freud lui-même : « Weltanschauung est, je le crains, une notion spécifiquement allemande dont la traduction dans les langues étrangères soulève sans doute des difficultés… »[1]. Freud poursuit en donnant une longue explication de ce qu’elle est pour lui et reprend au paragraphe suivant : « Si tel est le caractère d’une Weltanschauung…. »

Le mot a pour moi un caractère concis tel, qu’il fait penser à un amalgame (au figuré mélange bizarre, confusion). Le mot  « vision »  auquel s’ajoute « du monde » en français, fait déjà consister quelque chose d’impossible, une visée hallucinée par rapport à l’organe œil, bien trop ambitieuse pour qu’en résulte un réel quelconque ou une facilité de langage façon vérité pouvant se priver de tout déploiement, de toute explication. Même en allemand où le mot ne fait qu’un par mode syntaxique courant dans cette langue, il résonne en heimlich-unheimlich, portée musicale de sens et de sons d’inquiétante étrangeté. Il évoque un mot de rêve, en tout cas pour un Français, une condensation tirée à la loterie de la langue, très interrogeante, comme par exemple « famillionnaire ».

Comment la question se pose-t-elle à Freud ? Je note d’abord qu’il s’agit avec cette dernière nouvelle conférence de la série de 7 qu’il a produites (pour les besoins financiers justement de la cause Verlag), qu’elle vient boucler l’affaire loin des remaniements et précisions théorico-cliniques des 6 précédentes. On est là transportés dans une sphère différente qu’on pourrait nommer « moment de conclure » de ces textes, non dits, articles donc, parties de l’œuvre freudienne. Celui-ci n’est pas sans faire écho - mais écho affaibli - à des textes séparés tels que « L’avenir d’une illusion » (1928) et « Malaise dans la Civilisation » (1929), tous deux de la même époque, époque finale, testamentaire, de la production de Freud.

Un autre texte, le dernier « L’homme Moïse et la religion monothéiste » qui occupe une place spéciale, presque extraterritoriale à la psychanalyse, mais centrale pour l’homme Freud, peut s’évoquer ici, alors que ce texte n’est pas encore « venu au monde » mais en plein remaniement et poursuite en 1934, donc peu après ces conférences.

Valeur testamentaire : Freud en appelle ici à de nombreuses reprises à la « masse », à l’homme commun, soit à tout un chacun, pour que soit entendu partout le sens véritable de cette longue démarche de transmission aux hommes qu’aura été l’invention de la psychanalyse. On pourrait dire qu’il fait de cet homme commun son partenaire dans l’affaire Weltanschauung, la famillionnaire.

On pourrait dire encore que cette estimation de la valeur d’une Weltanschauung ainsi explorée et discourue, contient, retient, définit et réserve à sa façon une Weltanschauung freudienne, comme l’homme Moïse retient les Tables de la Loi, même si c’est par la négative que Freud répond à la question « la psychanalyse conduit-elle à une Weltanschauung déterminée, et à laquelle ? ». Il y a dans ce texte de l’ultime, du « dernier mot » face à une durée de vie personnelle - comme dans les textes cités plus haut - qui dénie cette valeur comme un possible de la psychanalyse en l’état. Son « non » d’emblée ressemble à un interdit, ou du moins à une protestation radicale, que Freud pense articulée à son souci de scientificité.

J’ai supposé que cette 7ème conférence sous cet angle apparent d’un virage à 180° loin de  toute Weltanschauung encombre la pensée freudienne comme un poisson est embarrassé d’une pomme -expression chère à J. Lacan - . N’est-ce pas que la psychanalyse ouvre à une réponse paradoxalement « weltanschauunguienne » qui est là sans cesse  implicite, et qui se nomme Castration ? Réponse rapide, je sais, à la question de Freud formulée dans le premier paragraphe de la conférence. Il s’agirait de la castration de Freud lui-même et de la castration comme concept, qui se fonde au-delà dans son épistémè. C’est elle qui fait sens ici. Prenons une lettre à Fliess datée du 24.9.1900 :

Cher Wilhelm,

Un grand merci pour ta lettre et la coupure (de journal), je réponds aujourd’hui à cette dernière. Il faut en effet que je m’intéresse à la réalité  dans les sex(1), où il est difficile d’apprendre quelque chose. J’écris lentement la Psychopathologie de la vie quotidienne (erreur-errer (2)). Je vais être obligé de te demander –ce dont je suis tout à fait désolé-  de me renvoyer une lettre de Berchtesgaden, qui contient l’analyse d’un nombre choisi arbitrairement (3). La manière dont les théologiens s’occupent de la chose est pour moi moins choquante que les introductions indignées de nos auteurs, même celle de Krafft-Ebing. En contrepartie, je pourrais encore te recommander C. Rieger, « Castration » (4).

