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Dans
une note explicative sur son projet d’encyclopédie de la
pensée critique moderne, Thomas Lacoste cite la phrase du
critique d’art, Daniel Arasse : On n’y voit
rien! On n’y voit rien, mais cela empêche-t-il
d’essayer d’y voir plus clair ? La clé est
perdue, disait Kafka, dans un autre domaine, mais cela
n’empêche pas de la chercher!
Que
le monde soit infiniment difficile à déchiffrer est
encore plus évident de nos jours, car nous avons le sentiment
que de nombreuses clés ont été perdues, de sorte
que quand nous avons décidé avec Paule Pérez de
fonder la revue électronique « Temps marranes »,
nous pensions un peu la même chose que Daniel Arasse : on
n’y voit rien.
Car,
en parlant de temps marranes, nous évoquons d’une certaine
manière des temps obscurs et illisibles. Qui parle de temps
marranes, au moins dans l’acception la plus répandue et
connue du marranisme, met tout d’abord en scène des temps
troubles de secrets, de travestissements et d’errances. Avant tout
autre approche plus positive et créatrice du terme,
c’est bien cette dimension sombre d’une identité suspectée
et traquée qui s’impose au premier regard. Et ce premier
regard, parce qu’il est d’essence historique et traite
exclusivement de la condition des juifs hispano-portugais convertis
au catholicisme à la fin du Moyen Age ne peut pas éclairer
ni construire une figure marrane de nos temps. A tous les sens du
terme, ce regard reste cryptique et ténébreux.
C’est
pourquoi nous avons tenté de donner un autre sens plus ouvert
et vivant au marranisme, dont nous pourrions peut-être résumer
la genèse ainsi : le dialogue des cultures est une
impasse si la conversation avec sa propre culture héritée
ou élue n’a pas été préalablement menée
avec toutes les conséquences que la globalité des
savoirs humains fait peser sur elle.
Dans
cette perspective, l’identité et l’universalité ne
sont plus face à face avec leurs logiques politiques dérivées,
le communautarisme et le républicanisme, le local et le
global. Le marranisme se situe depuis toujours dans une
triangulation plus ouverte : identité-personne-monde. Ce
que nous ressentons comme personnel et d’une certaine manière
inaliénable, ne relève pas d’un arbitrage plus ou
moins juste, plus ou moins bien ficelé entre l’identité
qui nous prédétermine et le monde. Ce « personnel »
est presque toujours une mosaïque provisoire, inachevée,
troublante de sentiments, d’expériences et de pensées
alors que ce qui fait de nous des individus identifiables ou des
porteurs d’identité nous renvoie à une histoire peu
ou non partageable et parfois retranchée du monde environnant.
De
ce point de vue, les marranes modernes, en cela héritiers des
marranes historiques ne peuvent pas s’individualiser dans une
lignée identitaire. Ce sont des personnes ( dans la pleine
ambiguïté du mot qui fait autant référence
à l’infracassable noyau du sujet qu’au néant de
l’être) des personnes à l’intérieur
desquelles le monde et l’identité (que l’on peut aussi
mettre au pluriel) conversent en dialectique, mais sans certitude de
solution dialectique, dans la tentation récurrente, mais sans
risque durable de régression unipolaire. Il ne saurait y avoir
dans cette conversation, de vainqueur. Si ce n’est comme l’a
formulé Spinoza,
et mieux encore Kafka, que le monde a toujours une dimension plus
vaste, plus illimitée que nos personnes et qu’en dernier
ressort, sommés de choisir ou d’arbitrer entre nous-mêmes
et le monde, nous devrons arbitrer en faveur du monde.
Mais
cette bataille inégale ne ruine nullement les efforts de
médiation de la personne entre l’identité et le
monde. Comme nous l’avons dit plus haut, ce qui est personnel
ne se borne pas à être le simple reflet ou l’écho
(mimétique) d’une identité dominante et
rigoureusement transmise, mais à tout moment le produit
fragile, incertain de la conversation entre cette (ces) identité(s)
et le monde dans lequel nous vivons.
