L’idée
d’une marranité contemporaine est dans une large mesure paradoxale, tant on
identifie la figure marrane avec celle du juif caché ou du nouveau chrétien
suspect d’hérésie judaïsante dans le Moyen Age hispanique. Et on se demande
aussitôt, alors que nous vivons au contraire une époque de la reconnaissance,
de l’accès à la visibilité et à la dignité de toutes les minorités (avec
quelques notables exceptions que l’actualité a mises en lumière), ce que l’on
va chercher dans un modèle aussi fondamentalement marqué par le secret et la
dissimulation. Néanmoins, en tentant de réfléchir à une forme d’identité à la
fois ouverte et préoccupée, une identité qui ne soit ni polémique ni vidée de singularité,
l’identité marrane, avec toutes ses variations historiques, s’est imposée à
nous. Mais elle ne s’est pas imposée à nous sans avoir subi des torsions, des
évolutions, des mutations. Et c’est un peu la généalogie du concept de
marranité que je vais ici, très brièvement, vous exposer.
Paule Pérez m’a suggéré d’évoquer le
passage du marranisme à la marranité, sous l’angle d’une page qui se tourne ou
d’une page tournée.
Dans le langage commun, tourner une page
équivaut à se débarrasser d’un passé trop lourd et encombrant afin de saisir
une chance nouvelle et de s’éveiller à d’autres possibles. C’est un peu le
contraire du ressentiment ou du ressassement. Dans l’affaire qui nous
préoccupe, les choses s’avèrent un peu plus compliquées. Car, en passant du
marranisme à la marranité, on ne fait pas que changer un isme par un té, on
change en vérité de paradigme, d’atmosphère, de makif, diraient les cabalistes.
Mais d’abord et au fond, qu’est-ce que
c’est le marranisme ???
Et
bien, c’est d’abord un mode de défense,
une réaction forcée par la pression de conversion qui s’exerce de manière de
plus en plus violente sur les Juifs du Royaume ibérique tout au long des xive et xve siècles. Avant que
le Juif caché ne se révèle tel ou ne demeure tel par intention, le marrane est
façonné par le rejet et la peur.
Ce
n’est pas un souhait, une inclination, un penchant de l’âme pour les choses
obscures ou ambiguës, ce n’est pas non plus le résultat de calculs savants
émanant de personnalités rusées et opportunistes ou une fascination pour les
doctrines hérétiques qui mène au crypto-judaïsme, non, avant tout, le
marranisme est le produit d’une atmosphère de persécution croissante des
nouveaux chrétiens, c’est-à-dire pour la plupart des juifs convertis de force
au christianisme. C’est une réaction à la pression de conversion !!! Et
une réaction en chaîne… En schématisant à peine, on peut dire que le processus
de conversion des Juifs espagnols fabrique
de bons chrétiens dans les années
1300, des nouveaux-chrétiens dans les
années 1400 (avec l’apparition de l’Inquisition et les statuts de la pureté de
sang) et presque toujours des chrétiens
suspects de marranisme à partir des années 1500 (période inaugurée par le
baptême en masse des Juifs espagnols et portugais dans le royaume lusitanien,
en 1497, sous Manuel Ier).
Autrement dit le marranisme croît,
prospère, si l’on peut dire, avec les conditions d’hostilité manifestées par la
société ibérique du Moyen Age tardif aux juifs convertis soupçonnés
d’hérésie : plus l’Inquisition multiplie ses enquêtes dans le milieu converso, et plus un marranisme
réactionnel se développe. Ce qui va donc se jouer secondairement et qui va
faire éclore certains traits originaux de la figure marrane est d’abord et
avant tout la conséquence d’une hostilité,
d’un soupçon systématique élevé à la hauteur d’une règle commune. Quoique
converti, le juif est un être de mauvaise race, de mauvaise foi ! Le
marranisme pousse sur les bûchers de l’Inquisition, il est initialement
inséparable du Saint-Office, il forme avec ce dernier un couple terrible !
Si certains rabbins d’Afrique du Nord
ont cru déceler dans le marranisme les germes futurs d’un nihilisme religieux,
il faut bien dire que ce n’est pas du côté spirituel (cela
viendra plus tard) que penche alors le marranisme mais bien de celui de la
survie, du sauve-qui-peut la vie. C’est vrai et Cecil Roth le note avec une
pointe de dénigrement : les marranes espagnols n’ont pas péri pour la
Sanctification du Nom comme leurs coreligionnaires rhénans, lors des croisades,
mais ils n’étaient pas pour autant et par nature préparés à une vie religieuse
schizophrénique, dualiste ou nulle, comme ce dernier le suggère.