Un rhume des sinus me rend misérable.

Salutations cordiales,                                   Ton Sigm.

1- peut-être « sexualia », choses sexuelles.

2- irren-irre, les deux termes rapprochent l’erreur et l’égarement, irren signifiant se tromper ou s’égarer, l’expression « in die Irre gehen », s’égarer, se fourvoyer.

3- Cf. lettre 211

4- Konrad Rieger, « La castration du point de vue juridique, social et vital » (1900).

 

Dans cet ouvrage - très apprécié par Freud - Konrad Rieger fait notamment mention d’un paysan de village qui, mariant sa fille, publie les bans selon l’usage. Et se cite : M. Schmidt, père de Y, castreur de son état, consent au mariage…etc. Cet office de castreur dans le contexte, fait que cet homme, sachant accomplir sur tels et tels animaux leur castration réelle à des fins d’élevage et de production autres que la reproduction, s’en trouve honoré par la communauté au point qu’il s’en qualifie à l’occasion des bans de sa fille, émergeant ainsi dans la hiérarchie sociale au-dessus du simple paysan…

Et ce serait de par une castration de Freud, l’homme Freud, que l’inventeur Freud aurait fondé la psychanalyse. «Ne me touchez pas pas, ne parlez pas», souffle peu avant cette lettre, l’hystérique Emmy Von R. à l’oreille de Freud. Castration mise ensuite en musique dans la cure et son « cadre » en la place objet « a » d’un analyste pour un sujet en souffrance d’une castration symbolique qui le névrose, mal noué qu’il est dans un symptôme malencontreux.

Ainsi la psychanalyse est-elle une Einführung, Introduction (même terme dans le titre des Conférences que pour le texte d’entrée en scène du Narcissisme), introduction de la castration par la négation constatée, une par une, des images d’un monde hors question, comme on dit « hors d’eau » dans la construction, que sont les Weltanschauungen. Avançons qu’elles sont synonymes de névroses normalisées, normalisantes, normées : les images qui défilent dans leur film découlent de l’image princeps surgie du miroir à son stade, nommé plus tard par J. Lacan. On pourrait l’appeler Stade de l’image, non ? Car au fond c’est l’image qui est le miroir…Quels qu’en soient les attendus ou les effets philosophiques, politiques - le génie, l’homme providentiel, le grand homme, le père[2], « …ce dieu créateur est appelé directement ‘‘père’’. La psychanalyse en conclut que c’est réellement le père, dans la grandeur où il était apparu un jour au petit enfant. L’homme religieux se représente la création du monde comme sa propre origine. » Ou encore les effets religieux - le monothéisme ou toute religion - les Weltanschauungen expliquent tout : des origines de l’homme - verbales, illusoires et magiques - jusqu’aux préceptes surmoïques d’observance donnant fait et preuve à la clôture définitive du questionnement à la Sphinge qui transcrivait l’angoisse[3] : « Le principal accomplissement de la religion, comparée avec l’animisme, réside dans la liaison psychique de l’angoisse des démons. Cependant l’esprit malin a conservé une place dans le système de la religion. »

« Introduction » de la psychanalyse détrompeuse, démenteuse, démanteleuse et retourneuse de l’image répondant au « désir idéal » de l’homme, introduction à la vanité d’un organe bavard, boucheur des mystères quant à l’insuffisance, l’impuissance, l’évanescence de l’espèce humaine et parlante, mais introduction à la reconnaissance du savoir inconscient disant vrai en son lieu et place, mais n’apparaissant qu’en des ratures de discours : lapsus, actes manqués, rêves et traits d’esprit.

Le rapport de l’inconscient au réel ne ment pas comme le Crétois ; crée-toi dit-il en écho sans rien promettre. Et il détrompe bien à l’occasion, il peut le faire en connaissance de cause, meilleure que toute Weltanschauung, par le moyen de la psychanalyse, autrement dit castration, relançant le sujet, le faisant rebondir à la question de sa demande, au fallacieux objet placé après le désir, tel que promettent les Weltanschauungen.

