Revue d’idées et d’opinion

 
Pour me rapprocher 
de tous les autres, 
la distance 
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numéro 1 

Qu’est-ce que l’Europe ?

par Claude Corman
 

L’Europe, après les « non » français et hollandais au traité constitutionnel est, dit-on, à la croisée des chemins . Soit elle redevient une vaste zone de libre-échange sans puissance politique propre, soit elle s’efforce en réfléchissant à ses échecs de relancer l’intégration politique du vieux continent.

En tout cas, deux portes lui sont désormais fermées, qui étaient jusqu’ici les voies d’accès élémentaires à l’évidence européenne : la reconnaissance partagée par les opinions de la genèse de l’Europe sur les champs de ruine du nazisme et du communisme, et l’extension logique de la Communauté aux autres Etats de l’Est européen et demain à la Turquie.

La marque allemande

D’une certaine manière, l’Allemagne jouait un rôle de pivot en ce qui concerne le passé de l’Europe et les grands déchirements du XX ème siècle : Par le nazisme, l’Allemagne était devenue la plaie béante de la conscience européenne, obligeant les Allemands à une psychanalyse collective sur la culpabilité et le crime d’Etat perpétré à une échelle inégalée. Et, du fait de la partition du pays après la défaite d’Hitler, l’Allemagne fut aussi le lieu terrible où s’exerçait la concurrence des régimes capitaliste et soviétique, brisant l’unité du peuple, des familles et de la mémoire enrôlée dans la propagande. Il n’est pas excessif de dire que la construction européenne permit à l’Allemagne d’accomplir sa « rédemption », de trouver une solution à la monstrueuse dérive de son nationalisme destructeur et quand le mur de Berlin tomba, l’Europe accompagna naturellement la réunification et la renaissance allemandes.

Qu’il y ait eu ici ou là des promesses ou des contreparties économiques et monétaires ne change pas le fond de l’affaire. L’histoire de la réunification de l’Allemagne clôt le passé européen dont Raymond Aron avait fait la matrice de son livre «  Le grand schisme »

Si on se tourne maintenant vers le futur de l’Europe, on voit un processus d’extension, d’annexion pacifique de régions ou de pays tentés par les promesses de paix et de prospérité de l’UE ou qui veulent échapper à la tutelle de puissants voisins. C’est cette dynamique d’expansion et de recul incessant des frontières de l’Europe qui crée un effet de croissance ou de mouvement ininterrompu, de modernité implacable. En tout cas, ce processus d’expansion qui n’est pas sans évoquer une forme désarmée et donc inédite d’annexion impériale n’obéit à aucun maître d’œuvre figuré.

C’est un peu comme si la destinée de l’Europe se situait dans le mouvement d’intégration communautaire et les déclarations de candidature des nations limitrophes, et qu’elle se dispensait ainsi d’évaluer ou de penser sa propre civilisation. 

Cette double dimension de la construction européenne, dont l’Allemagne symbolise le passé « fondateur » comme acteur de la barbarie et témoin de la coupure tragique d’un peuple sous la guerre froide, et dont la multiplication des candidatures d’entrée dans l’UE incarne le futur, est en crise.

Ni la mémoire des monstruosités commises par les nations européennes (et cela ne se réduit pas au nazisme et au stalinisme, sinon comme leurs points extrêmes), ni la séduisante constellation des Etats qui veulent rejoindre l’Union ne répond à la question essentielle : qu’est-ce que l’Europe? Quelle est l’originalité d’un modèle européen qu’on nous présente comme le lieu où la mondialisation prendrait un visage humain, ou une terre du juste milieu entre le libéralisme et l’activité planifiée et protégée ou encore comme un centre de prévention des conflits par la mise en dialogue active des cultures.

 

Une zone de multiples chantiers

Cela semble très vague, très insuffisant . Mais plutôt que dire avec les pessimistes : « l’Europe est désormais un champ de ruines », on peut davantage penser que l’Europe est un immense chantier ou plutôt une zone de multiples chantiers distincts dont aucun n’est indépendant des autres mais qui peuvent néanmoins avancer à des rythmes hétérochrones.

- Un chantier économique

Il faudra bien reconnaître une fois pour toutes l’échec des économies étatisées et collectivistes. Qui peut regretter ces régimes socialistes où une bureaucratie parasite et hégémonique désavouait le réel quand le réel s’obstinait à la désavouer ?

La nostalgie de tels régimes est absolument étrangère aux peuples de l’Est européen et sauf à se couper à nouveau de ces peuples affranchis de l’esclavage soviétique, on voit mal comment on pourrait en vanter encore les mérites. On peut défendre avec véhémence et raison les services publics. On ne peut pas en inférer une sorte de fétichisme de l’Etat qui se répand aujourd’hui dans certains milieux alter-mondialistes et dans les fractions anti-libérales de la gauche européenne. Ce fétichisme de l’Etat-providence deviendrait demain un cauchemar si l’Etat renaissait un jour au despotisme. Un énorme Etat européen régulant, contrôlant, surveillant tout est la pire des choses qui puisse advenir. Car encore une fois, Européens, nous avons été et pouvons redevenir des monstres et il serait fou de confier nos vies à un gigantesque Etat, fût-il bourré de bonnes convictions et de vertus démocratiques.