Le marrane judéo-ibérique du
temps de l’Inquisition est un être traqué qui, afin de survivre, doit forcément
développer la ruse et le sens de l’esquive, mais qui, en raison même de la
traque, ne peut conserver une forme intègre ou substantielle de tradition
juive. Le judaïsme religieux marrane se résume à la pratique de quelques jeûnes
rituels et singulièrement ceux de Pourim et de Kippur ou à l’invocation de la
Loi de Moïse, le vrai pasteur. Cet appauvrissement cultuel et rituel conduisit
les rabbins émigrés en Afrique du Nord à critiquer dans des termes parfois très
durs le milieu marrane. Simplement, persévérer ainsi dans l’être juif, dans une
période où l’œil mauvais de l’Inquisition rode partout et où les crématoires
artisanaux des autodafés emportent les cendres des marranes convaincus
d’hérésie, ne peut évidemment pas se faire à visage découvert.
En résumé, avec le marranisme, se
déploie un pan de l’histoire de la communauté juive séfarade, principalement,
primordialement lié aux conditions de la persécution et à l’atmosphère de
suspicion qui saisissent la société chrétienne ibérique dans le Moyen Age
tardif. C’est ce phénomène qu’ont abondamment traité les historiens comme
Benzon Netanyahu, Isaac Revah, Cecil Roth, Yossef Hayim Yerushalmi et Nathan
Wachtel entre autres. Le marranisme espagnol et portugais du xve au xviie siècle est donc un
phénomène historique axé, on l’a maintes fois répété pour ne plus y insister,
sur une culture du secret et de la dissimulation. Mais il s’agit avant tout
d’une culture réactive, induite par l’hostilité religieuse et le soupçon
racial. Ce n’est pas encore une contre-culture.
De cette époque, de ces brasiers
de chair humaine, de ces accoutrements grotesques que l’on enfilait aux accusés, de
cette atmosphère empoisonnée par le fanatisme religieux catholique, a émergé la
figure marrane historique, celle qui selon nous se distinguait par quatre
caractères originaux : la double perte des religions naturelles et
d’emprunt,
l’expérience contrainte du secret d’appartenance et du déclassement, enfin la
recherche de la méconnaissabilité comme antidote aux politiques policières du
Saint-Office !
Donc, quatre caractères dont le
mélange en proportions variées va créer le proto-marranisme, mais qui sont, il
faut insister là-dessus, quatre éléments d’adaptation, quatre éléments
profondément réactifs et historiquement induits.
On peut évidemment, selon le point de
vue adopté, regarder différemment ce proto-marranisme.
Du côté de la monarchie espagnole et du
Saint-Office, la figure marrane est nécessairement trouble, duplice, hérétique
et maladive. On tient les marranes pour des faussaires
spirituels ou des agents doubles
confessionnels, ce qui légitime en retour la plus extrême vigilance du
principal service d’espionnage de l’époque : les tribunaux de
l’Inquisition.
C’est
du reste à partir de ce rameau que va se développer ultérieurement l’image du
marrane maudit, du proscrit radical, du paria, du déclassé ou de l’inclassable,
image qui frappera bien plus tard Hannah Arendt ou Kafka. Et
c’est à partir de ce rameau crépusculaire et maudit que l’on peut parler d’un
post-marranisme ou d’une postérité marrane.
Mais
il existe à nos yeux un autre rameau qui tire sa source et sa vitalité de
l’évolution politico-spirituelle de l’Europe et du monde ottoman. Et c’est ce
rameau qui va pas à pas constituer ce que nous nommons la marranité et se
différencier du post-marranisme, encore assujetti à l’ombre de l’Inquisition, à
l’opiniâtreté de la traque, à la constance de l’inimitié.
En
effet, les quatre éléments défensifs du marranisme mutent quand l’organon
spirituel et politique de l’Europe s’ouvre ! (Ouverture qui n’est sans
doute elle-même pas étrangère à l’influence souterraine du milieu marrane.) La
marranité est ainsi liée à la persévérance, mais aussi à la mutation de ces
quatre caractères dans une société qui ne place plus le soupçon religieux au
cœur de son organon politique et ne développe plus par conséquent le climat
inquiétant de la persécution et de la traque.
