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En
parcourant « L’aventure marrane » de Yirmiyahu Yovel, tout en
songeant à ce que l’on entend ou que l’on souhaite sur une nécessaire réforme
interne de l’Islam afin de rendre plus compatible la Charia et le monde
contemporain des révolutions arabes, je réalisai qu’il existait bien un élément
central, une sorte de gène constitutif du marranisme qui n’a été souligné à ma
connaissance par personne: l’indifférence radicale et renversante des marranes à
l’égard de la Réforme. Des théistes, des panthéistes, des épicuriens, des
athées, des mystiques, tout ce que l’on voudra, tous ces modes d’être
contradictoires peuvent procéder en partie de l’esprit marrane. Mais jamais la
Réforme !
Face au poids des traditions
religieuses, les marranes inventent l’écart, la distance, l’affranchissement,
la sublimation, la ruse ou la rigueur, mais ils délaissent la purge, la
révision, la modernisation, bref la Réforme d’un Culte. Comme si d’emblée,
alors que nombre de marranes vont se montrer d’excellents explorateurs des
terres, des économies ou des textes nouveaux, ils avaient instinctivement,
presque naturellement abandonné à d’autres le terrain de la réforme religieuse.
De sorte que s’il existe bien une
multitude irréductible de marranes et une aussi vaste mosaïque de fragments et
de bouts d’être ambivalents à l’intérieur de chacun d’entre eux, au point que
l’on a fait du marrane, la figure matricielle de l’individu moderne confronté
autant à sa propre complexité intime qu’à l’éclatement de l’univers spirituel
et politico-économique de la Renaissance, nous tenons peut-être dans ce manque
de soutien au schisme protestant la clé du marranisme.
Comment ne pas s’étonner en effet
du peu d’empressement, du peu d’enthousiasme qu’affichent les marranes
historiques à commenter ou à absorber les idéaux protestants générateurs d’une
cure de jouvence du Christianisme et hostiles aux Institutions les plus
agressives et soupçonneuses de l’Eglise ? Comment rester aveugle au fait
capital que l’histoire marrane et l’histoire protestante sont restées des
histoires distinctes et parallèles alors qu’elles se déroulent dans le même
espace-temps européen, et qu’elles ont joué chacune à sa manière un rôle moteur
dans la naissance d’une économie-monde post-médiévale ?
Peut-être sommes-nous simplement
en face d’un énoncé stupéfiant, d’un énoncé imprononçable et qui est
celui-ci : l’esprit marrane n’est
pas un esprit réformateur de la religion !
Cela évidemment ne peut pas se
dire sans grandes conséquences sur la compréhension de l’Age pré-moderne où
vécurent et souvent périrent les marranes historiques, mais surtout cela ne
peut pas se dire sans des conséquences encore plus fortes sur notre époque qui
voit refleurir l’esprit religieux plus ou moins délicatement tissé de
fondamentalisme et de réformisme.
Je ne m’appesantirai pas sur les
figures historiques du marranisme afin d’étayer cette idée. Il suffit de
parcourir les œuvres et les existences de Montaigne, de Spinoza, de Juan de
Prado, de Tsevi, pour mesurer l’abyssale distance que chacun d’entre eux creuse
à l’égard du principe d’une réforme interne des Eglises et des traditions
monothéistes.
Et cela est encore plus vrai de
la marranité contemporaine dont nous avons tenté avec d’autres d’établir la
cartographie anthropologique et politique. Les choses du Ciel condensées dans
les Textes fondamentaux de chaque Religion ne sont pas réformables en leur
cœur. Aucune foi ne peut être tempérée, modérée, ou expurgée de ses traits les
plus archaïques et violents. Et il n’est pas si mauvais au fond que la religion
se mette d’elle-même à part, séparée des enjeux profanes des vies humaines,
séparée et donc sainte dans le sens hébraïque du Kaddosh.
Laissons l’y, dit l’esprit
marrane. Laissons la religion de côté ! Pas question de vouloir la
réformer, l’adapter, lui offrir une présentation plus convenable et
moderne !
Plus de trois mille ans après le
règne de David, deux mille ans après la mort de Jésus, et mille quatre cents
après la prédication de Mahomet, l’énorme travail industrieux, commerçant,
explorateur, artistique, scientifique, littéraire, de générations et de
générations d’hommes et de femmes dans toutes les aires de civilisation n’a nul
besoin de se confronter aux textes révélés et de s’évaluer à leur
lumière !
Il n’est pas nécessaire que Dieu soit mort pour que
l’humanité advienne. Il suffit qu’Il soit Saint, qu’Il soit à part,
ailleurs ! En Lui accordant l’infinité de l’Univers, Spinoza a ouvert la
voie. L’esprit marrane n’est pas un esprit
réformateur de la religion !
C.C.
Seul entre tous, Uriel da Costa, convaincu, à
l’instar des calvinistes et des luthériens arc-boutés sur les Evangiles, qu’il
fallait revenir à l’esprit de la Torah écrite, s’entêta à vouloir imposer ses
idées réformatrices à la communauté d’Amsterdam. Sa tentative échoua et Uriel
se suicida, peu de temps après une ultime humiliation à la Synagogue.
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