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Revue d’idées et d’opinion
Pour
me rapprocher
de tous les autres,
la distance
qui me sépare de moi-même.
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Quelques
exils masqués, quelques masques de l'exil
par Paule
Pérez
Cet article a paru dans le numéro 216 de la revue Diogène
(octobre 2006), www.unesco.org/cipsh/fre/diogene.htm.
Le titre général du numéro est "D'un
monde à l'autre", et cet article figure dans un dossier
intitulé : "D'une monde et d'une langue à
l'autre", dossier préparé par Maria-Letizia
Cravetto.
Existerait-il une
différence entre émigration et exil, laquelle? A quel
point la question de langue est-elle prépondérante? De
quelle nature est la perte du fait des migrations? Qu'en est-il de
l'immigration et du travail social?
Figures de l'exilé, visible et invisible
Il existe une acception
selon laquelle l'émigré est celui qui a quitté
son lieu natal - qui lui-même n'est pas forcément un
"pays" différent de celui où il va vivre,
parce qu'il en est chassé ou parce qu'il ne trouve plus de
conditions d'existence convenables pour lui. Ainsi en va-t-il le plus
souvent pour nos contemporains, des émigrations économiques,
souvent post-coloniales, ou liées aux origines ethniques, ou
d'autres encore. Emigrations parfois de masses, les personnes perdant
leur caractère singulier d'individu, et étant parfois,
au gré d'une certaine inadvertance, considérés,
peu ou prou, comme du bétail, en ce qu'elle fait de chacun un
être indifférencié. Il y a dans cette
représentation de l'émigration une acception que l'on
peut qualifier de "biologique", quand l'envie serait là
de rester en vie, voire de maintenir en vie la famille restée
à sa place. Le fantasme associé à une telle
représentation de l'émigration de masse est celui du
pauvre hère quasi-illettré, en quête de
subsistance. Plus près de nous, le jeune Kabyle sans ressource
amené chez Renault à Billancourt, la famille Pied-noir
de Bab-el-Oued à qui on a dit "la valise ou cercueil".
Si cet exil est subi, il est néanmoins accompli dans un
mouvement d'Eros, un sursaut d'instinct de vie. Celui-ci, qui dans le
même mouvement émigre et immigre, part pour "vivre",
ailleurs. Il a droit à la nostalgie, à la complainte du
pays natal, qui pourra se réduire à une romance
exotique, à condition de s'intégrer. Et de
préférence, que ses enfants deviennent le produit des
normes de la société d'adoption. S'il ne
s'intègre pas, son sursaut de vie risque de conduire sa
descendance à une descente, une sorte de "sous-vie".
Il existe également
une représentation selon laquelle "l'exilé"
est jeté hors de son pays pour des raisons liées à
la nature des pouvoirs, dans un exil subi, voire un bannissement,
avec une menace planant sur lui non pour des raisons économiques
mais davantage pour des raisons "ontologiques", des motifs
d'opinion, ou de sensibilité. Exil politique caractérisé,
vécu alors dans le "sauve-qui-peut" dès lors
qu'il s'agit de sauver "sa peau", car il "étouffe",
ou il est l'objet de tentatives d'étouffements. Dans l'idée
que l'on s'en fait, un petit accent différent viendrait se
placer là comme en supplément du précédent
: un accent aux allures de "culture", et c'est peut-être
l'infime différence qui le distingue. Il s'agirait alors d'un
exil "symbolique". Plutôt qu'une affaire d'instinct
de vie, pourrait-on alors ici causer d'une simple affaire de
"survie", mais qui serait en fait, une forme inversée
de "sous-vie"?
Cet exil qui serait celui
des gens "instruits", est plus chargé, il est
volontaire ou involontaire, entre voulu du dedans et imposé du
dehors, avec tout un spectre de niveaux intermédiaires à
cet égard…Le fantasme associé est celui de la victime
renvoyée de chez elle avec la pointe d'une baïonnette
dans le dos. Longtemps le droit à la douleur, au malheur, à
la "saudade", lui est accordé, voire réservé.
