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Dans
la vétuste maison de Saint-Martory qui abrite les soirées
de notre Peña, on peut lire sur les murs toutes sortes de
citations. C’est à Madrid, dans un bar fréquenté
par les poètes et les artistes du temps du franquisme « Las
cuevas de Sesamo » que j’ai vu pour la première
fois des murs transformés en livres ouverts. Ô, bien
sûr, pas une seule des lignes écrites sur les murs de la
cave madrilène ne provoquait directement le pouvoir du
Caudillo ni les ombrageux états d’âme de sa Guardia
civil. Seuls les grands écrivains espagnols ou européens
dont il était impossible d’étouffer l’existence
(Cervantès, Quevedo, Gracian, Shakespeare ou Montaigne)
avaient droit de séjour sur les cloisons et le toit de la
cave. Mais de la constellation des phrases murales qui se touchaient
et parlaient en silence, naissait l’idée subversive de la
diversité et de l’irréductibilité de la pensée
humaine. La dictature n’aurait pas osé mettre à
l’index des écrivains d’une telle renommée sans
attenter au génie de l’Espagne dont elle se réclamait.
De
retour en France, je décidai de faire à la Peña
ce que j’avais trouvé à las "Cuevas de Sesamo" :
écrire sur les murs, faire dialoguer des hommes d’époques,
de cultures, de sangs différents, graver dans la chair du
plâtre un petit recueil d’humanité.
Or, de
toutes les citations forcément arbitraires de la Peña,
aucune ne m’a valu autant de commentaires et d’apartés
intimes que la phrase de Paul Eluard : « Tout
homme satisfait est une brute ! ». Certes, on peut
prendre cet énoncé à l’envers et s’interroger
sur l’élégance morale de l’insatisfaction. Ne
sommes-nous pas alors forcés d’avouer que bien des gens
ennuyeux croisés dans nos vies et qui promènent une
quotidienne et morose mine d’insatisfaits ne sont pas des spécimens
louables et exemplaires d’humanité ? Pourtant la phrase
d’Eluard paraît claire, juste, inspirée. Le dernier
réduit de l’humain, ou ce qui
revient au même, le paravent nécessaire contre une
inhumanité vulgaire et brutale prend corps dans notre rejet de
la satisfaction. Dans son livre d’entretiens « Parlons
travail », Philip Roth dialogue avec Milan Kundera. Ils
parlent de la littérature tchèque clandestine sous le
régime de censure et d’intimidation imposé par les
Soviétiques après la chute de Dubcek. Et soudain, Milan
Kundera se met à parler de Paul Eluard. Il le dépeint
comme le grand poète lyrique de la fraternité et de la
justice, celui dont les idéaux taillés dans le diamant
des utopies socialistes rayonnent le Bien, la cause des peuples, la
foi dans un monde libre. Et tout à coup, Kundera nous livre
cette information sèche : le grand poète dont on
ne finira jamais de célébrer la grandeur d’âme
a consenti publiquement à la pendaison de son ami surréaliste,
Zavis Kalandra, à Prague, en 1950.
Du
coup je vais accoler à la citation d’Eluard sur le mur de la
Peña l’aphorisme de Kafka : « Les chaînes
de l’humanité torturée sont en papier de bureau »,
afin qu’elle ne s’endorme plus jamais satisfaite…
Au
fait, que veut nous dire Kafka ? Que les potences, les garrots,
les chaînes de fer se forgent d’abord dans les circulaires,
les décrets, les avis des commissions, les paperasses
administratives, les minutes des procès ? La barbarie
sanguinaire et maladive des monstres n’est-elle qu’un effet
secondaire, une sorte de déviation incontrôlée et
outrancière du zèle obstiné et imperturbable des
scribouilleurs et des bureaucrates du Château ? Ou bien
Kafka, malgré son pressentiment prophétique de la
tragédie des Juifs européens, n’est pas parvenu à
imaginer la sauvagerie du boucher ukrainien Demandjuk, (on le
surnommait Ivan le terrible dans les camps nazis) qui sabrait les
déportées enceintes et se régalait à la
vue des tripes éviscérées et des crânes
fendus des fœtus. Ce fou d’Ivan qui aimait les cris, la détresse,
la douleur portée à l’incandescence de la folie, qui
ajoutait sa touche d’enfer personnel à l’enfer commun des
chambres à gaz et des crématoires, était-il
simplement l’auxiliaire « folklorique » et
détraqué des froids planificateurs de l’extermination ?
