Revue d’idées et d’opinion

 
Pour me rapprocher 
de tous les autres, 
la distance 
qui me sépare de moi-même.

 
 










 


 

 

numéro 10 - 11 

L'étrange docteur Maï
par Claude Corman

Dans le paragraphe 14 du chapitre 4 du «  Régime de la santé » écrit en 1198 à Fustat par Maïmonide, on lit cette remarque étonnante :

«Les habitudes sont une chose importante dans la conservation de la santé. Il n’est pas bon que l’on change ses habitudes de santé en une seule fois, ni dans l’alimentation, la boisson, la sexualité, le bain, ni dans l’exercice, mais au contraire, il faut continuer avec ses habitudes dans tous ces domaines. Même si ces habitudes dévient des méthodes de la médecine, on ne les abandonnera pas, sinon d’une manière extrêmement progressive et sur une vaste période afin que le changement ne soit pas trop néfaste. On ne fera pas changer à l’homme ses habitudes en une seule fois, car on le rendra alors beaucoup plus malade qu’il ne l’était. Réellement, les malades ne doivent pas changer leurs habitudes dans les périodes de maladie, même s’ils les troquent contre quelque chose de meilleur».

N’est-ce pas là, la dernière des recommandations que ferait un médecin moderne à ses patients ? Imagine-t-on un docteur Maï dire à son patient, Mr Monides : - Et surtout, tant que vous êtes malade, affaibli, invalide, ne prenez pas de résolution intempestive, ne tournez pas le dos à vos habitudes de vie. Vous avez le temps de changer. Ce n’est pas l’heure, maintenant ! »

Mr Monides qui vient de faire un infarctus du myocarde savoure le répit que lui a accordé le Dr Maï en fumant une cigarette dans le vestibule d’entrée du service de cardiologie. Il se repasse en boucle l’argument fulgurant de l’auteur du Guide des Egarés : «les malades ne doivent pas changer leurs habitudes dans les périodes de maladie, même s’ils les troquent contre quelque chose de meilleur ! » Mr Monides comprend mal la philosophie du Dr Maï, mais il se satisfait volontiers de ses conclusions. Que ce ne soit pas au décours d’un accident coronarien que la réforme radicale et immédiate des habitudes de vie dût être prêchée et obtenue, maintient le malade dans une irrésolution certes troublante mais salutairement étrangère à la logique de la faute et du démérite.

Le médecin contemporain regarde la scène, effaré et incrédule. A ses yeux, le Dr Maï est un voyou doublé d’un imbécile qui fait de la médecine avec des foutaises et des chimères d’un autre âge. Comment un tel imposteur peut-il déployer une argumentation médicale aussi dangereusement obsolète ? 

Le médecin contemporain, nourri au lait de l’épistémologie moderne, pense la chose suivante comme un postulat indiscutable :  Quelle qu’ait pu être en son temps la sagacité intellectuelle du Rambam[1],  sa contribution à la pensée médicale est de faible poids en regard de ses œuvres philosophiques ou théologiques qui n’ont pas eu à souffrir, du moins pas de la même manière, les démentis et les réfutations de la science. La médecine d’aujourd’hui est une médecine fondée sur des preuves, une evidence-based medicine, articulée autour de connaissances anatomiques, physiologiques et biologiques avérées, quand la vision médiévale du corps humain est farcie d’humeurs, de biles, de vapeurs et de possessions démoniaques.