Celui-ci peut ou non être présenté comme un exil
subi, et il est vrai que l'Histoire montre qu'il peut être
subit.
Il y a aussi des départs
volontaires, de gens simples qui quittent leur pays parce qu'ils
pensent qu'eux ou leurs enfants n'y ont qu'un avenir médiocre,
et alors ils choisissent un pays accessible : un pays souvent dont
ils parlent la langue, ce qui ne les fait pas au premier abord,
apparaître comme des "étrangers", si ce n'est
une pointe d'accent…C'est alors une forme d'exil invisible, et
ceux-là, lorsqu'ils oseront parler d'eux-mêmes comme des
migrants, il leur sera rétorqué : "mais votre vie
n'était pas menacée comme les ….et vos voisins, ceux
qui venaient de…alors, vous pouviez rester chez vous, non?"
Leurs regrets et leurs malaises n'auraient dès lors pas "lieu"
d'être, pas "raison" d'être. Pour celui-là,
pas de fantasme, pas de stéréotype, si caricatural
fût-il, donc pas d'excuse. Pour chacun, ce "non-dit"
qui est un "sur-entendu", transporte le risque de surnoter
toute sa vie, d'une manière ou d'une autre, le caractère
invisible de son émigration. Ce qui n'est pas entendu finit
parfois par se taire. On se "terre" comme on se "tait".
On peut constater des cas
mixtes, gens instruits quittant leur pays volontairement, par
attirance pour un lointain, ou pour des raisons apparemment
politiques, mais qui au fil des années s'avèreront
comme l'expression de fuites familiales, ou d'illettrés
trouvant les ressources de franchir clandestinement les frontières
car à l'occasion d'un deuil, la misère de leur
condition leur est soudainement apparue…
D'autres, partent de chez
eux parce qu'ils ne peuvent plus y rester, mais sans trop savoir
pourquoi, quelque chose leur dit qu'ils ne sont pas "de chez
eux" dans leur vie, voire intimement dans leur sexe.
Et d'autres, qui ne
bougent pas, ont l'impression d'être venus d'ailleurs, par un
signifiant étranger qui aurait été transmis
jusqu'à eux : la recette de cuisine rituelle d'un grand-père
qui, elle, n'est pas d'ici, la présence d'un objet, une
notation fugacement différente, voire une inquiétante
étrangeté venue du dedans et qui désigne pour
eux, de l'ailleurs. Ne pourrait-on parler, pour les humains comme
pour les satellites, de migrations géostationnaires? La
migration ne pourrait-elle pas être envisagée comme un
état de destin, une injonction irrépressible? Cela nous
conduirait alors à envisager tout autrement la notion d'exil.
Au-delà des données sociales, économiques,
politiques, culturelles, l'en-deçà de l'histoire
questionne un par un les destins individuels.
Qui peut prétendre
alors que seul l'exilé politique, banni, est digne de porter
l'épithète d'exilé, et donc de représenter
la souffrance, la douleur, de célébrer la nostalgie.
Chacun n'aurait-il pas droit à son discours de déracinement,
il serait temps, peut-être, de voir et d'étudier l'exil,
aussi, dans d'autres territoires mentaux, pathiques, verbaux, que
dans ceux auxquels on le délimitait plus ou moins jusqu'à
présent.
L'exil et la langue maternelle
Les temps sont à
mettre l'accent sur la prépondérance de la perte de la
"langue maternelle" dans la migration. Ce qui signifierait
que les migrants qui s'acheminent dans un pays parlant la même
langue ne seraient pas, eux, des exilés? Approche réductrice,
pour le Britannique parti en Australie, le Vietnamien lettré
venu vivre en France, l'Egyptien en Afrique du Nord ou le
Méditerranéen francophone au Canada. Les exemples sont
nombreux et patents.
