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L’Europe, après les « non »
français et hollandais au traité constitutionnel est,
dit-on, à la croisée des chemins . Soit elle redevient une
vaste zone de libre-échange sans puissance politique propre,
soit elle s’efforce en réfléchissant à ses échecs de
relancer l’intégration politique du vieux continent.
En tout cas, deux portes lui
sont désormais fermées, qui étaient jusqu’ici les
voies d’accès élémentaires à l’évidence
européenne : la reconnaissance partagée par les
opinions de la genèse de l’Europe sur les champs de ruine
du nazisme et du communisme, et l’extension logique de la
Communauté aux autres Etats de l’Est européen et demain à
la Turquie.
La
marque allemande
D’une
certaine manière, l’Allemagne jouait un rôle de pivot en
ce qui concerne le passé de l’Europe et les grands déchirements
du XX ème siècle : Par le nazisme, l’Allemagne était
devenue la plaie béante de la conscience européenne,
obligeant les Allemands à une psychanalyse collective sur la
culpabilité et le crime d’Etat perpétré à une échelle
inégalée. Et, du fait de la partition du pays après la défaite
d’Hitler, l’Allemagne fut aussi le lieu terrible où
s’exerçait la concurrence des régimes capitaliste et soviétique,
brisant l’unité du peuple, des familles et de la mémoire
enrôlée dans la propagande. Il n’est pas excessif de dire
que la construction européenne permit à l’Allemagne
d’accomplir sa « rédemption », de trouver une
solution à la monstrueuse dérive de son nationalisme
destructeur et quand le mur de Berlin tomba, l’Europe
accompagna naturellement la réunification et la renaissance
allemandes.
Qu’il
y ait eu ici ou là des promesses ou des contreparties économiques
et monétaires ne change pas le fond de l’affaire.
L’histoire de la réunification de l’Allemagne clôt le
passé européen dont Raymond Aron avait fait la matrice de
son livre « Le grand schisme »
Si
on se tourne maintenant vers le futur de l’Europe, on voit
un processus d’extension, d’annexion pacifique de régions
ou de pays tentés par les promesses de paix et de prospérité
de l’UE ou qui veulent échapper à la tutelle de puissants
voisins. C’est cette dynamique d’expansion et de recul
incessant des frontières de l’Europe qui crée un effet de
croissance ou de mouvement ininterrompu, de modernité
implacable. En tout cas, ce processus d’expansion qui
n’est pas sans évoquer une forme désarmée et donc inédite
d’annexion impériale n’obéit à aucun maître d’œuvre
figuré.
C’est
un peu comme si la destinée de l’Europe se situait dans le
mouvement d’intégration communautaire et les déclarations
de candidature des nations limitrophes, et qu’elle se
dispensait ainsi d’évaluer ou de penser sa propre
civilisation.
Cette
double dimension de la construction européenne, dont l’Allemagne
symbolise le passé « fondateur » comme acteur de
la barbarie et témoin de la coupure tragique d’un peuple
sous la guerre froide, et dont la multiplication des
candidatures d’entrée dans l’UE incarne le futur, est en
crise.
Ni
la mémoire des monstruosités commises par les nations européennes
(et cela ne se réduit pas au nazisme et au stalinisme, sinon
comme leurs points extrêmes), ni la séduisante constellation
des Etats qui veulent rejoindre l’Union ne répond à la
question essentielle : qu’est-ce que l’Europe? Quelle
est l’originalité d’un modèle européen qu’on nous présente
comme le lieu où la mondialisation prendrait un visage
humain, ou une terre du juste milieu entre le libéralisme et
l’activité planifiée et protégée ou encore comme un
centre de prévention des conflits par la mise en dialogue
active des cultures.
Une
zone de multiples chantiers
Cela
semble très vague, très insuffisant . Mais plutôt que dire
avec les pessimistes : « l’Europe est désormais
un champ de ruines », on peut davantage penser que l’Europe
est un immense chantier ou plutôt une zone de multiples
chantiers distincts dont aucun n’est indépendant des autres
mais qui peuvent néanmoins avancer à des rythmes hétérochrones.
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Un chantier économique
Il
faudra bien reconnaître une fois pour toutes l’échec des
économies étatisées et collectivistes. Qui peut regretter
ces régimes socialistes où une bureaucratie parasite et hégémonique
désavouait le réel quand le réel s’obstinait à la désavouer ?
La
nostalgie de tels régimes est absolument étrangère aux
peuples de l’Est européen et sauf à se couper à nouveau
de ces peuples affranchis de l’esclavage soviétique, on
voit mal comment on pourrait en vanter encore les mérites. On
peut défendre avec véhémence et raison les services
publics. On ne peut pas en inférer une sorte de fétichisme
de l’Etat qui se répand aujourd’hui dans certains milieux
alter-mondialistes et dans les fractions anti-libérales de la
gauche européenne. Ce fétichisme de l’Etat-providence
deviendrait demain un cauchemar si l’Etat renaissait un jour
au despotisme. Un énorme Etat européen régulant, contrôlant,
surveillant tout est la pire des choses qui puisse advenir.
Car encore une fois, Européens, nous avons été et pouvons
redevenir des monstres et il serait fou de confier nos vies à
un gigantesque Etat, fût-il bourré de bonnes convictions et
de vertus démocratiques.