C’est ce qui se passe dans la
Hollande libérale du xviie siècle
ou dans les provinces « byzantines » de l’empire ottoman. Soit que le
schisme chrétien du protestantisme ait favorisé la relativité des croyances,
soit que les musulmans de la Sublime Porte aient trouvé dans les émigrés
séfarades des gens instruits et utiles, organisés en réseaux de parentèle
cosmopolite, quelque chose a changé radicalement.
Et, de fait, la figure historique
du marrane, figure maudite, interdite, vivant en permanence sous l’œil de
l’Inquisiteur, s’est ouverte, si l’on peut dire. Et l’architecture du marrane
en a été bouleversée, transfigurée.
Du double éloignement des
identités religieuses juive et chrétienne, on passe à l’exploration humaniste
de l’intériorité humaine (Montaigne), à la critique philosophique et historique
de la Bible (Spinoza), voire à des conduites hérétiques, anomiques, mystiques
qui ébranlent le sol ferme des religions (Sabatai Tsevi).
La mémoire du secret enrichit
l’intimité, celle du déclassement va porter nombre de marranes vers les idées
modernes de justice sociale.
Enfin, l’expérience cruciale de
la méconnaissabilité restera inscrite comme une expérience fondatrice de l’être
marrane moderne.
Surgit ainsi un spectre marrane
extrêmement complexe et varié, quand les conditions de la persécution
s’effacent devant des conditions historiques qui permettent à nouveau une
certaine mise en lumière. Ces quatre éléments génériques transfigurés vont peu
à peu se combiner et s’articuler, pour forger ce que nous nommons la
contre-culture marrane : le renversement de l’injure, la spectralité,
l’économie personnelle de la contrariété, la voie d’un monothéisme irréligieux,
tout cela va constituer la fonction
d’ondes de l’identité marrane.
Et, alors que la politique de
reconnaissance des identités se met en place dans la modernité et ne cessera
plus de s’étendre au point de devenir de nos jours une politique d’exhibition
bien souvent sélective et exclusive, ce que l’on nomme le communautarisme, la
méconnaissance marrane stimule une culture
de la perplexité, de la contrariété, afin de conserver à l’identité un
caractère ouvrant.
On peut naturellement rejeter un
tel choix, y déceler, comme le fait Perrine Simon Nahum à propos du
néo-marranisme d’Edgar Morin, le risque d’une impuissance, d’une ambiguïté
pathologique incapable de fertiliser la pensée complexe et contradictoire dont
elle imagine être le principe dynamique.
A l’autre bord, on peut préférer
le terme de judéo-gentil à celui de
marrane, trop pétri de références historiques, voire celui de juif non-Juif
. Toutefois, s’il s’agit de problématiques voisines, elles sont distinctes
de ce que nous nommons la marranité.
Tout d’abord parce que la figure
du juif-non Juif s’enchâsse trop durement, trop inflexiblement dans une
définition négative ou aporétique qui est d’ordre polémique et que celle du
judéo-gentil suppose une hybridation réussie, un alliage fécond et universel.
Ce qui ne va pas de soi. Mais surtout parce qu’au fond, tout cela renvoie une
fois de plus à un débat interne au
judéo-marranisme, à tout ce qui peut se nommer néo ou post-marranisme,
alors que, répétons-le, le concept de marranité cherche à être un concept
ouvrant et ouvert à d’autres types d’identités et de cultures.
Et c’est ce pas franchi, ce saut
dans une nouvelle histoire qui s’offre à d’autres hommes et femmes traversés
par des attaches, des textes, des appartenances qu’ils ne peuvent plus vivre en
plénitude ou en suffisance, sans pour autant pouvoir s’en débarrasser comme des
reliques ou des poids qui fait réellement tourner une page !
Mais alors, qu’est-ce qui a
permis une telle mutation, qu’est-ce qui s’est dévoilé dans ce passage du
marranisme à la marranité, que nous commentons comme une page tournée ?
J’aimerais pouvoir dire que le point de passage est la peur et que la peur
n’est plus à l’ordre du jour, mais comment affirmer une telle chose ? Ne reste-t-il
plus rien de l’ancienne peur marrane ? Et au fond, qu’est-ce que c’est la
peur marrane ?