Objet de satisfaction perdue dit Freud, toujours déjà perdue mais toujours à retrouver dans des coordonnées de plaisir ou de douleur. Objet a, cause, invente Lacan, l’objet qui manque à l’origine, c’est elle l’origine qui manque…Et ça se re-crée à chaque nouveau bouchon de cette « castration » initiale qu’est l’enfant né. Initialement le commandement, la Voix dit que « prima inter partes »[4] la jouissance t’a lâché, cours après si tu peux…

Le mot Weltanschauung vous en met donc plein la bouche et la tête, patate chaude. En français on traduit ça plutôt « conception » du monde, image du monde, Lacan dit « système » ; embrassement complet en tout cas, universalisant, par un mental qui saurait tout et ferait tout bien. Tension idéale parfaitement spéculaire, sans discontinuité, d’un vase fleuri à l’encolure, souverainement printanier…

La Vérité et le Réel, pour Freud, dans ce texte ultime - il l’énonce - ne font qu’un, ne doivent faire qu’un[5] :

« [La pensée scientifique] aspire à atteindre une concordance avec la réalité, c'est-à-dire avec ce qui existe en dehors de nous, et qui - comme l’expérience nous l’a enseigné - est décisif pour la réalisation ou l’échec de nos désirs. Cette coïncidence avec le monde extérieur réel, nous l’appelons vérité. Elle reste le but du travail scientifique, même si nous n’en considérons pas la valeur pratique. »

N’est-ce pas là une sérieuse contradiction ? Lorsqu’on est le fondateur de la psychanalyse, le découvreur de l’inconscient, le créateur d’une science toute nouvelle, infans encore par rapport aux autres sciences, lorsque ce fondateur choisit pour terme de définition le mot « Recherche » sur le modèle de la science, n’avance-t-il pas avec le moyen de ce qu’il récuse, par «  pétition de principe » et « begging the question » tout comme le feraient les Weltanschauungen ?

Je crains que Freud ne se dé-place là au même niveau, celui d’une Réponse à la Question, pourtant irréductible. Il dit en effet que cette « Recherche » est une position provisoire de la Science, quelle qu’elle soit…a fortiori la psychanalyse, ce si jeune rejeton des sciences, elles-mêmes pas si vieilles. Et c’est ce provisoire qui fonde  en filigrane, la Weltanschauung  définitive, qui sait, un jour peut-être, de la science, sur le principe vérité = réel.

Or plus encore qu’une recherche, la psychanalyse est une transmission. Elle vient remplacer la tradition qui chute…valeurs - père, famille, héritage -. Elle fixe le Symbolique là où la rupture de civilisation a lieu. Mais Freud apparaît ici obstinément scientiste, tout en hésitant, mais « quand même » : toujours il nous annonce, il prophétise presque, il croit, il a la foi…un peu hégélien quand même, un peu kantien aussi, dans ses tensions épistémique et éthique d’une volonté de savoir, reléguant son amour joyeux de connaître spinozien.

Il me semble, quoiqu’il sache « fort bien » comme on dit lorsque l’inconscient du savoir insu pointe à l’horizon, que les limites de production du fonctionnement psychique sont réelles, irréductibles. Citons seulement la détresse initiale, dont il tire argument dans cette conférence, sans dire ici qu’elle est toujours recommencée comme cause[6] : « La dernière contribution à la critique de la Weltanschauung religieuse c’est la psychanalyse qui l’a apportée en montrant que l’origine de la religion résidait dans l’impuissance de l’enfant (Hilflosigkeit) à s’aider et en faisant dériver ses contenus des désirs et des besoins de l’enfance poursuivis à l’âge mûr. »

C’est pourtant l’infans lui-même qui sera « objet a » à saisir comme réel, objet perdu en tant que tel dans le « monde » de Freud. Ici pourtant, il me semble reconduire son espoir en « a-venir meilleur » - le Progrès sans doute ?-  même s’il est défalqué de la foi marxiste ou religieuse. C’est lui, pourtant grand sceptique devant l’Eternel – « L’avenir d’une illusion », « l’Homme Moïse »… - ou devant la pensée utopiste ou philosophique, qui grâce à la Science - dont il relève la chute de cote à la Bourse de la croyance au XX siècle, qu’on avait investie en elle aux siècles précédents, c’est lui qui la relève pour mieux reconduire sa  Weltanschauung  quelques pages plus loin.