Au
cours de nos conversations sur le monde gitan, je demandai à
Bruno Lavardez :
- Pour
toi, Niño, Le Mal existe-t-il ? Il me fit la réponse
suivante :
« Le
Mal prédomine de plus en plus dans le Monde. Heureusement
qu’il y a encore des gens qui dialoguent ou qui écrivent !…
D’où vient la haine ? Le Mal est là. Dans tout,
il y a le Mal.
Le
Mal existe parce que l’être humain trouve le bonheur dans la
complaisance du mal infligé. Demandjuk n’est qu’un être
forcé. En se croyant heureux de faire le mal, il est
lui-même un non-être poussé par des forces
ennemies. Il vit dans les ténèbres du mal pour le mal.
Pour le plaisir du mal, pour satisfaire l’être malfaisant du
Diable, du Malin. Le Diable n’existe pas, mais Demandjuk ou
d’autres le font exister. »
On
sait qu’Hannah Arendt a parlé à propos du génocide
juif par les nazis de banalité du Mal. Seule une civilisation
impersonnelle, froide, technique, de masse, pouvait codifier, mettre
en route, minuter et réussir la solution finale. Des milliers
de bureaucrates ponctuels, d’exécutants dévoués,
de techniciens obéissants, ont fait la Shoah, et non quelques
monstres impensables et sataniques.
Dans
« La planète de M. Sammler » de Saül
Bellow, le rescapé d’Auschwitz Sammler s’insurge contre
cette idée : "L’idée de rendre
terne le plus grand crime du siècle n’est pas banale. La
banalité n’était que du camouflage. Quel meilleur
moyen de vider le malheur de son sens, que de le rendre ordinaire,
ennuyeux ou banal?"
Il me
semble qu’Hannah Arendt a pensé la banalité du mal à
la manière de Kafka et de ses chaînes de l’humanité
torturée en papier de bureau et que l’oncle Sammler de
Bellow est plus proche de l’opinion de Bruno Lavardez : Le
Malin n’existe pas, le Diable n’existe pas, mais des hommes le
font vivre, le ressuscitent à chaque occasion où la
haine se donne libre cours, à chaque fois qu’un pogrom se
dessine, que la violence terrible se rassemble en une énergie
de destruction aveugle et indifférente à la singularité
humaine, à chaque
fois qu’une volonté de mise à mort se concentre en
une attaque frontale contre des généralités, des
hommes-généralités, des hommes-race.
La banalité du mal n’existe pas. Elle est la couverture de
l’indicible, son manteau de sortie…
Depuis
l’assassinat de Daniel Pearl au Pakistan, filmé par ses
bourreaux après la confession d’une identité trois
fois coupable : « Je suis juif, américain,
journaliste… » de nombreux otages ont été
égorgés par des activistes islamistes devant des
caméras. Sans l’image diffusée sur des sites Internet
ou la télévision du Qatar, sans retransmission
audio-visuelle, le supplice reste abstrait et la mort un drame
désincarné et anonyme. Vous saviez que Daniel Pearl a
été décapité ? Qui ça, ah
oui, le journaliste du Wall Street Journal … Un haussement
d’épaule compatissant ou résigné, et puis on
passe à autre chose, on évoque la relativité de
la condition humaine avec une simple tornade tropicale qui fait 1200
morts à Haïti en une nuit. L’opinion publique pense
tout bas, modestement, honteusement, mais avec réalisme :
« C’est triste, mais qu’est-ce qu’il est allé
faire dans cette galère, au milieu de ces enragés de
l’Islam, apprendre quoi ? Nous n’avons rien de commun avec
ces illuminés. » Pourtant grâce à
l’exhibition du crime programmé, l’opinion se retourne,
s’indigne, frissonne. Chacun prend la mesure de l’angoisse, de la
peur, de la terrifiante fraction de temps qui s’écoule entre
les derniers mots du condamné et sa décapitation.
La
mise en scène de la mort d’un otage est de nature
sacrificielle et aux yeux des bourreaux, Dieu sollicite lui-même
ces sacrifices contre les infidèles et les profanateurs qui
envahissent ou salissent les terres de « bonne croyance ».
