Revue d’idées et d’opinion

 
Pour me rapprocher 
de tous les autres, 
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qui me sépare de moi-même.

 
 












 


 

 

numéro 24

Editorial
Pilate et l'Europe

par Claude Corman

Je ne sais pas pourquoi Giorgio Agamben a écrit un opuscule sur Jésus et Pilate. Est-ce la tentation de faire preuve d’érudition inspirée, cette sorte d’herméneutique moderne qui consiste à tirer de quelques formules grecques, latines ou allemandes des jugements et des opinions que l’on croit d’autant plus personnels que le commun des lecteurs ne se hasarde pas à d’autres types de traductions ? Est-il raisonnable et opportun de commenter les loufoques versets de quelques évangiles apocryphes ou de tardives et délirantes légendes traitant du rôle ambigu mais décisif de Pilate dans l’économie chrétienne du salut ? Pilate : un personnage dense, contradictoire, à la psychologie bien trempée, hésitant et perplexe face aux Juifs et aux sanhédristes qui, comme un seul homme et sans la moindre division d’opinions, réclame la mort de l’usurpateur, du faux messie, du prétendu Roi des Juifs ? Vraiment qu’est-ce qui peut piquer un philosophe moderne d’écrire un livret sur la responsabilité tourmentée et mineure du représentant local de l’empereur Tibère dans le procès de Jésus et par ricochet, sur l’écrasante nocivité des Juifs qui ont réclamé en chœur la crucifixion.

On dirait que tout le travail de Jean XXIII sur l’enseignement du mépris s’est volatilisé, que toute l’œuvre de Jules Isaac a été rangée au magasin des littératures démodées et insignifiantes. Se délecterait-on davantage à lire l’Evangile de Nicodème que le « Jésus et Israël » d’Isaac ! On ne s’étonnera donc pas qu’Agamben traite Barrabas d’émeutier homicide, tout en concédant mais sans témoigner aucun trouble que le nom de l’émeutier dont les Juifs réclament la grâce signifie en hébreu le fils du Père, soit le nom même sous lequel Jésus s’est fait connaître en Judée. Ce patronyme sidère Jules Isaac, cela le pousse à se demander si après tout, le petit peuple juif qui a salué l’arrivée de Jésus à Jérusalem d’un « Hosannah, Ben David » n’a pas réclamé plus tard sa grâce sur le parvis du tribunal. Ce nom taraude, étouffe littéralement Isaac dont la famille a été détruite par les Nazis parce qu’elle s’appelait Isaac et qu’à ses yeux, les noms propres comptent forcément ; ils comptent terriblement et bien plus que les éloquences et les dissertations.

Mais peut-être ai-je mal lu le traité d’Agamben, peut-être n’y ai-je rien compris ?

Je m’en vais donc de ce pas à la conclusion  de l’ouvrage que je vous livre : « Le caractère implicitement insoluble de la rencontre entre les deux mondes et entre Pilate et Jésus se vérifie dans deux idées clefs de la modernité : que l’histoire est un « procès » et que ce procès, puisqu’il ne se conclut pas par un jugement, est en état de crise permanente. En ce sens, le procès de Jésus est une allégorie de notre temps, qui comme toute époque historique qui se respecte, devrait avoir la forme eschatologique d’un novissima dies, mais en a été privée par le progressif et tacite effacement du dogme du Jugement universel, dont l’Eglise ne veut plus entendre parler. »

Je me rends à ces lignes de « conclusion » parce qu’il semble s’y exprimer un point de vue actuel, disons une sorte de vision contemporaine, peut-être un indice de ce faisceau de ténèbres qui a requis le philosophe dans sa tâche d’interprète du procès.

Ne chipotons pas sur la disjonction du monde temporel, de la politique, des humains et du monde céleste, au surplomb spirituel écrasant qu’incarnent les deux personnes de Pilate et de Jésus. Leur dialogue est voué à l’incompréhension radicale, faute d’appartenir à un univers commun. C’est aussi difficile et vain que de faire dialoguer un terrien et un habitant de la galaxie d’Andromède.

Mais tout de même, si Pilate est le représentant d’une époque, d’un empire, d’un César et que Jésus est le Roi d’un Royaume céleste qui n’est pas de ce monde, où sont donc passés les Juifs ? Où sont donc passés ces pasteurs de Dieu, ces opiniâtres commentateurs de la Torah qui leur a été révélée au Sinaï, ces Juifs rebelles qui se battront à Massada et mèneront une insurrection « messianique » derrière Bar Kokhba un siècle plus tard, au temps d’Hadrien ? Sont-ce des zombies avant l’heure, des gens qui n’appartiennent ni à l’histoire en cours (c’est celle de Rome) ni à celle du Ciel (c’est désormais l’affaire de Jésus) ?

Et en quoi le procès sans jugement de Jésus serait-il une allégorie de notre temps ? Je butais sur Pilate, voilà que mon esprit s’effondre devant la radicale actualité de la Passion de Jésus.