A
parcourir les interrogatoires et les rapports de l’Inquisition, on est frappés
par leur style obsessionnel, maniaque, bureaucratique, un style qui n’est pas
sans annoncer la mise en forme contemporaine des enquêtes de traçabilité, des
fichages, des index statistiques, un style volontiers froid et comme étranger à
son objet.
Mais c’est aussi à ce prix, au prix du
caractère monodimensionnel de sa tâche et de la monotonie sidérante de ses
méthodes, que l’objectif de la peur est atteint, que la pédagogie de la peur peut saisir une société entière. Car la peur
augmente quand croît parallèlement l’asymétrie entre le doute, l’incertitude
personnelle, la fragmentation politique, sentimentale et éthique d’un individu
et la puissance fusionnelle d’une parole simple, presque sommaire, mais à
laquelle la majorité des sujets d’une époque se conforme ou se résigne.
Or,
l’une des objections les plus fréquemment entendues à propos de la marranité
est bien de laisser l’individu se débattre dans sa perplexité, ses
contrariétés, une forme de spectralité identitaire qui apparaît à beaucoup
floue et inconsistante. Ce n’est pas une situation confortable, et même, dans
une certaine mesure, c’est une situation anxiogène. On se retrouve en
porte-à-faux avec les membres de sa propre communauté ou du moins avec le
groupe humain qui porte plus qu’aucun autre votre mémoire, vos paroles, vos
histoires, vos références, votre imaginaire symbolique. Ce lien marrane, secret
et tendu ne fait donc pas de vous un affilié, un disciple ou simplement un
« membre » naturel du groupe. Et cela ne vous donne pas davantage
d’autorité ou d’aura pour parler aux autres groupes humains d’une voix ferme et
compréhensible. Car la langue commune de l’humanité ou du moins une langue
communément partageable fait toujours défaut (le « Marché
mondialisé » n’est pas une langue). Alors c’est vrai, le marrane qui s’est
mis en chemin vers les autres ne peut qu’espérer ou faire le pari que les
autres ont fait de même, que leurs attaches sont et restent ouvrantes, en dépit
de tous les chagrins politiques, qui sont légion !…
Et,
en ce sens, la peur demeure. On ne tourne jamais complètement une page ! C. C.
Ou du rejet de la balance premio-castigo (récompense-châtiment).
Dans l'écriture de ces sortes variables d'états ou de degrés de judéité, nous
exprimons notre point de vue au prisme de la marranité : à savoir que les
traits d’union ne sont jamais univoques, ni les lettres capitales. En fait, si
le premier couple judéo-gentil est celui choisi par Edgar Morin, le terme de
juif-non juif utilisé largement par Daniel Bensaïd, plus problématique et flou,
rend compte de sa sensibilité propre. L’orthographe s’en ressent. Bensaïd
change en permanence le lieu du trait d’union et fait varier la majuscule et le
minuscule dans le même texte. Cela donne par exemple juif non-Juif ou
juif-non-juif, etc. Je n’ai donc pas arbitré entre ces diverses manières de
penser la négation. En fait cela est, je crois, lié à l’extrême difficulté de
définir le juif. Pour Bensaïd, nul doute que la négation introduit simplement
la volonté de ne pas s’enclore dans une judéité fermée; cette négation n’a
aucun rapport exclusif avec l’ethnicité, la religion, ou l’histoire juives. Il
va de soi que nombre de juifs d’Israël ne sont pas des Juifs pieux mais
pourtant certains peuvent afficher un nationalisme plus intransigeant que ces
derniers. Or, Bensaïd rangerait les uns et les autres dans la deuxième partie
de la paire. Alors si l’on veut maintenir la tension propre à l’indétermination
du juif ou du Juif, sans vouloir ignorer la signification négative qu’introduit
Bensaïd, il faudrait écrire juif non juif sans trait d’union ni majuscule. Mais
on voit bien que l’affaire est surhumaine. Car Bensaïd est manifestement
traversé par la pensée benjaminienne et les écrits de Scholem sur la kabbale et
le messianisme hérétique. Or n’est-ce pas de la pensée Juive? Du coup , je
proposerais soit de maintenir les diverses orthographes du couple soit de
supprimer les majuscules et les traits d’union!
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