De plus il est souvent
difficile de parler de langue maternelle au singulier, de nombreux
migrants ayant été plongés simultanément
dans plusieurs langues dès la naissance. Et si la mère
elle-même a été élevée dans un
environnement multilingue? Le même jeune Kabyle embauché
chez Renault avait forcément entendu parler berbère,
français et arabe dès sa prime enfance, il est
"polyglotte sans le savoir". De même le jeune
Pied-noir entre français, arabe, avec sans doute de l'italien
ou de l'espagnol, ou du judéo-espagnol, ou du ladino…Le
Polonais juif venu au début du vingtième siècle
avait grandi dans les sonorités polonaises, yiddish, peut-être
même hébraïques. L'Italien des années trente
a entendu parler son dialecte régional - lombard, romagnol,
vénitien, napolitain…- en plus de l'italien, le Martiniquais
a baigné dans le créole et le français. Et même,
on peut pousser l'hypothèse que le fait d'avoir baigné
dans un environnement multilingue a contribué à créer
les conditions de possibilité de la migration.
Il n'est pas question de
méconnaître les dégâts, ou a minima les
difficultés sérieuses, que peut poser l'obligation de
parler, de travailler, d'écrire, d'éduquer ses enfants,
en une langue spécifique (comme l'hébreu moderne, que
les nouveaux immigrants en Israël ont été
obligés
de pratiquer pour contribuer à fonder leur pays, c'est ce
qu'on peut lire du documentaire "Misafa, lesafa" de Nurit
Aviv), et concomitamment le renoncement à une langue qu'un
homme peut considérer comme la langue dans laquelle il
"cause", la langue "qui le cause". Ceci est un
autre aspect de la relation à la langue et pourrait faire
l'objet d'autres considérations.
L'environnement langagier
du berceau est dans de nombreux cas bien plus riche qu'on voudrait
l'imaginer. Il s'agit plutôt ici de faire émerger une
question. Celle de la possibilité d'envisager la
relativisation de l'incidence proprement "maternelle"
supposée unitaire, exclusive de tout autre, dans le processus
de la construction du rapport au langage.
La prépondérance
assignée à la langue maternelle semble se nouer à
l'idée que, renfermant le secret du "refoulé
premier", elle porterait l'entier secret de chacun, vu sous les
auspices du paradis perdu. Mais un "refoulé d'origine"
peut aussi être porteur de la détresse maternelle, de sa
capacité à laisser son enfant, l'émigré
de demain, dans le même état intérieur de
"dés-aide" que tout autre. On peut donc se demander
si le fait d'idéaliser la langue maternelle ou de la réduire
stricto sensu, à sa plus simple acception (i.e. la
langue parlée par la mère, ne joue pas comme
l'éludation et (ou) l'exonération de cette fondation-là
du sujet.
La définition
univoque et exclusive de "langue maternelle" apparaît
alors comme une fiction qui serait fabriquée par des esprits
hyper-naturalistes : en quelle langue lui aurait-elle présenté
son sein ou le premier biberon? Car, comment aborder la question si
la mère elle-même baigne dans un monde multilingue,
qu'elle change de langue en fonction des interlocuteurs, des moments,
des émotions à exprimer et qui se disent mieux dans une
langue? L'enfant plongé dans un univers multilingue, lorsqu'il
se retrouvera dans le pays de son immigration, aura perdu, non pas
"une" langue maternelle, mais un environnement sonore et
langagier multiple, divers, bigarré. L'exil serait alors lié
à la perte de cet environnement, où la conjugaison des
langues faisait son œuvre d'imprégnation. Qui a vu un petit
enfant parler en une langue à sa mère et en une autre à
sa nounou ou à une grand-mère, ne peut que s'en
convaincre. En-deçà du statut social ou familial, la
question ne cessera d'être posée : quelle langue
considérera-t-il comme sa langue "maternelle", celle
de sa mère dite "biologique" ou celle de la personne
qui représente l'attachement affectif le plus puissant, quand
bien même cet attachement serait délétère?
Petites musiques et bruissements du lointain
La perte du climat sonore
peut légitimement être considérée comme
plus importante que celle de la langue maternelle stricto sensu. Ce
climat serait la "petite musique" de chacun, auquel se
combinent d'ailleurs d'autres perceptions associées,
olfactives, visuelles, tactiles.