Dans
notre "peau" de spectateurs occidentaux, le dégoût
que créent ces exécutions théâtrales et
odieuses fait instinctivement resurgir le sentiment de la barbarie et
du Mal. Qui d’autre que le Mal, cette sorte de possession
diabolique et obscène de certains humains sous l’effet du
fanatisme, de la guerre ou du chaos peut-il exécuter avec
sérénité et méthode et surtout
publiquement ces sentences abjectes. Les fous d’Allah, en
manipulant sans intermédiaire
la mort, en trempant leurs mains dans le sang des otages décapités,
sont des créatures du Mal, comme les Ivan Demandjuk embauchés
par les nazis dans leur punition indivise des Juifs. Aux yeux des
idéologues de la croisade occidentale contre les Etats voyous
et les forces du Mal, les actes immondes et exhibitionnistes des
égorgeurs islamistes s’accordent à leur propre
partage du Monde en zones du Bien et du Mal. Toutefois, le damier est
symétriquement noir et blanc ou blanc et noir. Comme l’avait
si bien formulé Guy Debord : Dans le monde réellement
inversé (de la société du spectacle), le vrai
est un moment du faux. Car du côté des djihadistes
radicaux, la vision du monde est pareillement zonale et ségrégative,
mais en sens opposé : Les infidèles, les croisés,
les Juifs sont soumis à l’empire de l’argent, de la
marchandise, de la vanité scientifique, ils pataugent dans
l’impureté et le cloaque sexuel. Nous autres, animateurs de
la Guerre Sainte, ne sommes soumis qu’à Dieu. C’est Lui
qui dicte les verdicts que nous exécutons par nos sabres.
D’ailleurs, l’internationale des spectateurs l’atteste :
Loin de nous mépriser, de nous tenir pour de la menue monnaie
égarée là par une époque pressée
qui a oublié de faire le ménage, nous semons la crainte
et la terreur. Nous devenons les géographes du possible et de
l’impossible et fixons les lieux de visite interdits. Nous sommes
les maîtres du frisson, du thrill, du suspense, nos films sont
plus percutants, plus achevés que ceux de vos Hitchcock ! Les
seigneurs de l’Occident ne s’y trompent pas. Nous sommes leur
seul ennemi, nous sommes l’ennemi. Et par cela-même, nous
avons gagné la bataille sur nos challengers, les miséreux, les
communistes, les éternels déplacés, les
malades d’Afrique, les réformateurs éclairés,
les universalistes alternatifs…
Amos
Oz : En tant que conteur et activiste politique, je
garde constamment présente à l’esprit l’idée
qu’il est assez facile de distinguer le bien du mal. Le véritable
défi consiste à identifier différentes nuances
de gris ; à calibrer le mal et à s’efforcer d’en
définir les grandes lignes ; à différencier
le mal du pire.
Le mal
du pire ! Calibrer le mal, définir des nuances, des zones
de gris, des choses avec lesquelles on peut composer, négocier,
et des choses qui anéantissent toute idée de partage,
tout sentiment trivial mais évident d’espèce commune…
Prenons
le crash des avions sur les twin towers le 11 septembre 2001. Pour
vous et moi, l’identification avec n’importe lequel des passagers
des Boeing détournés est aisée, immédiate.
Être transformé en projectile percutant et inflammable
sans aucun consentement de la raison, ni durable pulsion suicidaire,
produit sans doute un spectacle à couper le souffle, mais
n’excite pas la vocation de figurant. Les tours de verre ne sont
pas nos ennemies, même aux yeux du plus puritain et orthodoxe
des communistes qui imagine NYC comme une Babylone du fric.
Imaginons : J’ai pris la place de n’importe quel futur mort
occidental, peu de minutes avant le crash, et je regarde Mohamed
Atta, je suis même assis à ses côtés.
Imaginons encore qu’un formidable don psychologique me permette de
pénétrer sa personnalité. Je devine un homme
empli de sa mission divine, écrasé par la
responsabilité du djihad, totalement absorbé par le
sérieux de sa tâche, de sa mission. Mais comment un tel
don psychologique pourrait-il me révéler la demande
exorbitante d’Allah ? Atta doit mourir, a prévenu
Allah, il va mourir. Ce qui n’est pas très original, mais
tout de suite, là, incessamment, a confirmé Allah
et ça, ça l’est déjà beaucoup plus !