A
contrario, on ne saurait mieux définir l’essence du
totalitarisme que comme le produit d’une victoire sans conditions,
malveillante et criminelle du monde sur la personne. L’effacement
bureaucratique de la personne est plus encore que l’anéantissement
des minorités, la finalité inavouable des régimes
totalitaires !
En
bref, les temps sont marranes quand ils sont tout à la fois
des temps obscurs, difficiles à déchiffrer et à
vivre et néanmoins des temps personnels…
Depuis
la chute de rideau sur l’aventure communiste européenne,
symbolisée par l’écroulement du mur de Berlin en
1989, nous vivons une période de rejet et de discrédit
de toutes les idéologies, doctrines et systématisations
théoriques qui de près ou de loin ont eu partie liée
avec le communisme ou ont été contemporaines de son
éclosion ( comme la psychanalyse)
Pressés
de célébrer la chute du totalitarisme soviétique
et la réunification allemande, on confondit dans la même
mélasse noire le communisme et la bureaucratie. Des penseurs
originaux comme Claude Lefort et Cornélius Castoriadis qui
avaient insisté sur la nature non exclusivement communiste de
la bureaucratie et sur son caractère « exportable »
dans des sociétés libérales et prospères
n’ont pas été entendus. On aurait pu pourtant se
douter que leur travail critique n’avait pas pour unique ambition
de commenter un fait déjà avéré dans
les années 70 : la victoire du camp capitaliste occidental sur
la société soviétique. Et,
depuis plus de trente années, l’alliance efficace des
techno-sciences et du capitalisme a généré une
atmosphère globale d’illimitation du Marché :
un makif,
diraient les cabalistes, en se référant à une
force fluide, diffuse, souveraine qui enveloppe toutes les activités
d’une époque et façonne son esprit. On peut dire que
cette force, cette enveloppe dont nous n’avons pas pleinement
conscience (qu’est-ce que l’esprit d’une époque ?)
réside dans la mise
en équivalence,
la convertibilité,
au sens monétaire,
de toute forme élémentaire de pensée, de rêve,
de lien, de culture en marchandise. Cette conversion n’est en
soi ni utopique ni progressiste. Elle est le makif indiscuté
du temps, son élémentaire paradigme. Face à
cette atmosphère globale qui enrôle tous les peuples
dans une sorte de « compétition solidaire »,
la critique moderne apparaît désarmée et
fragile : privée de toute forme de complicité avec
une idéologie forte, populaire et transnationale (comme le fut
l’idéologie communiste), elle ne dispose plus que des armes
modestes de la lucidité, de l’échange d’idées,
et d’une confiance déniaisée et mesurée dans
les savoirs humains. Aussi,
les grosses machines de guerre contre le makif de l’illimitation
marchande, se retrouvent-elles
plutôt du côté des idéologies religieuses,
archaïques et violentes qui veulent recréer
artificiellement du sacré dans un monde qui a ex-orbité
par la raison (et non par la colonisation) la présence divine.
Du coup, la pensée critique est comme retranchée de son
temps, tant la lutte phénoménale de ces deux makifs, de
ces deux atmosphères infiltre l’esprit de l’époque.
L’Europe,
craignant de retomber dans les souffrances idéologiques
criminelles de son passé, tente de gérer une sorte de
juste milieu, à égale distance d’un libéralisme
trop cynique et nihiliste et d’une religiosité fruste,
agressive et anomique. Le résultat en est une espèce de
culture vague, confuse, syncrétique, centriste qui certes ne
tranche rien, ne coupe plus des têtes mais qui ne les éclaire
pas davantage. Cette culture syncrétique fait tout à la
fois l’éloge successif et impartial de la sédentarité
et du nomadisme, de la famille et de l’émancipation des
désirs, de la roulette génétique et du
libre-arbitre, de la Cité géante et de la nature
locale, d’un athéisme chevronné et d’un
christianisme doux, etc. Ce n’est là que l’honnête
constat des contradictions multiples de notre temps, souligneront
certains ! Oui, sans doute, sauf que du mélange bavard
des contradictions, il ne ressort plus aucun point de vue, aucune
possibilité
pour la fonction organisatrice de la pensée.