Envisager dans la
migration, la perte de la langue maternelle, comme facteur essentiel,
voire premier, conduit à ceci : dans les cas où le
migrant part vivre ailleurs mais ne change pas de langue, ou dans un
ailleurs dont il maîtrise la langue, on oblitère qu'il y
a eu perte. Le migrant sera alors dans une situation d'"exil
masqué".
Je
voudrais ici contre tout usage, apporter un témoignage
personnel.
Je
suis née et ai vécu jusqu'à l'âge de
quatorze ans à Tunis juste après la guerre. Nous étions
de nationalité tunisienne. Ma petite enfance s'est déroulée
dans les sonorités de deux langues, l'une, "majeure",
le français, l'autre, "mineure", l'arabe, les deux
étant croisées d'un peu d'italien. On me parlait en
français et en arabe. Je ne répondais qu'en français,
même si on me parlait en arabe. Mais je le comprenais
parfaitement. A l'école il y eut une demi-heure d'arabe par
jour, j'appris donc dès six ans à le lire et à
l'écrire, et ce pendant tout le cycle primaire, mais je ne
l'ai jamais pratiqué. Ma mère parlait très bien
le français, avait été élevée et
scolarisée en cette langue, mais elle parlait quotidiennement
arabe avec sa mère, ma grand-mère maternelle, qui,
outre l'arabe, connaissait également parfaitement l'italien,
puisqu'elle était née italienne. Il lui arrivait aussi
de s'exprimer en italien, moins souvent. Le français était
sa langue d'adoption puisqu'elle avait quitté de sa propre
volonté l'école italienne vers dix ans, pour aller au
collège français. Ma mère et sa mère
n'écrivaient qu'en français. Mon père parlait
parfaitement le français qu'il avait appris à cinq ans
en entrant à l'école. Sa mère et son père
ne parlaient que l'arabe et ils lui avaient donné un prénom
arabe, auquel les autorités françaises adjoignirent
plus tard un équivalent français. Il avait été
élevé en arabe, qu'il parlait et écrivait. Ses
capacités dans les deux langues étaient appréciées
dans son travail de cadre supérieur, au sein d'un organisme
d'Etat parafiscal devenu depuis l'Office des Céréales
de Tunisie. Après l'Indépendance, il a continué
à y travailler malgré le départ des dirigeants
français du Protectorat.
Mon
père ne faisait pas de politique. Il pensait que
l'Indépendance tunisienne allait dans le sens de l'Histoire
mais il n'a milité ni pour elle ni pour le maintien des
Français, il m'a amenée à une manifestation
d'accueil de Pierre Mendès-France en 1952 ou 1953 lorsque
celui-ci est venu proposer aux Tunisiens "l'autonomie interne",
que certains commentateurs ont appelée : "l'indépendance
dans l'interdépendance"…Il y eut l'indépendance
effective en 1956. Deux ans plus tard le gouvernement de Bourguiba,
rencontrant quelques difficultés intérieures, lançait
un programme très stratégique dénommé "la
tunisification de la Tunisie", discours radiophoniques,
mouvements de foules et banderolles dans les rues en assurèrent
la propagande.
Un
lundi matin mon père trouva un de ses collaborateurs installé
dans son bureau. On lui expliqua qu'il n'avait plus de
responsabilités pour cause de "tunisification" –
et on lui conseilla de préparer ailleurs l'avenir de ses deux
enfants. Mon père rappela qu'il était tunisien de
nationalité, avec un passeport vert. La réponse fut :
"mais pas musulman" : il était juif. Soit dit en
passant, en matière de judéité : mon père
évitait synagogues et rabbins, il semblait plutôt proche
des libres-penseurs.
