Revue d’idées et d’opinion

 
Pour me rapprocher 
de tous les autres, 
la distance 
qui me sépare de moi-même.

 
 
 


 

 

numéro 1 

L’Urfremde

par Bertrand-F. Gérard

Il peut arriver, ça arrive parfois, qu’un mot, une expression rencontrée  au fil d’une lecture, refuse de regagner ce lieu d’inscription une fois le livre fermé. Une telle insistance n’a d’autre issue que d’engager sur cette trace un travail. Parfois ces mots, ces expressions saisies dans d’autres langues semblent se refuser à la traduction. Ils opèrent une traversée des langues, à la manière de noms propres que pourtant ils ne sont pas, si ce n’est à valoir pour la signature de ceux qui m’en ont enseigné quelque chose. Les Kurumba du Lurum, mes amis polynésiens, à leur insu les AmVets (les vétérans de la guerre du Vietnam) ou les G-sters de L.A. (les gang members) m’ont tous, d’une manière ou d’une autre, éclairé de leurs mots et dans leurs langues quelque dimension opaque des réalités contemporaines. Tracking, terme souvent sollicité par les Aborigènes perdrait toute saveur à être traduit. Il engage à suivre à la trace telle ou telle expression qui s’enchaîne à une autre, puis à une autre encore, convoquant de nouveaux noms, de nouveaux textes selon une trame de lectures successives qui conduisent à l’élaboration d’un nouveau texte tissé avec d’autres mots. Ce texte achevé peut avoir un effet d’élucidation. Celle de e ore te vava dit-on en reo ma’ohi (langue polynésienne telle qu’elle est parlée à Tahiti), retourner le silence ou rompre avec la signification immédiate d’un texte ou d’un propos qui ne dit rien. Le silence n’est pas toujours la simple absence de parole, il peut être rythme ou scansion, mais encore l’écho de ce qui ne trouve pas à se dire. La lecture engage alors à l’écriture, à faire trace de la lecture d’une trace conduisant à l’élaboration d’un autre texte.

Le livre de Georges Zimra, Freud, les Juifs, les Allemands [1], s’avéra d’une lecture difficile, pas toute soumise au plaisir du texte, non qu’il fût mal écrit mais suscitant du lecteur que j’en fus, de renoncer à l’exotisme d’une période de notre histoire si chargée, que ma génération, celle de l’immédiat après-guerre fut sollicitée de ne pas chercher à en savoir trop ; de se prêter à une sorte de suspension dans la transmission. Et voilà que ce livre, dans le sillage des enseignements de Lacan, vient poser ce qu’il me vient d’écrire ainsi : « ce que tu croyais n’avoir concerné qu’eux, ceux des deux générations précédentes, c’est aussi ton histoire, ton héritage, quelle que soit ta généalogie, ta langue, ton terroir ». Et le livre insiste : la psychanalyse, dans le temps de son élaboration par Freud, ce n’est pas seulement une fiction scientifique de l’origine, la horde primitive, la reversion d’une tragédie grecque au registre du mythe, celui d’Œdipe, un nouveau récit d’origine, L’Homme Moïse, c’est aussi la confrontation de la découverte freudienne à la montée du nazisme, le triomphe du langage de la technique jusqu’au pire : la violence programmée, l’entreprise de destruction planifiée de tout un peuple peu après le décès de Freud. C’était avant, mais le monde qui fut et qui demeure le mien n’en est pas quitte. Ni l’archéologie, ni l’ethnologie comme sciences que j’avais sollicitées pour ma formation universitaire ne m’avaient confronté à cette prégnance, il me vient ici de forger le terme de vivance d’un passé pourtant très immédiat dont l’horreur relevait de l’histoire contemporaine sur un versant et de la commémoration sur un autre.