Vérité = Réel affirme-t-il. Mais peut- être n’est-ce pas exactement ce réel-là auquel le sujet  se cogne du fait de l’existence de son inconscient ? Or, Freud - je voudrais enfoncer le clou - ne fait plus ici que concéder « aux désirs et aux besoins de l’âme », l’art par exemple, une place annexe, agréable, certes « dans leurs accomplissements » pour l’homme commun, la masse  qui ne connaît qu’une vérité » (prédilection sur laquelle tablent les Weltanschauungen, faut reconnaître) incapable qu’elle est de « faire le saut du beau au vrai »  Place non déterminante ici que cette place du désir.[7]

« L’homme commun ne connaît qu’une vérité, au sens commun du mot. Ce que serait une vérité plus élevée ou suprême, il ne peut se la représenter. La vérité lui semble aussi peu susceptible de gradation que la mort, et il ne peut suivre le saut du beau au vrai.»

J’entends ici que le  Wunsch  est toujours illusoire dans son essence et qu’au fond il s’agit pour Freud, comme le fait la science, d’abolir ou de nettoyer le sujet parlant de ces vœux  - les motions affectives -  et de leur accorder une place, annexe, mais désormais relativisée par leur valeur reconnue comme illusoire par et dans une psychanalyse dont le regard est celui d’une Vérité = Réel, « aliéné » pourrait-on dire, à la science  : on dit bien prendre ses désirs pour des réalités, mais peut-on empêcher le désir de désirer …la vérité ? C’est là se priver pour Freud, de l’errance surprenante - voir pourtant la lettre à Fliess - du désir comme créatif y compris le désir scientifique, et chuter dans un horizon - certes lointain - Freud n’est pas fou mais la procrastination raisonnable n’empêche nullement son principe de faire place nette. Avenir donc, où toutes les réponses au questionnement humain seraient possibles. Comme démentant, méconnaissant que le désir -malgré ailleurs sa libido décomplétée, ses pulsions partielles, sa sexualité prématurée en deux temps…- est toujours éconduit par l’objet, vide central - das Ding - et qu’il est au principe d’une représentativité impossible à faire taire sous peine de psychose ou de mort de l’espèce : telle est la loi qu’impose le réel au désir.

Il n’y a pas un renoncement à la jouissance, il y a un savoir inconscient qui se substitue à l’impossible à écrire le rapport sexuel, en un désir de vérité, ou comme un désir de vérité. « Besoins de l’âme » dit Freud, mais qui sont bien loin d’une vérité=réel. Il dessine là, à nouveaux frais mais « quand même » les contours d’une Weltanschauung avec horizon de complétude ou de « complémentation » dont charge est confiée à la branche psychanalyse poussée au tronc scientifique de l’arbre de  la Raison.

Je ne doute pas que Freud doute et peut-être que sur cette question d’une Weltanschauung à laquelle conduirait la psychanalyse, l’apport de Lacan 40 ans plus tard, l’eût contenté, satisfait, peut-être y aurait-il  consenti,  « Bejahung »…question de langage et de structure ; quitte à négativer après s’y être pris ; incessante division ou Spaltung du moi, sujet barré, qui  nous vient dans le démenti du choix : la bourse ou la vie, la vérité ou le réel ?

Prenons le Séminaire « Les non-dupes errent », 1973-74, version A.L.I., leçon du l2 février : en voici  quelques coupures,  très à propos quant à ce questionnement ; Lacan semble y répondre directement à Freud. : «  (p. 104) ce que j’espérais vous dire … c’était quelque chose… dont la visée est la différence qu’il y a entre le vrai et le réel…mes trois morceaux, les 3 ronds dont s’ajuste le nœud borroméen c’est ce que je tiens dans la main pour vous parler de ce que les non-dupes errent… » Comme un écho à la lettre de Freud à Fliess. 

