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Revue d’idées et d’opinion
Pour
me rapprocher
de tous les autres,
la distance
qui me sépare de moi-même.
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Irréligion
par Claude Corman
L’Europe
des Lumières, l’Europe de la raison contre la providence, a
mis à mort la fraternité religieuse.
Dans
les tranchées de la grande guerre ou les bombardements de
Dresde et de Berlin, des chrétiens se sont combattus entre
eux. Et dans le schisme actuel du Camp occidental, très
majoritairement chrétien, nul n’imagine que la cohésion
ou l’unité politique de l’Europe et des nations
américaines puissent se nourrir d’une identité
religieuse commune.
D’ailleurs
qui se soucie de part et d’autre de l’Atlantique du sort des
minorités chrétiennes au Soudan ou au Pakistan ?
A
l’inverse, si l’unité politique de l’Islam est
loin
d’être réelle, le sentiment de la fraternité
religieuse est une donnée active de l’imaginaire et de la
résistance des peuples musulmans, contre tout ce qui est
perçu
comme une menace, une humiliation, une occupation
étrangère. Cette fraternité religieuse
excède largement l’Islam
intégriste et radical d’Al Quaida.
Que
Bush et les évangélistes du nouvel Ordre moral
américain ramènent Dieu au centre des affaires humaines
ne crée manifestement pas un réflexe de patriotisme
chrétien. Je vais plus loin dans la fiction. N’aurions-nous
pas applaudi (en tout cas nos pères) si un Etat arabe avait
attaqué le régime nazi en 1940, du moins dans sa
première phase? Je sais bien, les analogies sont sommaires et
imprudentes, et puis il y a le pétrole et le conflit
israélo-palestinien. D’accord, mais j’éprouve un
malaise grandissant vis à vis de toutes les solidarités
religieuses et si le dialogue des cultures tant vanté à
l’Elysée existe, je me demande si on peut encore appeler
cultures le patriotisme pétro-biblique de la Maison blanche et
la longue et plaintive colère des Allah Akbar.
Le
pape Benoît XVI, dans sa récente conférence de
Ratisbonne a traité des égarements symétriques
de la raison et de la religion, le mal de la première étant
de déboucher à terme sur une insignifiance de l’être
humain, un vide métaphysique irrémédiable et le
mal de la seconde étant de nourrir des fanatismes et des
violences au nom de Dieu. Cette posture relativement équilibrée
aurait pu être celle d’un humaniste de la période des
Lumières. Après tout, inviter la religion à la
modestie, et la guider fermement avec les rênes de la raison,
qui pourrait s’en plaindre aujourd’hui ? Hélas, ce
rappel à la prudence assorti d’une critique à peine
voilée du concept de guerre sainte dans l’Islam est ressenti
comme une offense par le monde musulman. Mais enfin, il faut savoir
ce que nous recherchons aujourd’hui, la préséance
d’une religion sur une autre ou la modeste mais indispensable
contribution des religions à la recherche d’un bien commun
de l’humanité. Nous ne sommes plus des races grâce à
la génétique des populations, mais si nous devons nous
entretuer au nom de nos croyances, l’humanité reste un rêve
inaccessible !
Je
crois que si l’Europe doit demain incarner une civilisation
tolérante et ouverte, dans laquelle dialoguent les cultures et
les peuples, cette sorte de croix des chemins qu’elle affectionne
d’être, il va bien falloir se retrousser les manches contre
les incarnations symboliques de l’omnipotence divine et toutes les
formes d’oppression culturelle et sexuée que Dieu transmet
dans ses Lois archaïques. Je suis de ceux qui croient (et l’ont
écrit) que la conversion nécessaire à
l’irréligion européenne est une composante
fondamentale de la citoyenneté européenne, à
vrai dire, sa seule originalité. Si nous abandonnons Spinoza,
Voltaire, Marx, Freud , Nietzsche, si nous cédons sur ce que
j’ai appelé la marranisation des cultures fortes (au premier
rang desquelles on rencontre toujours le religieux) nous aurons
manqué à tous nos devoirs.
Que
l’Europe ne défende pas aujourd’hui son droit à
l’irréligion
et elle laissera le champ libre aux conversions religieuses
redoutables de l’injustice, de la pauvreté ou du déficit
croissant de démocratie qui ne cessent de prendre de l’ampleur
un peu partout. Ainsi peut-on voir aujourd’hui un chef d’Etat
français jouer la cause des peuples et le dialogue des
cultures en Algérie ou à l’ONU pendant que sa police
poursuit les Roms, évince les Maliens ou méprise les
Kurdes irakiens sur son propre sol. Chacun chez soi et la police pour
tous, ce n’est pas notre conception du dialogue des cultures.
Les
Juifs qui sont les inventeurs du monothéisme biblique font
face, aux première loges en ce qui concerne Israël au
déchaînement des stupidités et des haines qui
dévorent la planète dans une sorte de frénétique
cannibalisme divin dérivé du Livre. Et je crois que
c’est aujourd’hui, mais je ne sais pas comment cela peut se
décrire, parce qu’il ne s’agit nullement de blesser les
croyants d’aucun bord, la plus impérieuse et urgente tâche
des inventeurs de la Bible de formuler des propositions nouvelles,
révolutionnaires sur l’usage des Lois et des traditions
religieuses, propositions qui leur vaudront de la part des fanatiques
et des intégristes de toutes les confessions les pires injures
mais qui leur assureraient la reconnaissance de l’humanité à
venir.
C.C.
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