Mon
père tomba malade et dès qu'il retrouva la santé
il fut décidé que nous partirions définitivement
pour la France. Les premières démarches furent lancées
pour obtenir la nationalité française. Mon père
était encore salarié du gouvernement et qui plus est
rattaché à la direction des finances. Même si on
lui avait signifié sa mise au placard, il savait que, si les
Tunisiens avaient connaissance de ses démarches, il pouvait
être gravement mis en cause : il était au fait de tous
les chiffres concernant la production des céréales de
l'Etat puisqu'il en avait structuré la répartition, la
comptabilisation et le stockage à-travers la création
de dizaines de centres dans le pays. Il fallut donc prendre des
précautions de discrétion et de secret. Connaître
ce danger a été très lourd pour moi à
douze ans.
Un
peu plus d'un an plus tard, je reçus une carte consulaire de
la France, censée me protéger si des problèmes
se présentaient sur la voie publique, et enfin un passeport
bleu : français. Mon père m'a amenée avec lui au
Ministère de l'Intérieur où il fit "allégeance"
de sa nationalité tunisienne, c'est-à-dire qu'il a
voulu symboliquement rendre lui-même sa nationalité afin
de divorcer de son pays natal. Homme né avant la première
guerre mondiale, il avait conservé sa nationalité
tunisienne, la notion de nationalité ayant représenté
probablement pour lui, jusque là, quelque chose de plutôt
conjoncturel, en tant que descendants de juifs chassés
d'Espagne.
Mais,
né moins de vingt cinq ans après la colonisation, il
n'en admirait pas moins la France idéale des Droits de l'Homme
et du front populaire. Il s'était beaucoup engagé dans
le bénévolat des institutions philanthropiques : ainsi
il avait travaillé avec les organisateurs du "Bal des
petits lits blancs" (les enfants hospitalisés), puis avec
les autorités françaises à l'expertise des
dommages de guerre causés par les bombardements allemands de
1942 et 1943, et d'autres dispositifs similaires. Les autorités
françaises pouvaient difficilement nier les services rendus
a-politiques qui parlaient en sa faveur. Je n'arrive pas encore à
intégrer aujourd'hui que notre migration pouvait être
considérée comme un exil politique, pourtant ne
l'était-elle pas aussi, pour une bonne part? Nous sommes en
quelques sorte des scories de l'Histoire, quelque dommage collatéral,
pas si grave, peut-être. Voire.
Donc
à quatorze ans, je changeai en deux heures d'avion, à
la fois, de nationalité, de pays, de bruit de fond langagier,
de brouhaha citadin, d'environnement familial : je n'allais plus
revoir mes deux grands-mères.
Nous
nous sommes installés à Paris en 1960. J'ai mis très
longtemps à comprendre que je partais en exil et que cet exil
n'avait rien de visible : qu'avions-nous de commun justement avec ces
pauvres jeunes illettrés esseulés, importés de
Kabylie pour travailler comme ouvriers, habitant dans des bidonvilles
à Nanterre, ou avec ces vieux réfugiés
politiques Russes blancs réduits à être
chauffeurs de taxis, ou encore avec les Arméniens, fils des
rescapés du génocide? Par apport à eux, nous
pouvions nous considérer privilégiés : certes,
nous n'étions pas apatrides, nous maîtrisions la langue
du pays, nous avions la sécurité sociale, un
appartement... J'ai été acceptée dans un
établissement scolaire réputé.
Il ne
s'agissait pas seulement de langue maternelle, mais d'une séparation,
d'une coupure. Le fait de parler la même langue, la comparaison
avec les "autres" formes d'exil, masquent cette séparation
et provoquent des effets dévastateurs. Mon père faisait
trois heures de trajet en train et en bus par jour pour aller
travailler et ma mère, dans notre appartement de fonction en
banlieue, passait ses journées dans l'isolement. Sa
sociabilité et sa spontanéité méditerranéennes
se voyaient repoussées par les autochtones du Val-de-Marne.
Moi aussi, je payais en heures de transports le privilège
d'avoir été admise dans "le Lycée de Filles
le meilleur de France" (Fénelon), d'autant que les
professeurs de Lettres manquèrent de finesse au point de me
demander comment, venant d'un lycée si anodin ("Lycée
Carnot de Tunis, annexe de Mutuelleville"), j'avais obtenu ce
niveau de français de latin. Question qui était censée
être un compliment, mais trop de condescendance l'accompagnait.