Qui plus est, les conseils médicaux de Maïmonide sur le danger de l’abandon des habitudes de vie offensent la pensée clinique actuelle, radicalement assujettie à l’idée de norme et de déviance (dans le poids, la pression artérielle, le sexe, le sport, etc). N’est-ce pas la transgression de règles de vie prétendument, statistiquement conformes à la santé qui ouvre la porte à la maladie ?  D’une certaine manière, les « mauvaises » habitudes de vie d’un individu sont considérées par les médecins comme « délinquantes » et doivent être sur le champ réformées ou découragées. Avec les formes et le tact de circonstance, on admonestera l’indolent, on vitupèrera l’obèse, on grondera l’alcoolique et on culpabilisera le fumeur…[2] Sans trop se soucier de la personnalité « globale » du malade, ou faute de temps pour en faire le tour, on ramènera tous les problèmes de fond à l’étiage de règles de vie continentes et prudentes. Et plus que tout, on s’empressera de changer brutalement les coutumes de vie néfastes. On prendra pour une victoire le sevrage tabagique chez un athéromateux, fût-ce au prix d’une prise de poids de quinze kilos et de l’apparition secondaire d’un diabète « gras ». Contrairement à l’avertissement de Maïmonide, réformer immédiatement les habitudes de vie, à l’occasion d’une maladie jugée propice et révélatrice, semble bien la conduite médicale la plus raisonnable et partagée de la profession.

Dans  un autre chapitre de ses œuvres médicales, Maïmonide nous livre une réflexion tout aussi déconcertante sur le « juste milieu » qui est, je crois, à l’opposé de cette invitation molle, craintive et atone à se tenir toujours dans la demi-mesure, dans la tempérance médiocre, loin de tous les excès et passions du corps ou de l’âme.

Le juste milieu y figure comme une succession dynamique de contraires, d’oppositions, une sorte de mouvement existentiel alternatif. Ainsi celui qui a trop longtemps succombé aux délices d’une alimentation trop riche s’efforcera, pour un temps équivalent, de suivre une diète pondérée, l’homme qui a bu des vins ou de l’alcool sans limites se verra contraint à boire « symétriquement » de l’eau en abondance. Ces suites de contraires finissent par établir une cartographie du juste milieu et rendent compte de l’existence comme d’un spectre d’attitudes variées et incompatibles que seules, la maîtrise temporelle et l’alternance nécessaire ordonnent  et harmonisent en un juste milieu.

A première vue, ces deux passages de l’œuvre de Maïmonide sont contradictoires. D’un côté, Maïmonide prêche au malade la continuité de ses habitudes de vie, devrait-il renoncer à des mesures, une diète ou un régime plus conformes aux souhaits et aux méthodes de la médecine. De l’autre, il invite les hommes (pas uniquement les malades) à rechercher les vertus du juste milieu grâce à un mouvement de va-et-vient entre deux polarités, deux extrêmes qu’ils ont plus ou moins durablement fréquentés. A y regarder de plus près, la contradiction, toutefois, s’affaiblit :

- Quand aucune maladie ne t’affecte en profondeur (c’est le cas d’un rhume, d’une brève allergie, d’un eczéma ou d’un ongle incarné) tu peux sans gêne ni dommages t’essayer à une succession d’habitudes de vie opposées. Pour peu que tu aies le courage et la volonté de ne pas t’égarer trop longtemps dans une consommation illimitée de viandes, de vins, de sexe (ce que l’on appelle de nos jours les conduites addictives) et que tu expérimentes une période équivalente de réserve, de tempérance, de régime « sec », tu parviendras aisément à trouver le juste milieu. Sans pratiquer l’alternance et en ignorant le rythme et la diversité de la vie, tu auras de grandes chances de basculer dans l’alcoolisme, la dépendance aux drogues, l’obésité, la maniaquerie sexuelle ou à l’opposé, dans l’ascèse triste, l’abstinence, la chasteté et la frustration. Cessons une bonne fois pour toutes de tenir l’ivresse occasionnelle pour de l’alcoolisme chronique ou la fumée de quelques cigarettes quotidiennes pour un tabagisme irresponsable ! Ce serait là, à n’en point douter et transposé à notre temps, l’avis d’un médecin maïmonidien. Mais les maniaques de la normalité dont l’un des rares plaisirs (comme l’avait noté Bertrand Russell) est de prohiber tout ce qu’ils n’aiment pas ou craignent pour eux-mêmes au plus grand nombre, tiendraient assurément ce médecin maïmonidien pour un dangereux illuminé, jouant avec les démons et flirtant avec les limites !