On se borne à mettre en scène un monde foncièrement
aporétique et surchargé de lassitude (comme l’avait
craint Husserl), à la merci des idéologies furieuses et
totalitaires dont l’Europe, par le biais de ce syncrétisme
postulé, croit précisément s’être mise à
l’abri.
Il
est donc assez logique que les rhétoriciens de la grande
confusion post-moderne, gaillardement instruits du désastre
des idéologies politiques tiennent aujourd’hui le haut du
pavé dans les médias et les cercles intimes du pouvoir.
On ne comprend pas autrement l’aura d’un Henri Guaino dont tout
l’art faussement dialectique est de puiser sans vergogne à
gauche et à droite des fragments, des
termes connotés
et des motifs idéologiques décidément
contradictoires et
aporétiques.
On
n’y voit rien! Cette
cécité si douloureuse pour ceux qui n’ont pas renoncé
à penser, (ou à transformer) le monde, devient une
aubaine pour de tels esprits.
Car,
ce n’est pas l’insignifiance ou la pauvreté de la pensée
politique moderne qui conforte aujourd’hui les rhétoriciens
de la fin des idéologies, mais bien l’absence inédite
dans l’histoire européenne d’alternative à la
« compétition solidaire » du grand
Marché
Toute
forme de lutte contre ce makif des équivalences (la
marchandise organisant les
parités,
comme un niveau
de maçon fait de l’horizontale!)
est coupable d’être sectaire, archaïque et insuffisante.
A
un degré de plus, la totalité étant désormais
reconnue comme illisible, seules les pensées expertes,
érudites, cloisonnées acquièrent de la valeur, à
condition qu’elles ne s’émancipent pas de leurs champs
d’investigation pour converser entre elles, comme l’avait par
exemple tenté Foucault à travers son regard affûté
sur les liens épistémologiques.
L’écart
entre la pensée experte et la pensée complexe ne tient
pas à autre chose. Quand celle-ci s’efforce de remettre en
perspective les savoirs (sciences humaines, bio-sciences, sciences
physiques, littératures et arts) celle-là se borne à
organiser tout à la fois leur indépendance, leur
efficacité et leur silence.
Tout
l’intérêt d’une cartographie élargie et
ambitieuse des concepts et des percepts de notre temps est bien de
(re)mettre en perspective, en tension, en conversation, des savoirs
qui se disjoignent, s’écartent, s’autonomisent et qui, par
un mouvement d’expansion accélérée,
« épuisent »
tout autant notre rationalité que notre imaginaire.
Notre
réflexion actuelle (analyse et méditation) sur la
marranité s’inscrit modestement dans cette nécessaire
recherche de nouvelles lumières.
PS :
En lisant le Monde des livres, ce matin (23 février 2008), je
suis tombé sur l’appel au boycottage de la foire du livre
de Turin sous prétexte que l’invité d’honneur est
cette année Israël. Du coup, les colères, les
condamnations pleuvent sur cet événement littéraire.
Tariq Ramadan rameute de nombreux alliés dans les cercles de
la gauche « radicale » italienne. David
Grossman a beau rappeler que « culture et boycottage sont
incompatibles », nos défenseurs de la cause
palestinienne n’en démordent pas. Tout ce qui vient d’Israël
abrite une propagande sioniste et légitime un Etat illégal
et qu’il convient d’effacer du monde « civilisé ».
Car il s’agit bien de cela : En refusant aux auteurs
israéliens de faire partie de la communauté universelle
et civilisée des écrivains et des artistes, l’appel
au boycott de la foire de Turin fait des lecteurs d’Amos Oz, de
David Grossman et d’Avraham Yehoshua des barbares…
Le
chagrin politique de David Grossman doit aujourd’hui être
infini ! Comme le nôtre…
C. C.
Depuis
que ce texte a été écrit, des événements
violents se sont encore produits en Israël et Palestine côté
Gaza, victimes civiles de l’armée et attentat contre
yeshiva…Parité, équivalence, décompte à
l’infini des vengeances ? Et le Salon du Livre s’est ouvert
dans l’ambiance que l’on sait. On n’y voit rien (mi- mars
2008)…
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