Nous
étions définitivement séparés, et de quel
deuil pouvions-nous parler, de quoi pouvions-nous nous complaindre?
Quelle nost-algie pouvait être la nôtre, pour un pays où
nous n'avions pas de futur? C'est plus tard que j'ai compris que
l'exil ne se mesure pas à ces composantes. Il n'était
pas objectivable. Il n'était pas visible. Ce qui était
perdu était tout simplement : le monde.
L'exil et la perte
Mais
qu'est-ce que "le monde", si ce n'est un espace-temps, un
lieu des représentations, du fantasme et de toutes les
projections. Dans ce cas, c'est sur un autre écran et en un
autre lieu physique, géographique, langagier, que soudain
devront se matérialiser les projets. L'espace intérieur
ne trouverait plus de points d'accroche, ou plus suffisamment, avec
l'espace externe. Comment ne pas comparer ce qui se passe à ce
qui s'est passé dans le détail quotidien, le climat, le
brouhaha, l'ambiance en ce qu'elle a de moins apparent? L'espace
antérieur n'apparaît que dans la dialectique qui
s'établit avec l'espace présent : la rue que l'on
n'observait pas mais où on était immergé n'est
plus la même et cela change tout. Là où l'enfant,
l'adolescent, l'adulte, imaginait au fil des jours son avenir proche
ou lointain dans un lieu donné, même et surtout sans
s'en rendre compte, il trouve une butée à chaque fois
qu'il y songe, voici qu'une accommodation permanente est à
faire. C'est là que se joue la notion plus sociale
d'adaptation, elle commence ici dans ces sensations les plus ténues.
On peut donc émettre l'hypothèse que s'opère
dans la migration une dissociation entre le temps et l'espace.
Certes, la notion d'exil a donné à penser les plus
grands auteurs, des écrivains d'aventure aux mystiques en
passant par les philosophes. Qui n'est pas en exil, vivre n'est-il
pas une série d'exils? Ces questions subsistent dans toute
leur profonde légitimité et en un sens elles se
réduisent au silence. Cette réflexion se voudrait plus
modeste, plus "terre"à "taire" en effet.
Comment les migrants
répondent-ils? Certains, en s'emparant, de ce nouvel espace,
en le surinvestissant, d'autres plus nombreux, en s'y
désinvestissant, en amenuisant donc la fonction de projection
de chacun.
Pour
ma part, la France que je connaissais pour y avoir passé des
vacances, était le pays que je considérais comme le
refuge où j'irais me ressourcer, me changer les idées :
pays de la culture, de 1789, de la liberté. La France avait un
rôle en dialectique avec mon lieu natal dont il était en
quelque sorte une antithèse. Voilà que le refuge
m'apparaissait avec ses duretés quotidiennes. La terre d'asile
s'est transformée en asile…d'aliénés, pour les
"aliens" que nous étions devenus.
Où
s'en était allé avec le temps, le rêve français
de mon père? Apparemment, il était triste mais
travaillait de son mieux. Cependant, trente ans plus tard, au
lendemain même de ses quatre-vingts cinq ans, il subit un grave
effondrement psychique au point de me demander soudain : "
ramène-moi à la maison."
Du deuil nécessaire, une
autre forme d'invisible
Aujourd'hui
on sait que dans toute séparation définitive, un
travail de deuil est nécessaire. Le deuil est une forme
compliquée du renoncement, rejet, de révolte,
d'intégration, confrontations diverses et difficiles, il est
comme un lent et difficile travail intérieur, que chacun opère
avec ses moyens propres.
Ce
qui émerge comme fondamental dans le deuil, c'est la dimension
de "définitif" de l'histoire. C'est "plus
jamais". Pour le migrant, le pays demeure, et la "terre ne
se meut pas". Mais c'est de son rapport avec elle et ce qu'elle
représente, qu'il s'agit. L'immigré qui retourne chez
lui chaque année en vacances avec ses enfants nés en
France peut-il prétendre que rien n'a changé? Cela est
bien sûr impensable, sauf à entrer dans le déni,
voire la folie.