- Quand maintenant la maladie est là, bien là, que tu n’as plus le choix de l’esquive, que tu fais face à un mal qui ne dort plus, même quand tu te reposes, alors, non, il n’est plus convenable ni salutaire ou bénéfique de changer brutalement tes habitudes de vie.

Au moment même où l’on croit le changement le plus favorable ou utile, sinon nécessaire, Maimonide nous invite à ne pas céder à l’injonction médicale du bon régime, du régime conforme aux vues générales des médecins. Quel contraste, répétons-le avec les idées en cour à notre époque ! La rupture épistémologique entre le savoir pré-scientifique largement inspiré par la magie, l’astrologie, la théorie des humeurs, et la connaissance moderne axée sur la vérification, la méthode expérimentale, les essais comparatifs ou une exploration bio-radiologique du corps, ne suffit pourtant pas à saisir l’écart majeur des deux démarches.

Du temps de Maïmonide, il est présupposé que les aptitudes philosophiques ou le sens éthique, ou d’une manière générale les vertus spirituelles, jouent un rôle central dans la santé de l’individu. Tout comme l’aptitude au bonheur ou la tristesse mélancolique affectent notre résistance aux maladies, les conflits et les tourments de l’âme ou de la raison pèsent infiniment sur la vitalité des corps. Que Maïmonide ait du reste écrit un Guide des Egarés, ou des Perplexes, tient tout autant à sa vision de médecin qu’à celle de théologien. Si le chaos est dans les têtes, il l’est en proportions égales dans les corps.

De nos jours cet aspect est nettement escamoté, il occupe une place marginale dans une sorte de configuration psycho-somatique rudimentaire ou devient l’apanage des médecines dites douces ou parallèles. De sorte que la maladie, quand elle est sérieuse ou prise au sérieux, a pour première conséquence de réduire aux yeux de tous, y compris à ceux de ses proches et amis, la personnalité du malade à un corps souffrant de désordres organiques. Soudainement, elle stigmatise, norme, assiège et en définitive, construit une personne, qui n’est pourtant qu’accessoirement, accidentellement ou secondairement malade.

La maladie est d’une certaine manière une punition qui tombe, une chute, une sanction et dans le cas le plus extrême, une damnation. Qui a connu les réactions du milieu médical aux premiers ravages du VIH dans les populations homosexuelles américaines n’aura pas de mal à se remémorer l’atmosphère de châtiment qui planait alors autour du SIDA.

Cette damnation, cette sanction n’étaient pas pour autant regardées d’un point de vue moral ou spirituel comme l’acheminement au grand jour d’une faute enfouie ou comme une monstruosité frayant sa voie vers la surface visible des corps. Non, la damnation de la maladie n’a plus rien à voir depuis longtemps avec les sentiments apocalyptiques chrétiens ou l’affrontement affolant du Bien et du Mal. Elle est plus débonnairement, si l’on peut dire, le résultat parfois tragique d’un écart à la moyenne, d’une distance déraisonnable au bon sens hygiénique ou un oubli des moyens élémentaires de protection. Une boulimie sexuelle ou une gourmandise éhontée ne sont différentes que dans l’ordre des sanctions organiques, pas dans celui des registres moraux.

En tant que cardiologue, me dira-t-on, je ne  devrais pas estimer et encore moins suivre les réflexions « archaïques » de Maïmonide. N’est-ce pas faire usage de principes de pensée périmés de longue date, tout juste bons à illustrer une histoire de la Médecine ? Mais, tout comme les philosophes ou tragédiens grecs sont en vérité nos contemporains et que les personnages bibliques nous instruisent encore sur la diversité des caractères humains, le point de vue de Maïmonide sur la maladie et la médecine peut interpeller le médecin moderne. Il n’est certes pas généralisable et suffisant, il est simplement un outil de réflexion pertinent et provocant, un savoir de l’ère pré-statistique, pré-informatique où l’on n’avait pas l’habitude de crier facilement victoire et où l’on se savait pleinement humain et mortel.