« Un de ces ronds je le dénomme Réel, les 2 autres étant l’Imaginaire et le Symbolique…ils sont également consistants… première façon d’aborder le Réel… Le Réel c’est ce qui les fait trois sans que pour autant ce qui les fait trois soit le troisième… ils ne se rajoutent pas. Le troisième n’est là que parce que les 2 autres ne font pas nœud sans trois… et c’est ce que je voulais vous dire : c’est que la logique ne peut se définir que d’être la Science du réel. L’embêtant c’est quelle ne parle que du vrai. »


Je souligne : et pas du réel ; autrement dit, la logique développée après Aristote ou sa gnose dont Lacan dit qu’elle en a fait une affaire de vérité alors qu’il s’agissait pour Aristote d’introduire le réel dans la science, à savoir la Logique Pure. « Dans Aristote on peut saisir à quel point c’est un frayage. Tout son frayage son effort c’est pouvoir se passer du vrai…. Il n’est pas tellement encombré par le vrai…c'est-à-dire que les mots, il les vide de sens par le moyen qu’il les remplace par des lettres, α, β, ¥ … c’est en cela qu’au départ se touche qu’il ne s’agit pas du vrai. L‘important est que quelque chose soit articulé grâce à quoi s’introduit comme tel le Réel… Dans le syllogisme il y a 3 termes : les 2 extrêmes et le moyen … comme s’il y avait un pressentiment du nœud borroméen…il touche du doigt  lorsqu’il aborde le réel, qu’il faut qu’il y en ait trois. »

Qu’on pense aussi au triangle « oedipien »…et à bien d’autres schémas : « Aristote  montre qu’il n’arrive au 3 qu’en frayant les choses au moyen de l’écrit, avec des lettres qui ne veulent rien dire… en quoi l’écrit se montre d’une autre dimension que le dire. Qu’est- ce que la logique ainsi conçue, attrapée par ce bout, a à faire dans le Discours analytique ?…Ce qui vous agite et vous retient…c’est que le dire vrai c’est tout autre chose…Pourquoi on n’en arrive jamais au bout ? C’est que le dire vrai passe dans la « rainure », ce trou par où ce qui supplée à l’absence de possibilité d’écrire le rapport sexuel, ce Réel déterminé par ce trou, de là résulte le dire vrai, démontré dans la pratique du discours analytique…dire vrai, c'est-à-dire des conneries qui nous viennent. C’est grâce à ça qu’on arrive à frayer quelque chose de pas tout à fait contingent où ça cesse de ne pas s’écrire, où ça mène 2 sujets à établir quelque chose qui a l’air de s’écrire comme ça, d’où l’importance que je donne à la lettre d’(a)mur… »

« Le discours analytique non seulement réserve la place de la vérité, mais permet de dire ce qui, pour ce qui est du rapport sexuel, y coule, remplit la rainure. Ca change complètement le sens de ce dire vrai que je viens de poser comme distinct de toute science du Réel : pour une fois, la rainure n’est pas vide. »

« C’est pour ça que pour ce qui est de traiter l’inconscient, nous en sommes beaucoup plus près à manipuler la logique que toute autre chose, parce que c’est du même ordre… »

« Je ne ferme, bien loin de là, aucun système du monde, en reconstituant cette faille du dire vrai avec la Science du Réel. Pour qu’un « Système du monde » existe, il n’y a qu’un moyen, c’est de faire des suppositions. Ce qu’il y a de stimulant dans un discours comme celui d’Aristote, de stupéfiant, c’est qu’il n’y a pas de texte où ce soit plus clair, ce qu’on appelle supposition. »

« Cette distinction entre le dire vrai et la Science du réel, que j’essaie de faire aujourd’hui, c’est aussi que la Science du Réel qui est la logique, tient debout, pour ceux qui savent s’y retrouver… »

On pourrait continuer avec profit la leçon du 12 février, Je m’en tiens là et reprends mon fil avant de terminer. Comme toujours Lacan surprend et vous retourne : agent double de l’inconscient, Mercure, mère-cure ou père-cure de la Psychanalyse en France et au-delà des « Pires aînés »…. ?

A la Weltanschauung il se confronte, mais sans frontalité, ce qu’a fait Freud dans ce texte - à mon oreille en tout cas -. Ainsi côté réel-Lacan, le Monde et ses imageries n’ex-sistent pas sauf dans le miroir trompeur et la très bienvenue nécessité des semblants, ce qui n’est pas rien. Ils y ont leur « vraie » place. Ce qu’il nous fait entrevoir c’est un réel qui n’a rien à faire avec la vérité ; mais tout avec la logique vidée de sens ; et un autre réel - que celui où se scotomise Freud - de dire vrai, celui qui chatouille le sujet comme le pénis du petit Hans s’est mis tout seul à le chatouiller, convoquant la naissance patente de son inconscient.