Il est tout aussi clair que les désordres et malheurs sociaux induits par un capitalisme dérégulé, exposant chacun au grand vent d’une concurrence déloyale, et menant à des situations de plus en plus fréquentes de délocalisations, de chômage industriel, de flexibilité chaotique du travail ou de bas-salaires n’identifie pas une voie européenne originale dans le domaine social et économique.

C’est donc dans l’entre-deux, dans le dialogue de ces deux exigences que la mondialisation désigne comme contradictoires, la poursuite d’une économie de marché et la dignité du salariat, que l’on doit avancer. Je partage l’idée de Spinoza que la République est un régime supérieur parce que parallèlement à l’activité économique qui régit les confrontations d’intérêts des hommes, s’y élabore une conscience citoyenne, le sentiment d’appartenir à un monde qui se fait en commun.

Or on n’appartient plus au même monde quand les écarts de revenus et de salaires atteignent des proportions vertigineuses. La République européenne se dissoudra forcément ( elle n’a pas la mêmes cartes en main que les Etats Unis d’Amérique) si l’éventail des revenus perd toute logique et qu’on se borne à en gommer les effets catastrophiques par une exaltation dangereuse du nationalisme comme ciment fédérateur des peuples. Ici, tout reste à fonder…

- Un chantier politique aussi vaste

La fin du grand schisme européen qui opposa au siècle dernier la démocratie de marché et le communisme laisse aujourd’hui place à un nouveau schisme occidental entre les Etats-Unis et l’Europe. Certains rêvent de contenir l’hégémonie impériale américaine par un Etat fédéral européen, les Etats-Unis d’Europe. Mais quelle en serait la nature politique ? De tous les régimes « modernes » expérimentés par les Européens, seule la social-démocratie est une création propre de l’Europe, mais elle apparaît aujourd’hui très divisée. Le new-labour de Blair, le PSOE de Zapatero, le SPD de Schroder, le PS français n’ont plus de projets communs. Les partis sociaux-démocrates danois et hollandais sont dans la tourmente. Les mouvements alter-mondialistes et les néo-communistes n’en reconnaissent plus le leadership politique.

Tout cela nous rend orphelins d’une matrice politique originale commune aux peuples d’Europe.

Et il est clair qu’aujourd’hui avant de discuter sur des institutions européennes ou des traités constitutionnels complexes et indigestes, il nous faut repenser le champ des alliances politiques trans-nationales à partir d’une réflexion sur l’originalité de l’Europe. Derrida parlait de l’Europe comme le creuset d’un nouvel internationalisme sans parti ni avant-garde dominante, comme le lieu où pourrait se façonner une conscience plus solidaire, plus humaine des problèmes planétaires. Autrement dit comme le milieu d’une politique de l’amitié et non d’un réalisme politique que Bernanos définissait comme le bon sens des salauds. Là aussi, tout reste à faire.

- Un chantier culturel

Traversé par des dialogues ou des confrontations de visions, de langues, d’histoires, à l’échelle des peuples et non plus seulement au niveau des lettrés, des érudits et des savants comme ce fut le cas dans l’Europe ancienne.

Du temps de Stefan Zweig, de Musil ou de Proust, le cosmopolitisme européen était bien sûr gravé dans les esprits. On pouvait même voir un Carl Einstein engagé pendant la grande guerre dans l’armée allemande correspondre avec les mécènes et les collectionneurs français ( ennemis !) d’art contemporain. La patrie de Carl Einstein est l’Europe de Matisse, de Picasso, de Vlaminck. Mais ce cosmopolitisme européen que certains juifs allemands et autrichiens avaient d’une certaine manière façonné comme leur vraie patrie ne diffusa jamais dans la conscience des peuples que se disputaient les marxistes et les nationalistes.

Or, l’enjeu aujourd’hui en Europe est bien de recréer à l’échelle des peuples et non de quelques minorités savantes ce sentiment cosmopolite, ce dialogue ininterrompu des penseurs, des artistes et des poètes d’Europe. Mais la tâche est encore plus ardue, car l’Europe n’est pas simplement multi-culturelle au sens de l’auberge espagnole ou des programmes Erasmus. Elle est aussi exposée, et encore une fois, pas simplement dans les conclaves des élites universitaires, mais bien au cœur de la vie quotidienne des peuples qui la composent à la demande de pleine reconnaissance et d’égalité culturelle de populations immigrées qu’elle avait si longtemps traitées comme des populations soumises, colonisées ou étrangères. Et cela n’est pas facile, car par-delà l’apprentissage patient des différences culturelles, planent toutes sortes de malentendus religieux dont l’Europe massivement chrétienne avait perdu la mémoire.

L’apparition d’un islamisme radical et sanguinaire au sein du monde arabo-musulman qui est le premier à en subir les funestes conséquences brouille encore davantage les pistes. Et on a vite fait de transformer un dialogue des cultures en incompatibilités de croyances.

C’est ici qu’il nous faut réfléchir aux notions différentes de laïcité et de marranité qui questionnent les identités, les communautés, les cultures et les religions. L’éducation cosmopolite des peuples européens et l’approche anthropologique des identités marranes apparaissent comme deux chantiers importants. C’est sur ce dernier thème que la revue temps marranes peut tenter de nourrir la conversation.

C.C.



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