Je voudrais à ce propos relater une anecdote. Il m’incomba de soigner ces dernières années un homme d’une quarantaine d’années, un conducteur d’engins si gros que je redoutais d’avoir à l’aider à monter sur le divan, par crainte d’expulser sur le champ de mon rachis lombaire trois disques intervertébraux. Il pesait alors plus de cent trente kilos pour un mètre soixante quinze. Je découvris cet homme la première fois à l’occasion d’un passage en arythmie complète sur un terrain de cardiopathie hypertensive. La fibrillation atriale, très mal tolérée, entraînait une insuffisance cardiaque.

L’un de mes confrères le jugea trop obèse - et il avait évidemment raison sur son obésité - pour envisager la réduction de cette arythmie par un choc électrique externe, après l’échec de la tentative de cardioversion pharmacologique. Il lui conseilla une diète stricte et efficace afin de perdre très vite les nombreux kilos excédentaires qui lui coupaient le souffle et hypothéquaient lourdement le succès du choc électrique. Mais cet homme, insensible aux arguments logiques du régime, restait très dyspnéique. Je décidai non sans hésitations ni doutes, de faire ce choc. Ce fut un succès inespéré. Le gros bonhomme n’était plus accablé par la fatigue et l’essoufflement. Il reprit une vie normale et conserva au long cours son rythme sinusal. Mais il ne perdit pas pour autant un gramme.

Toutefois, dix années après cet épisode et alors qu’il venait faire sa visite annuelle, je fus frappé par son amaigrissement spectaculaire. Il avait au moins perdu quarante kilos et ma première pensée fut, je dois l’avouer, très pessimiste et inquiète. Quel cancer rongeait le corps du gros conducteur d’engins, quel cancer s’en était-il pris avec tant d’efficacité à ses voraces adipocytes ? En vérité, ce dernier me raconta une histoire bien plus souriante. Il n’avait pas connu un amour extraordinaire ayant rongé d’un même mouvement le cœur et la graisse, ni changé de profession ou de mode de vie. Simplement, il avait eu une lombo-sciatique. La douleur l’avait si cruellement accablé qu’il avait décidé d’en finir avec son adiposité. Il observa un régime conséquent et ses rondeurs fondirent, sans grand effort. Il me fit part de son intention de perdre encore une quinzaine de kilos, ce que je jugeai dans mon for intérieur aussi héroïque qu’inutile. Je n’encourageai ni ne contredis sa détermination, mais les paroles de Maïmonide trottèrent dans ma tête. Voilà un homme qui avait vécu autrefois une situation clinique bien plus menaçante et grave qu’une sciatique et qui n’avait alors pas voulu ou pu s’astreindre à un régime. Quand sa vie même était en danger, il n’avait pas trouvé ni même recherché les voies d’une réforme radicale de ses habitudes alimentaires. La douleur irritante et obsédante de son  dos, bien que l’enjeu médical en fût infiniment moins fort, l’en avait, dix ans plus tard, convaincu.

« Même si ces habitudes dévient des méthodes de la médecine, on ne les abandonnera pas, sinon d’une manière extrêmement progressive et sur une vaste période afin que le changement ne soit pas trop néfaste. On ne fera pas changer à l’homme ses habitudes en une seule fois, car on le rendra alors beaucoup plus malade qu’il ne l’était. Réellement, les malades ne doivent pas changer leurs habitudes dans les périodes de maladie, même s’ils les troquent contre quelque chose de meilleur. » C. C.




[1] Acronyme de Maïmonide

[2] Un des effets collatéraux d’une telle médecine axée sur le respect des limites est de lier les échecs thérapeutiques à  l’ immaturité ou à la déraison du malade. Le malade devient co-responsable de sa santé, un collaborateur du médecin et non son « otage », alors qu’aux temps médiévaux, le traitement des princes, quelles que soient la complexion du malade et la curabilité du mal, mettait souvent les médecins en réel danger.



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