Au fil de ce texte, je me suis trouvé pris au filet tissé par trois mots ou expressions. La première était la haine de soi une référence directe à l’ouvrage de Theodor Lessing dont le titre fut traduit en français par  La Haine de Soi, le refus d’être juif[2]. Le titre de cet ouvrage publié en Allemagne en 1930 était Der jüdische Selbsthass littéralement, nous dit une note de l’éditeur, La haine juive de soi-même. Une traduction qui pour être juste, d’une langue à l’autre, ne m’est plus apparue pertinente à l’issue de la lecture que j’en fis. S’en imposa comme traduction-interprétation l’expression la haine de le-juif en soi. Ce le-juif venant souligner une réification effrayante du juif pour Lessing, un débordement du sentiment d’appartenance dont Zimra nous fait savoir qu’il fut insupportable à Freud auquel Lessing avait envoyé un exemplaire. Une telle aversion de la part de Freud semble liée à l’assentiment de Lessing et de quelques autres à cette déviance obscène née de l’imaginaire de vérité de la science faisant des Juifs, des communautés juives, ce que je nomme ici, le temps de mon propos, le le-juif soit un irréductible objet culturel et biologique. Un pas supplémentaire de la haine ou de l’aversion des Juifs à l’antisémitisme racial telle que les nazis en bricolèrent la légitimité et la raison politico-scientifique.

Le le-juif en tant que la langue du troisième Reich la Lingua Tertii Imperii pour reprendre le titre d’un l’ouvrage de Victor Klemperer LTI[3], s’efforça de l’éradiquer du corps de la langue, mais encore le le-juif en tant qu’il devait être exclu de la procréation. (Leib, la poitrine, le ventre), le Lebensborn, “ la source de vie ” comme institution excluait le juif tout autant que l’amour (Liebe), visant à produire des guerriers et des femelles reproductrices au plus proche de l’idéal anthropomorphique de la race nordique dont des “ savants ” avaient déterminé les normes anthropomorphiques.

La troisième expression est une phrase saisie au fil de la lecture de ce même ouvrage  (p. 282)  “  la véritable subversion de l’avancée freudienne réside dans l’idée fulgurante que Moïse était égyptien ”. Elle suscita pour moi un mouvement d’étonnement, cette idée circulait à Rome comme une certitude et en Allemagne nazie depuis bien longtemps ce dont atteste la partie de l’ouvrage de Jan Assmann, Moïse l’Egyptien[4] consacré à Freud. Rien ne s’oppose à considérer comme fulgurant d’avoir relevé plus qu’inventé cette possibilité de l’origine égyptienne de Moïse. Mais une telle épithète contribue, me semble-t-il, à l’effacement du sous-titre qu’envisagea Freud pour son ouvrage L’Homme Moïse et la religion monothéiste, ce sous-titre était roman historique. Un effacement qui est aussi celui de deux noms du côté du roman celui de Joseph, le personnage central de la tétralogie de Thomas Mann auquel Freud déclara “ Je suis l’un de vos plus vieux lecteurs et admirateurs [5] ”, ce qui fut repéré par Marthe Robert[6],  et du côté de l’Histoire celui de Flavius Joseph, historien juif “ romanisé ” qui assista à la prise de Jérusalem. Une partie de son œuvre fut réunie sous le titre Contre Apion[7] dont les deux livres sont consacrés à démentir l’origine égyptienne des Juifs et de Moïse. Deux autres noms subissent dans le Moïse[8] un sort peu enviable l’un est celui d’Abraham divisé entre le patriarche qui se voit exclu du registre de la fondation de l’entité socio-historique juive et l’autre est celui de Karl Abraham dont un texte avait été publié dans Imago en 1912 sous le titre “ Amenhotep IV (Ichnaton). Psychoanalystische Beiträge zum Verständnis seiner Persöhnlichkeit und des monotheistischen Atonkults ”[9]. Certes Abraham et Karl Abraham ne filent pas à la trappe sur le même registre.

A mon sens Freud n’a pas inventé l’origine égyptienne de Moïse qui n’a rien d’invraisemblable pour autant, il a fondé une origine des Juifs à rebours de l’imaginaire scientifique nazi, à rebours de la fabrique nazie du le-juif. Le juif s’y trouve restitué à sa place de nom propre dont l’origine est à décrypter d’un livre, celui de l’Exode, d’une élaboration symbolique fondatrice du monothéisme  et non plus du texte d’une fiction scientifique. Si le le-juif épingle un réel, c’est du côté de la haine des Juifs qu’il convient de le questionner, ce que Freud entreprit.