Aujourd’hui cependant, et depuis ce qu’on appelle les Lumières, la Weltanschauung, c’est comme s’il fallait ne pas être pris sur le fait de cette mauvaise habitude toujours fort tentante ; c’est vilain maintenant de « croire », c’est comme si on était surpris en flagrant délit d’Onan… des rituels-contre s’élaborent chez la soi-disant élite, on dit « masturbation mentale ». On lit, relit, commente des « textes » presque sacrés, comme à la Yeshiva et puis on se lance à la course à la trouvaille comme Picasso. « C’est l’inconscient qui  parle », disent les psy, les autres crient « c’est génial » On fait rideau à toute Weltanschauung trop prégnante. C’est de bon ton mais cela cache mal la misère d’un discours capitaliste, brillante Weltanschauung toute infiltrée d’une terreur latente innommable.

Peut-on s’empêcher de croire ? Freud dit de la masse - parfois « racaille », mot de triste mémoire actuelle même si ça date un peu - que l’homme commun ne peut faire le saut du beau au vrai, qu’il ne peut envisager qu’une vérité à la fois et curieusement il poursuit : «Peut-être pensez-vous avec moi qu’il fait bien ainsi » [8] Une vérité à la fois  OIS, OI ? ou foies…c’est qu’on a les foies du discontinu, de la béance, de la…castration. La tolérance donc, Freud l’exclut, ce n’est pas la vérité, point unique, unien, unificateur du Réel, sans écran[9].« Il est évident que la vérité ne peut être tolérante, qu’elle n’admet ni compromis ni restriction, que la recherche considère tous les domaines de l’activité humaine comme les siens propres et qu’il lui faut devenir inexorablement critique lorsqu’une autre puissance veut en confisquer une part pour elle-même. »

C’est bizarre pour nous aujourd’hui, suiveurs de Freud l00 ans après, qu’il ne reconnaisse au fond ici, aucune valeur de vérité à l’inconscient dans sa manifestation affective, qu’elle ne soit pour lui qu’un affect en galère qui s’empare hâtivement dans son errance d’une représentation gênante finalement -lapsus ou autre - révélant le fait que l’inconscient c’est là où ça manque de signifiant, que cette recherche éperdue de la représentation comme soliveau de l’affect - l’angoisse - c’est tout le travail et que ça peut - hasard - déboucher sur une trouvaille. En tout état de cause, bonne ou mauvaise, ça vient d’ailleurs ; mais non, ça ne doit venir que d’une batterie convenable, un magasin d’accessoires infinis, un dictionnaire des dictionnaires où le mot est trouvé, sans savoir insu, non, avec discernement. Mais alors là, lequel ? Car là, c’est la trouvaille - vaille que vaille - et le sujet se trompe sur la volonté inconsciente ou la force qui le pousse drang et trieb… il doit trouver dans le dico the right thing in the right place pour faire le right man et que le meilleur gagne. Peau de banane.

C’est comme ça que ce travail qui repousse l’erreur de l’inconscient hasardeux, assèche le Zuydersee  - voir la 31ème de ces Conférences - mettant le je à la place du ça là où était la terre inculte et inondée d’un sexuel erratique et pulsionnel[10] : « La religion est une tentative pour maîtriser le monde sensible (…) au moyen du monde de désir que nous avons développé en nous par suite de nécessités biologiques et psychologiques (…) Les exigences éthiques (…) exigent un autre fondement car elles sont indispensables à la société humaine. (…) Si on essaie d’inclure la religion dans l’évolution de l’humanité, elle n’apparaît pas comme une acquisition durable mais comme une contrepartie de la névrose par laquelle l’individu civilisé doit passer dans sa route de l’enfance à la maturité. »

Mais - foin de la religion -  jamais un coup de dé n’abolira le hasard, cet insu qui détermine le sujet interstitiel. Lacan valorise au contraire l’inconscient : valeur du langage comme structure du parlêtre, valeur de l’inconscient comme trésor des signifiants, valeur de la trouvaille et non de la recherche, valeur de l’issue et de l’au-delà de l’Oedipe entre autres et non des moindres au-delà, valeur de l’en-deçà du sujet qui choit comme objet au service  de tout ça, et valeur du symptôme, cerise sur…Lacan c’est comme s’il marchait sur l’envers de Freud, sa bande de Moebius ; il fait disons, l’éloge - les loges - de cet inconscient et  la découverte freudienne reste La Chose. « On lui doit tout » dit-il quelque part de Freud. Chose de Freud qui a mis celui-ci de très mauvaise humeur dans les années 30, voyant qu’il ne nettoierait pas les écuries d’Augias avant sa mort. C’est peut-être pour ça que son dernier texte, c’est l’Homme Moïse - commencé en l914, repris en l934 et terminé 6 mois avant sa mort - où comme un a-vœu, il traque le démenti, la Verleugnung.