Dans l'exil, il s'agit, pour les uns,
de savoir s'adapter. Mais comment s'adapter si aucun mouvement de
deuil ne se produit? Pour acquérir de nouvelles formes d'être
qui font l'adaptation, il faut sans doute faire un peu de place, se
désencombrer de ce qu'on transporte en soi, mais quoi? Certes,
il faut apprendre une "langue" nouvelle, mais il ne s'agit
pas que d'une langue au sens restreint, il s'agit de tout un système
de signes, il s'agit aussi, de la capacité à se
projeter ou à défaut, de créer les conditions
pour que les descendants héritiers de leur "lieu
d'avant", puissent se projeter, réduisant la fracture
entre temps et espace qui est celle des aînés. Mais
quelle place alors faire, et comment? A quoi renoncer pour que de la
place se fasse et accueille du nouveau? Quelle type d'hybridité
se construire, et comment comprendre que cette hybridité
elle-même aura autant de formes que de personnes concernées…
Et si, avant de gaver les migrants de
données nouvelles du pays qui les reçoit, on se posait
la question, chacun à son aune, sur leur deuil, pour eux
inévitable? Ne peut-on voir par là une butée
indépassable, pour les plans d'intégration et
d'assimilation? Qu'en est-il pour chacun, en quelque sorte, son
ex-il? Difficile de faire l'économie de cette question pour
qui vient d'ailleurs. Certains y verront la nécessité
de retracer les racines, d'autres d'identifier la culture d'où
on vient, d'autres encore y chercheront les arcanes d'une fidélité,
ou encore la possibilité d'une double culture…Voire.
Mais, si celui qui n'a pas bougé
de son terroir se met un jour de son adolescence, ou plus tard, à
tailler en pièces son éducation, à revisiter son
milieu d'un œil critique, pourquoi le migrant s'en verrait-il
dispensé? Là réside la difficulté car
c'est là le règne du singulier, du "un par un"
et du cas par cas, car nul ne sait si l'autre aura le désir
d'entreprendre une démarche, démarche qui, en tout état
de cause, lui appartient en propre. Dans tout héritage il y a
de l'encombrement, de la douleur, et parmi les choses que chacun
répète, qui se répètent en chaque-un,
chacun sait-il également qu'il faudra qu'il s'en dépouille,
qu'il s'en sépare, simplement, pour vivre. Celui qui migre
résisterait-il, devrait-il se dispenser, échapperait-il
à cet arrachement-là? Le devenir quelque soit la
circonstance se construit aussi avec et par le renoncement. Pour un
migrant c'est là sans doute discours difficile à
entériner car pour lui, peut-être, son souvenir
et sa fidélité hors de sa "terre" a un
statut capital, il est peut-même même, précisément,
son capital.
Et discours peu correct et en impasse,
par ailleurs, du point de vue d'un travailleur social à
fonction d'accueil, qui se vivrait spontanément comme
porte-parole de l'hospitalité : comment un travail d'accueil
pourrait-il encourager à du renoncement, est-ce le rôle
des accueillants, n'y seraient-ils pas alors suspects? Il s'agit là
encore de faire retour d'immatérialité, d'invisible, de
diffus et d'inévaluable. A la fois pour le migrant et pour
celui qui se trouve face à lui. Car il ne s'agit pas alors de
social mais bel et bien d'un autre plan, personnel et intime. Et
cependant…que peut-on se dire et ne pas se dire, qu'est-ce qui ne
cesse pas de ne pas se dire, et dire…à qui?
Si on
prenait le problème à rebours? Mais comment? Cela
peut-il s'organiser en "programmes" ou "dispositifs"
de masse du travail social et au-delà ou en-deçà
du social? Je n'en sais rien, et c'est cependant, pour moi, une ligne
de perspective et de questionnement pour aujourd'hui.
J'ai
oublié de demander à mon père en quelle langue
et en quel lieu il rêvait.
P.P.
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