Plus qu’Œdipe, auquel Freud n’a consacré aucun livre et qui n’apparaît dans son Moïse qu’associé au complexe, c’est l’Homme Moïse qui soutiendrait le mythe freudien. Œdipe ne vaut pour Freud que pour une légende, Oedipussage[10] ou un personnage épique de Dichtung ou de Sage[11], d’histoire ou de récit. Dans Totem et Tabou, Œdipe s’inscrit dans la mythologie grecque ou les drames de Sophocle. Freud ne pose le statut de mythe Œdipe qu’en quelques rares occurrences, par contre il nomme de ce nom le complexe. On peut se demander si le “ mythe d’Œdipe ” comme vulgate freudienne n’est pas une histoire juive semblable à celle du pull-over juif, celui qu’une mère juive impose à son enfant quand elle a froid, une mère juive qui aurait ici pour nom Anna-Antigone ou I.P.A. Une manière de suaire de l’œuvre de Freud, où Freud lui-même serait le père mort totémisé, figé dans une doctrine comme dans un sanctuaire ou un mémorial.

Et je m’amuse à supposer que ce statut de mythe conféré à l’Œdipe fut un des éléments auquel Lacan refusa de s’affronter trop directement dans son séminaire interrompu en 1963. S’en prendre au statut mythique de l’Œdipe aurait relevé alors de l’agression provocatrice au-delà de l’IPA. Le mythe est moins ce que l’on est tenu de croire que ce qui doit être tenu pour vrai, il fait lien social. Le père mort de la horde primitive humanisée par ce meurtre même fait à mon sens fonction de proposition fondatrice qui engage une théorie, mais qui ne peut être validée dans le cadre de cette même théorie. Il faut un mythe pour la soutenir. Cette fonction là, me semble-t-il, sur la fin de sa vie, Freud la confie à Moïse.

Dans une lettre à Charles Singer du 31 oct. 1938 il écrit[12] : “ (Moses and Monotheism)… il constitue essentiellement la suite et le développement d’un autre écrit que j’ai publié, il y a vingt cinq ans, sous le titre de Totem et Tabou. Un vieillard ne trouve plus d’idées nouvelles, il ne lui reste qu’à se répéter. ” Cette lettre même relève pour le passage cité de la répétition, à Arnold Zweig, lettre du 30 sept. 1934, à propos du troisième essai[13] : “ … elle contenait une théorie de la religion qui n’a, à vrai dire, rien de nouveau pour moi après Totem et Tabou, mais qui apportait plutôt quelque chose de neuf et de fondamental aux non-initiés. ” où se retrouve la fonction mythique. Un mythe qui ne viserait pas qu’à fonder une doctrine mais à barrer et entamer la mystique nazie.

Ni œuvre de romancier, ni œuvre d’un historien, Moïse relèverait d’un acte dont l’enjeu serait la transmission de la psychanalyse qui engage le passage de Freud-Joseph, l’interprête des rêves, l’auteur de la Traumdeutung, à Freud-Moïse le fondateur à la condition que d’autres s’y collent. Il n’y a d’ancêtre fondateur qu’à la condition des vivants ; les non-initiés sont une des conditions nécessaires à la transmission, ce que savent les “ sauvages ” d’Afrique et d’Océanie tout autant que les cercles psychanalytiques. L’initiation chez les Kurumba[14] ne fait pas du non-initié un savant, un docteur en traditions ni un expert en usages et coutumes. Il y apprend a.sinda, le silence et à partir de ce silence à écouter.  A savoir que les Ancêtres sont morts, que nul ne peut parler à leur place, en garantir le propos, si ce n’est à se risquer à l’élaborer à son tour pour d’autres, à partir de ce qui en a été recueilli et de ce qui s’en impose des circonstances présentes. Les trois proverbes qui en disent quelque chose ne sont pas contradictoires : Ce n’est pas l’œil mais l’oreille qui connaît le grand-père et il faut aller sur la place de danse pour connaître la signification des chants. La transmission relève de l’intention et de l’extension et dans un troisième temps de la prise de risque : ce n’est pas l’oreille du taureau mais sa corne qu’il faut craindre.