Enfin ce qui me frappe dans le démêlé freudien  avec la Weltanschauung, c’est qu’à aucun moment il ne réserve comme Lacan le fera, une place au « bricolage »  créatif qu’est la  « construction » en analyse, pourtant  trouvaille extra-ordinaire  de Freud ailleurs - voir « Constructions en analyse » in Résultats, idées, problèmes II, PUF 1985 - Dé et Re construction du fantasme pour chaque sujet, béquille qu’on peut voir comme la question de la 3ème patte  posée par la Sphinge à Œdipe, et prisme coloré qui permet à ce sujet de s’appuyer sur une réalité supportable faisant écran, pare-choc, sas au Réel aussi insupportable qu’impossible dans sa consistance massive de refus psychique. De ce nœud du fantasme, j’aimerais pouvoir dire que le nœud borroméen de Lacan - RSI - dans tous les sens, et même avec le quatrième de suppléance, c’est encore le nœud du fantasme. Pour  aller, selon des temporalités de jonglerie - voir, comprendre, conclure - du côté de l’inconscient - comme dit Proust de Swann dans sa recherche du temps perdu - à l’occasion de la cure,  prendre mesure des éléments des ensembles, rebattre le jeu à nouveaux frais combinatoires.

Alors, moment de conclure, la psychanalyse et sa pratique, l’analyse,  sont sans doute les vecteurs de cette castration où le sujet prend connaissance dans un ou quelques éclairs, de ce qu’il est  assujetti à un mi-dire d’effets de vérité - fort recherchés et prisés dans l’analyse - qui  éclaire quelque peu  le frayage en labyrinthe obscur du  weg  en bande de Moebius à parcourir non sans coupures. C’est d’une vie vitale qu’il s’agit là  non sans la pulsion arrangeante parfois, en une capacité abandonnée au vrai dire et…au bien mourir. Le bien mourir ne va pas sans dire vrai et vice-versa ; le bon escient est torturé par l’insu que c’est de l’une bévue - et je scinde, j’ajoute un « Mais », mais s’aile a mourre - « moi de mais » -. Ainsi le un par un, c’est le un par l’Autre barré de l’a mourre. Ca pousse le mur du un + un, un peu de côté.  La vérité est de ce côté-là, celui de la rencontre signifiante, subjectivée. Grande affaire du parlêtre. S’il ne rigole pas, elle ouit…

Le réel de la science, le sujet s’en fout là où il existe en vérité. Car ce réel-là c’est le parti-pris de sa suture, sa ségrégation. Et ce réel-ci, le parti-pris de sa structure. Mais boiter n’est pas pécher.

C’est au poète Fernando Pessoa que je laisse le dernier mot tiré du « Livre de l’intranquillité »,  pour conclure ce commentaire déconcerté, sur une Weltanschauung qui ne serait pas du semblant :

« La science aveugle laboure les terres stériles, la foi folle vit le rêve de son culte, un dieu nouveau n’est qu’un mot, ne crois pas, ne cherche pas : tout est occulte. » E.L.



[1] Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse. Gallimard 1984. P. 210-211

[2] Ibid. p. 217

[3] Ibid. p. 222

[4]  Il s’agit d’un lapsus - partes pour pares- où le fragment « prima inter partes » entendu comme  « première de toutes les parties », se substitue au fragment  correct  « prima inter pares », « premier parmi ses pairs ». Mon lapsus pointe sur le nouveau-né, ce post partum, épars-pillé de toutes ses solidaires parties : enveloppe placentaire, eaux, cordon, mère. De partes à pares l’écart, premier, saisit, sorte d’injonction pressante, équivoquant le « lien social » (pares), se moquant ironiquement du nouveau et partiel destin que voilà (partes).

[5] Ibid. p. 228

[6] Ibid.p.224

[7] Ibid. p. 230

[8] Ibid.  p. 214

[9] Ibid. p. 214

[10] Ibid. p. 224-22




© Copyright Temps marranes

Toute reproduction des articles 
ou extraits parus dans le site 
de Temps marranes 
à des fins professionnelles 
est interdite 
sans l’autorisation 
de Temps marranes