Cet homme assis, à côté de moi, est mon égal,
bien sûr, mon semblable, si l’on en croit la Bible ou les
précis d’anatomie. Ce n’est pas un Lucifer travesti en
être humain, ni un monstre à quatre pattes ou cinq
testicules. Je suis tellement soulagé d’arriver enfin à
New York (je déteste les avions, une des ultimes phobies
dont je parviens difficilement à guérir) que j’ai
presque envie de plaisanter avec mon voisin, de le chambrer un peu
sur cette affaire de paradis des martyrs. « Dites-moi,
Atta, vous y croyez vraiment à cette histoire de vierges à
la beauté parfaite qui guident les premiers pas du martyr au
Ciel ? C’est vraiment très enfantin, non ? »
Je n’ai pas eu le temps de formuler la question ni de vérifier
si ma phobie des avions tenait de l’anticipation visionnaire de ma
destinée ou d’une plus
banale couche de névrose inexplorée. Car j’ai été
sur le champ volatilisé en événement historique.
Différencier
le mal du pire. Bien sûr ! Hélas, les nuances de
gris n’existent pas dans les cimetières…
Revenons
à Ivan. Sa cruauté démente est un supplément
de jeu dans un univers où la destruction minutée,
massive, répétitive est la Loi. Les coups de sabre
d’Ivan, les cris, les hurlements des femmes éventrées
sont un scandale furtif dans un univers d’abomination où la
bonne marche de l’extermination doit rester la règle.
Pour
les nazis, l’œuvre d’effacement de la race juive est une œuvre
de longue haleine qui doit être correctement accomplie, avec
une certaine forme de discrétion, de confidentialité,
presque de honte, sans menacer les principes et les valeurs de la
civilisation allemande. La propagande nazie traite certes les Juifs
de cancrelats, de vers de terre, de parasites, mais elle ne partage
pas la Shoah, elle ne fabrique pas un audimat mondial pour son
meurtre colossal. Les transferts des Juifs hongrois à
Auschwitz s’effectuent à la fin 44, sans perturbation, sans
qu’aucune des armées alliées ne songe à
bombarder les voies ferrées. La Shoah, parce qu’elle n’est
pas filmée et diffusée sur les écrans du Reich
est une barbarie « escamotée » où
la part de civilisé qui demeure chez les hitlériens
trouve refuge dans la méthode et l’efficacité et
dissimule ainsi sa propre monstruosité.
Ivan
Demandjuk est le révélateur du crime, le bouffon
exécrable et sanguinaire qui fait craquer les contrats de
bonne conscience des bourreaux avec la Nation de Goethe et de Wagner.
Et en cela, son immonde labeur reste une rareté, un scandale
excentrique, une impureté aléatoire du système.
À
Beslan, en Ossétie du Nord, un preneur d’otages
encagoulé tapote nonchalamment le détonateur pédestre
qui une fois activé, envoie l’école entière en
apocalypse. Cet homme sans yeux, sans visage, a une main qui
fait signe vers la pédale explosive. Regardez-la bien, cette
pédale ridicule, inoffensive,
quand on lui fout la paix ! Et bien, si je l’écrase du
pied, je vous explose tous. Vous ne serez que fumée et
désolation. Je suis aujourd’hui, pour vous tous, l’ange
exterminateur.
Les
bourreaux de Beslan se sont filmés, et par leur chef d’œuvre
de terreur cinématographique (les centaines d’enfants
confinés dans une chaleur insupportable, l’homme à la
pédale apocalyptique, les cordons d’explosifs qui pendent
comme les guirlandes ridicules et fatiguées d’une
après-fête, les jeunes femmes en noir, moitié
fantômes, moitié humains qui s’activent
mystérieusement dans la pénombre d’une pièce
lointaine) ils ont mis en scène les décors de la tuerie
qui couve, ils ont cadré et dirigé les jeunes figurants
enrôlés dans leur scénario d’épouvante.