Ce détour par une tradition africaine permettant d’évoquer trois temps pour la formation du psychanalyste, celui de la cure, de la participation à un travail d’école et du passage à l’analyste qui ne constituent pas une séquence chronologique. Trois temps que cette métaphore africaine permet de poser mais non de résoudre l’énigme à laquelle Lacan s’est par la suite confronté.

De fait le Moïse de Freud ne cesse de susciter des travaux d’initiés et de non-initiés comme autant de lectures, avec de l’écrit, de son texte mais encore de l’ensemble de sa démarche. Moïse est sur le plan du roman comme sur celui de l’Histoire, une mythistoire plus qu’un roman historique, celle de la mise en abîme des origines du peuple juif, ni des Hébreux ni des Israélites comme le note Assmann[15] (deux autres noms qui passent à la trappe) et historise sa formation comme configuration sociale religieuse, ayant donné naissance à un peuple issu de différentes composantes, ayant apporté à la “ Civilisation ” une avancée décisive, mais non à une race ou à une ethnie, ce qui fut le fait des Grecs semble-t-il. Ethnicos judaicos, une catégorie de peuplement stigmatisée comme telle par le christianisme qui se sépara du monde juif au IIe  siècle de l’ère courante. Mais le Moïse de Freud c’est aussi, pour nous, la mythistoire du passage de l’Autrichien juif de langue allemande Sigmund Freud à Freud comme nom du fondateur de la psychanalyse ni juive ni autrichienne, dont l’œuvre poursuit son chemin et engage des effets dans bien des langues. Ce qu’établit avec force l’ouvrage de Zimra.

Il put être reproché à  Freud d’avoir par la publication de ce livre apporté de l’eau au moulin des nazis qui déniaient aux Juifs toute participation à une quelconque élaboration culturelle et à la culture juive d’autre apport ou effet que de contamination. De ce que Freud dit des Juifs ailleurs que dans le Moïse, je ne retiendrais ici que ces deux extraits. Dans une lettre du 31 oct. 1938, à Charles Singer : “ nous étions jadis une vaillante nation ”[16] et dans une lettre à Barbara Low du 19 avril 1936 [17] : “ Nous étions juifs tous les deux… nous avions en commun ce je ne sais quoi de miraculeux – jusqu’ici resté inaccessible à toute analyse – qui est le propre du juif ”. En faisant des Juifs une nation inscrite dans la continuité historique, Freud adhère à l’esprit de son temps régi par la Science et l’imaginaire de vérité qu’elle suscite, celui d’une continuité à l’identique. Les Sages qui répondirent à l’appel de Ben Gourion lancé en 1958 sur la question “ qu’est-ce qu’être juif ? ” ne parvinrent pas à trouver un accord, ce qui témoignait en un sens qu’ils en savaient quelque chose sur des registres différents, les propositions n’étant pas réductibles les unes aux autres mais reflétant diverses modalités d’appartenances.

Par contre résoudre cette question sur le registre de ce qui est “ resté inaccessible à toute analyse ” fait rebond. Sur le plan de la psychanalyse, cet irréductible convoque celui de l’ombilic du rêve ou du roc de la castration et sur le plan de la mythistoire juive, le mot de shear, souvent traduit par le petit reste à partir duquel, sur fond duquel, Dieu fait relance d’Israël après l’avoir détruit ou dispersé. Cet irréductible chez Freud, faisait peut-être rebond de la mise en abîme du monothéisme, de l’éloignement pour lui de la figure de Dieu, du refus de l’appel au “ retour ” que lui lancèrent certains de ses amis. Mais ne cédant sur rien, tout en maintenant son appartenance au monde juif, il fit valoir que la psychanalyse qui n’est ni une religion, ni une science juive, ni un parti.