Il
est tout aussi clair que les désordres et malheurs sociaux
induits par un capitalisme dérégulé, exposant chacun au
grand vent d’une concurrence déloyale, et menant à des
situations de plus en plus fréquentes de délocalisations, de
chômage industriel, de flexibilité chaotique du travail ou
de bas-salaires n’identifie pas une voie européenne
originale dans le domaine social et économique.
C’est
donc dans l’entre-deux, dans le dialogue de ces deux
exigences que la mondialisation désigne comme
contradictoires, la poursuite d’une économie de marché et
la dignité du salariat, que l’on doit avancer. Je partage
l’idée de Spinoza que la République est un régime supérieur
parce que parallèlement à l’activité économique qui régit
les confrontations d’intérêts des hommes, s’y élabore
une conscience citoyenne, le sentiment d’appartenir à un
monde qui se fait en commun.
Or
on n’appartient plus au même monde quand les écarts de
revenus et de salaires atteignent des proportions
vertigineuses. La République européenne se dissoudra forcément
( elle n’a pas la mêmes cartes en main que les Etats Unis
d’Amérique) si l’éventail des revenus perd toute logique
et qu’on se borne à en gommer les effets catastrophiques
par une exaltation dangereuse du nationalisme comme ciment fédérateur
des peuples. Ici, tout reste à fonder…
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Un chantier politique aussi vaste
La
fin du grand schisme européen qui opposa au siècle dernier
la démocratie de marché et le communisme laisse
aujourd’hui place à un nouveau schisme occidental entre les
Etats-Unis et l’Europe. Certains rêvent de contenir l’hégémonie
impériale américaine par un Etat fédéral européen, les
Etats-Unis d’Europe. Mais quelle en serait la nature
politique ? De tous les régimes « modernes »
expérimentés par les Européens, seule la social-démocratie
est une création propre de l’Europe, mais elle apparaît
aujourd’hui très divisée. Le new-labour de Blair, le PSOE
de Zapatero, le SPD de Schroder, le PS français n’ont plus
de projets communs. Les partis sociaux-démocrates danois et
hollandais sont dans la tourmente. Les mouvements
alter-mondialistes et les néo-communistes n’en
reconnaissent plus le leadership politique.
Tout
cela nous rend orphelins d’une matrice politique originale
commune aux peuples d’Europe.
Et
il est clair qu’aujourd’hui avant de discuter sur des
institutions européennes ou des traités constitutionnels
complexes et indigestes, il nous faut repenser le champ des
alliances politiques trans-nationales à partir d’une réflexion
sur l’originalité de l’Europe. Derrida parlait de l’Europe
comme le creuset d’un nouvel internationalisme sans parti ni
avant-garde dominante, comme le lieu où pourrait se façonner
une conscience plus solidaire, plus humaine des problèmes
planétaires. Autrement dit comme le milieu d’une politique
de l’amitié et non d’un réalisme politique que
Bernanos définissait comme le bon sens des salauds. Là
aussi, tout reste à faire.
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Un chantier culturel
Traversé
par des dialogues ou des confrontations de visions, de
langues, d’histoires, à l’échelle des peuples et non
plus seulement au niveau des lettrés, des érudits et des
savants comme ce fut le cas dans l’Europe ancienne.
Du
temps de Stefan Zweig, de Musil ou de Proust, le
cosmopolitisme européen était bien sûr gravé dans les
esprits. On pouvait même voir un Carl Einstein engagé
pendant la grande guerre dans l’armée allemande
correspondre avec les mécènes et les collectionneurs français
( ennemis !) d’art contemporain. La patrie de Carl
Einstein est l’Europe de Matisse, de Picasso, de Vlaminck.
Mais ce cosmopolitisme européen que certains juifs allemands
et autrichiens avaient d’une certaine manière façonné
comme leur vraie patrie ne diffusa jamais dans la conscience
des peuples que se disputaient les marxistes et les
nationalistes.
Or,
l’enjeu aujourd’hui en Europe est bien de recréer à l’échelle
des peuples et non de quelques minorités savantes ce
sentiment cosmopolite, ce dialogue ininterrompu des penseurs,
des artistes et des poètes d’Europe. Mais la tâche est
encore plus ardue, car l’Europe n’est pas simplement
multi-culturelle au sens de l’auberge espagnole ou des
programmes Erasmus. Elle est aussi exposée, et encore une
fois, pas simplement dans les conclaves des élites
universitaires, mais bien au cœur de la vie quotidienne des
peuples qui la composent à la demande de pleine
reconnaissance et d’égalité culturelle de populations
immigrées qu’elle avait si longtemps traitées comme des
populations soumises, colonisées ou étrangères. Et cela
n’est pas facile, car par-delà l’apprentissage patient
des différences culturelles, planent toutes sortes de
malentendus religieux dont l’Europe massivement chrétienne
avait perdu la mémoire.
L’apparition
d’un islamisme radical et sanguinaire au sein du monde
arabo-musulman qui est le premier à en subir les funestes
conséquences brouille encore davantage les pistes. Et on a
vite fait de transformer un dialogue des cultures en
incompatibilités de croyances.
C’est
ici qu’il nous faut réfléchir aux notions différentes de
laïcité et de marranité qui questionnent les identités,
les communautés, les cultures et les religions. L’éducation
cosmopolite des peuples européens et l’approche
anthropologique des identités marranes apparaissent comme
deux chantiers importants. C’est sur ce dernier thème que
la revue temps marranes peut tenter de nourrir la
conversation.
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