Je pensais à autre chose, je l’avoue, à un autre banquet, à d’autres tréteaux, et somme toute, à une autre histoire. A ma grande naïveté, je considérais que le procès sans jugement final qui nous regarde aujourd’hui est celui de la construction européenne.

Et bien non, l’élection du dimanche 25 Mai 2014 n’est pas une allégorie de notre temps, elle fait à peine partie du procès.

Et le jugement que les peuples européens ou une faible fraction d’entre eux s’apprête à livrer n’est pas grand-chose au regard de la grande tragédie de Pilate et Jésus,  s’affrontant devant le Chœur juif tétanisé par la haine et l’imminence du verdict.

Et pourtant, on peut imaginer la scène : Des roses fanées et sans épines ornent en vrac des tables. Tout autour de ces tables, sont assis des mangeurs affamés, qui ne sont pas encore repus de la chair aux trois quart dévorée de leur principal sinon unique adversaire de la soirée. Ces mangeurs infatigables se rengorgent, se rehaussent, se vitupèrent un moment puis reviennent arracher un bout de chair à l’animal offert en holocauste à leurs mépris et à leurs menaces.

Au bout de la grande table, à son bord droit, les ripailleurs s’en donnent à cœur joie. Ils dévorent de bonne humeur la chair gouvernementale, mais un peu enivrés par la piquette du banquet et leur bonne place dans l’élection, ils soufflent aussi leurs flammèches sur la communauté européenne, les technocrates de Bruxelles et de Berlin, les financiers sans âme de la Banque centrale, les affameurs de peuples, sans oublier de postillonner de temps à autre sur leurs voisins situés immédiatement à leur gauche, coupables d’avoir un trop gros appétit et d’oublier que l’on en est là aussi à cause d’eux. Au centre de la table, les convives font grise mine, ils sont les uns mutiques ou désarçonnés, les autres logorrhéiques sans que personne n’écoute leurs fleuves de mots. Le clan de la rose en particulier est sonné, abattu, et ne peut sans dégoût se mettre au cannibalisme.

Un peu plus à gauche de la tablée, le petit parti  qui a choisi le titre le plus long au point de devoir le contracter en un acronyme abscons se réjouit de son honnête score et du coup reprend quelques boulettes de viande. Ses dirigeants expliquent leur stratégie ! Enfin à l’extrémité gauche de la table, on fait feu de tous bois, contre les animateurs de la rose, les libéraux, les horribles patriotes de la flamme, on en appelle au printemps des peuples, à l’insurrection de l’intelligence, à la déferlante des grands mouvements sociaux, puis on attaque les financiers sans âme de la banque centrale, les technocrates à courte vue de Bruxelles, l’imbécillité suicidaire de la construction européenne, les arrogances germaniques. On feint d’ignorer que le mur de Berlin n’a pas sauté en 1989, du moins à ce que l’on sache, sous la pression des Berlinois de l’Ouest, qui auraient été furieusement impatients d’adopter le mode de vie de leurs frères de l’Est et d’en déguster les mœurs politiques. On s’enflamme un dernier moment en faveur de la France, de sa souveraineté lumineuse, comme au grand temps de la révolution de 89,  de son génie politique nécessairement contagieux qui nous épargnera la mise au ban, et puis , on se ressert encore une fois mais moins gloutonnement du plat de viande dont la chair refroidie et tailladée est  désormais moins succulente.

A table, on oublie les désastres de la guerre, personne ne songe au Tres de mayo de Goya, ni aux eaux fortes du maître espagnol sur les gibets, les amoncellements de cadavres, les noirs corbeaux qui picorent la chair putréfiée des charniers, la folie des enfants livrés à la solitude, on croit que c’est de la peinture, du musée, du patrimoine artistique, on fait de l’an 1 de la paix européenne (la déclaration du 9 Mai 1950 de Robert Schuman)  une date définitive et ouvrant une nouvelle ère, comme celle de la naissance de Jésus. Ainsi, chacun fait à ce banquet profession d’être un véritable européen, et jure ses grands dieux que la paix entre les nations de l’Europe est une évidence qui ne se discute tout bonnement pas. Mais la gouvernance européenne, l’élargissement à l’Est, l’entrebâillement de la porte à la Turquie, tous les traités qui régissent la vie communautaire depuis une trentaine d’années et le diabolique euro qui étrangle les peuples, tout ça, c’est du bullshit !

Et à ce banquet, les penseurs font silence. Cela fait plus de vingt ans, depuis la destruction du mur de Berlin, depuis que les fusées soviétiques ne sont plus pointées sur les capitales occidentales, que les penseurs européens font silence sur l’être de l’Europe, sur ce qu’elle peut devenir ou incarner, sur la singularité qui la nomme, sur la grande université européenne qu’il serait si urgent, si essentiel de bâtir…

Je ne conclus pas.

C.C.

24 Avril 2014  

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