En retirant à son peuple son grand-homme, Freud lui laissa en partage, à lui comme aux autres, ce petit reste, Moïse a crée le juif[18] et de cela la civilisation dans tous ses avatars n’est pas quitte, pas plus les Juifs soumis aux persécutions que Freud : Le Moïse ne laisse pas mon imagination en paix avait-il écrit à Zweig le 2 mai 1935  [19]. Ce que je nomme ici le reste, les Allemands nazis le nommèrent Jude. Eux aussi avaient pris leur distance avec Dieu, ce qu’ils firent savoir en modifiant l’ancienne devise du Reich, ein Volk, ein Reich, ein Gott en ein Volk (désenjuivé), ein Reich (sans les Juifs), ein Führer (sans Dieu). Ce changement de devise ouvre au Lebensborn dont il fut question plus haut ainsi qu’à la L.T.I. et Dieu abandonna effectivement l’Allemagne pour laisser sa place à l’imaginaire de la science qui s’y est engouffré. Extirper le le-juif du corps du peuple et de celui de la langue impliquait dès lors de s’en prendre aux Juifs comme dépositaires et propagateurs du le-juif, mais encore de s’en prendre au soi-même de tout homme juif ou non-juif. La haine de soi, celle des origines, s’abattit sur l’Allemagne et au plus fort sur nombre de Juifs assimilés ou demeurés fidèles à leurs traditions, se considérant comme tels ou dénoncés comme tels.

Le discours de la science avait ouvert partout en Europe le chemin d’un tel désastre, tout particulièrement en Allemagne que, selon un sentiment couramment ressenti à l’époque, ni Dieu ni la Science n’avaient su protéger de la défaite et de l’humiliation en 1918. La Science, dans ce qu’elle comporte de science de l’homme, était alors tournée, obsédée par la question des fondements et de l’origine. Elle imposa ou valida une représentation cladistique de l’humanité contemporaine surgie de la convergence des théories sociales de l’évolution, de la linguistique historique (la quête de l’Ursprache), de la préhistoire (la quête de l’Urvater), et de l’anthropologie coloniale récente (le sauvage, le primitif).

Cette représentation envahissante était réductible à ceci : l’état de civilisation et de progrès de tous les peuples actuels du monde témoignait de l’évolution passée qui avait conduit à la civilisation dont l’Europe était l’aboutissement. Ainsi, les Aborigènes d’Australie étaient considérés comme des survivants de l’âge de pierre, les Amérindiens comme des chasseurs-cueilleurs témoignant du paléolithique, les Noirs d’Afrique comme des peuples néolithiques, les Chinois comme des témoins vivants du Moyen-Age etc… la place était ainsi dessinée pour ce que je nomme ici l’Urfremde, un néologisme pouvant être substitué à le le-juif.  Soit ce petit reste d’avant les origines de l’Histoire et qui se serait diffusé de par le monde et aurait survécu à toutes les civilisations qui l’avaient accueilli en accueillant des Juifs, des civilisations décadentes ou qui avaient disparu, comme alors l’Allemagne s’en sentait menacée. Les nazis affirmaient  que cet Urfremde était là inscrit dans la composante juive des peuples d’Europe, mais aussi comme ce qui imprègnait la culture allemande et les corps des Allemands.

Les Juifs n’auraient survécu aux effondrements de ces anciennes civilisations que comme organismes parasitaires, se transmettant aux non-juifs  jusque par télégonie. Il semble hors de doute que l’adhésion massive au régime nazi ne fut pas aussi massive qu’au nazisme, ce qui indiquerait que l’Urfremde, dont nombre d’Allemands avaient peur à juste raison, était aussi cette part irréductible de violence, comme surgie du fond des âges, qui traversait alors l’Allemagne depuis l’armistice et qui trouva dans l’antisémitisme d’Etat un exutoire.

Cet Urfremde, Freud l’endossa, mais à sa manière, tel que la psychanalyse l’y avait conduit, c’était l’acceptation de la mise en abîme de l’origine, l’acceptation d’un nom, l’appartenance à un maillage généalogique dont on ne sait jamais tout, inévitablement composite mais évidé de l’imaginaire de la science et de celui du nom. L’Urfremde est la tournure que prend cet irréductible sous l’emprise de l’imaginaire de vérité d’une origine (Urgrund) réifiée dans un signifiant pétrifié emprunté aujourd’hui le plus souvent au discours de la science. Or cet Urfremde, nous n’en sommes pas quitte et il déborde aujourd’hui son arrimage au nom “ Juif ” sans y renoncer pour autant. Ce que je nomme ici Urfremde, Freud le nomma de ses effets, par un singulier : Malaise dans la Civilisation. Un “ malaise ” aujourd’hui d’autant plus repérable qu’il ne s’est pas résorbé du fait de la défaite de l’Allemagne hitlérienne puis de l’effondrement des régimes totalitaires et dont un des symptômes demeure l’injonction identitaire.