La boucherie de Beslan est sans doute liée à
l’occupation terrifiante de la Tchétchénie par la
soldatesque russe. Mais ce lien revendiqué et « logique »
ne suffit pas à éclairer la face infernale de la
tragédie. Une page d’histoire inédite dans
l’abondante anthropologie du Mal s’y est écrite. Des
pédophiles infanticides qui après avoir abusé
sexuellement de jeunes corps innocents, les tuent d’un coup de
pelle ou de couteau, on dit communément que ce sont des
monstres. Leur crime nous répugne tant qu’ils sont
retranchés de l’espèce humaine. Ce ne sont plus des
hommes puisque leur odieuse barbarie les qualifie entièrement,
déboutant les sciences humaines et leur effort de réflexion
sur la genèse et les frontières du normal et de
l’anormal. Un monstre est par hypothèse quelqu’un dont
l’abomination résume absolument l’identité, la
personnalité, et qui soumet la raison humaine à
l’instinctive reconnaissance d’une extériorité
humaine possible, d’un point de tangence avec le diabolique. Le
cinéma divertissant se délecte d’ailleurs de ces
hommes-frontière qui n’ont aucun espoir d’échapper
à leur nature de criminels en série. Il aime les
histoires de cannibale allemand qui fait manger son pénis à
un type docile et instruit, dont le plus grand désir est
d’être découpé en quartiers, puis mangé
sous l’œil objectif et clinique d’une caméra.
On se
dispute Anthony Hopkins dans le rôle de l’internaute friand
de viande humaine.
À
Beslan, cependant, le Mal n’est pas venu d’un groupe de
psychopathes et de pervers méta-humains, mais d’hommes et de
femmes de bonne foi, fanatiquement dévoués à
la cause d’un peuple, tenus en grande estime par leur Dieu,
absolument étrangers aux lubricités exécrables
des ogres pédophiles.
À
Beslan, le Mal est le produit d’une foi, d’une cause,
d’une conviction d’avoir raison (qu’importent du reste
qu’elles soient bonnes ou mauvaises) qui s’exhibent, se filment,
se diffusent comme n’importe quel film de propagande. Le cinéma
a désormais trouvé dans son alliance à la
terreur un marché illimité qui nous laisse sans
voix.
Un
célèbre midrash raconte que les anges demandèrent
un jour à Dieu pourquoi Il avait créé Adam, un
être organique et corruptible avec des fonctions vitales aussi
stupides que la digestion et la respiration. Adam leur semblait un
être de trop, incapable de rivaliser avec leur apesanteur et
leur fluidité cosmique. Mais Dieu avait donné à
Adam la parole et Adam nomma les animaux, les arbres et les astres.
Il habilla le monde de mots. Bien plus tard, lors de la génération
de Babel, Dieu mit fin à la langue unique. Il dispersa les
peuples et les mots, afin que chaque peuple ait sur terre sa voix
propre. Cette dispersion obligea les hommes à former des
traducteurs. Malgré l’extrême diversité des
voix humaines, les hommes, tous les hommes appartenaient de plein
droit à l’espèce unique des êtres parlants.
Bien
sûr, des langues dominantes ou majoritaires soumettaient les
hommes, les obligeaient à parler dans la langue des maîtres
successifs de la Terre. Mais en dépit de ces hiérarchies
et de ces arrogances, les hommes gardaient la nostalgie du premier
homme, d’Adam nommant les choses à l’état natif, primordial.
Aujourd’hui,
comme au temps de la génération de Babel, nous ne
parlons plus une langue commune. Non pas tant que des civilisations
de nature foncièrement différente s’affrontent. Les
portables, les paraboles, l’Internet, les mille objets du
capitalisme avancé ont plutôt unifié l’humanité
d’un point de vue technique. Mais nous n’avons plus de définition
commune des notions simples,
élémentaires comme le bien et le mal. Au contraire, les
simplificateurs de tous les horizons, fantassins d’un Occident
« démocrati-phore » et brigadistes d’un
ordre islamique nouveau en ont miné les approximations et
repères sémantiques.
De
sorte qu’il est devenu impossible dans ce paysage enténébré
et glauque où terreur et contre-terreur prennent l’humanité
en otage, d’universaliser des mots simples comme le Mal, ou plus
modestement de les traduire en plusieurs langues. D’une certaine
manière, les attaques contre les enfants s’en prennent au
symbole de l’homme primordial, à Adam, le faiseur de mots,
celui qui savait mieux que les anges nommer les choses et qui tel un
enfant s’émerveillait de ce que le mot cheval, sans se
mettre à courir, fasse aussitôt surgir l’image mentale
du cheval.
Aujourd’hui,
l’humanité n’a plus d’enfance…
C.C.
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