C’est à se séparer  de l’Urfremde dans toutes ses occurrences, à le désarrimer  de toute assignation à un peuple ou communauté, que nous conduit la psychanalyse que nous soyons ou non juifs, noirs, yapa ou ma’ohi quelque soient les critères convoqués pour soutenir ces appartenances. Le verbe “ être ”, ici “ soyons ”, induisant déjà que nous y serions, bon gré mal gré confrontés. L’écriture du Moïse nous renvoie à autre chose, qui est de se confronter, sans prendre appui sur l’imaginaire de Dieu, de la science, de la technique, de l’Histoire ou des romans familiaux, à faire fracture des certitudes déployées par cet imaginaire pour tenter de lui opposer ce que la psychanalyse comme science permet de préserver de la division du sujet, y compris comme effet d’une perte originelle matrice et abri de ce que nous nommons ici l’Urfremde.

Note : Le propos du présent article, suscité par la lecture de Freud, les Juifs, les Allemands, ne participe d’une telle perspective que sur le registre de l’essai ou du brouillon ou encore de l’annonce de différents chantiers ouverts par la lecture qui s’en est imposée. Tout y demeure à reprendre, à serrer de plus près… le récent ouvrage de Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l’Europe démocratique, publié après la rédaction de cet article, atteste de ce qu’il s’agit là d’un chantier toujours ouvert malgré la rigueur et le talent qu’il y déploie.

B-F.G.

Cet article a été publié dans Cahiers pour une école, n°10 - la lettre lacanienne, une école de la psychanalyse, Paris.


[1] Ed. Eres, Point Hors Ligne, Paris (2002).

[2] Berg International Editeurs, Paris, 2001. traduit de l’allemand par M.-R. Hayoun.

[3] Albin Michel, Paris, 1996.

[4] Paris, Aubier, 2001, traduit de l’Allemand par Laure Bernardi. Le titre de l’édition allemande (1998) est Moses der Agypter, Entzifferung einer Gedächtnisspur, le titre original de l’édition américaine (1997), Moses the Egyptian, The Memory of Egypt in Western Monotheism, Harvard Univ. Press.

[5] lettre du 6 juin 1935 in Sigmund Freud. Correspondance 1873-1939. Paris, Gallimard, NRF, 1979. p : 464.

[6] La révolution psychanalytique, Paris, Petite Bibliothèque Payot, (1964) 2002 : p. 520 et suivantes.

[7] The Complete Works of Josephus, Grand Rapids, Kregel Publications, 1996. “ Antiquity of the Jews. Flavius Josephus Against Apion ” : p. 607- 636.

[8] C’est ainsi qu’en certaines occasions Freud nomme les trois essais qui composent Der Mann Moses und die monotheistische Religion. Nous en conserverons l’écriture abrégée moins par respect du maître peut-être que par économie typographique.

[9] Imago 1, 1912, p. 334-360.

[10] Der Mann Moses und die monotheistische Religion : Drei Abhandlungen in Sigmund Freud Studienausgabe. Fragen der Gesellschaft. Ursprünge der Religion. Frankfurt am Main, S. Fischer Verlag, 1974 : 464.

[11] id. p. 463.

[12] Opus cité : p. 495.

[13] Opus cité : p . 459.

[14] Kurumba, population du nord du Burkina Faso qui eut la gentillesse de m’accueillir quelques années.

[15] Opus cité : p. 255.

[16] Opus cité : p. 495.

[17] Opus cité : p. 466.

[18] Lettre à Arnold Zweig du 30 sept. 1934, opus cité : p. 459.

[19] Opus cité : p. 463.



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