…Tout
a commencé par la colère d’Achille :
« La colère d’Achille, de ce fils de
Pélée, chante-la-nous, Déesse ».
…« Tout commença par un jour de
violence ».
Mais l’on peut aussi penser que l’on
s’imprègne tant des rencontres que l’on fait sur le
chemin de ses recherches, que, dans le travail d’appropriation
qui se produit à partir d’autres œuvres, l’on
ne sait plus ce que l’on a acquis de l’autre, tant on en a
fait son propre bien. Comme le dit Montaigne à propos de
l’amitié, la couture qui joint l’un
à l’autre s’efface.
Que
la violence fasse rage depuis le second conflit mondial, a un
caractère d’évidence et, même si cela ne nous
convient guère, celui qui a donné au XXème
siècle sa langue, faisant passer ce siècle au suivant,
est Céline. Voici ce qu’écrit à son sujet
Philippe Muray : « Il va se faire le transporteur
d’une apothéose guerrière. Et le plus stupéfiant
est que cette apothéose, où il a été du
mauvais côté du côté de ceux qui y auront
incarné le Mal, il va pourtant, lui, Céline, être
presque le seul à en écrire la langue. ».
Ecoutons
Céline lui-même dans « Nord »
alors qu’il anticipe sur ce troisième conflit mondial dans
lequel nous nous trouvons désormais : « Grande
révolution ! Vous savez ? La Peste est devenue toute
petite…la Famine aussi…toute petite…la Mort, la Guerre, tout à
fait énormes ! Plus les proportions de Dürer !...tout
a changé… [… ]. Cette guerre sous Dürer serait
terminée depuis deux ans. Celle-ci ne peut jamais finir. »
Et puis : « Combat d’espèces implacables.
Fourmis contre chenilles. Entreprise de mort. »
La
métaphore animalière met en relief l’aspect grégaire,
voire massif des mouvements sociaux contemporains, réalité
à laquelle un autre écrivain : Paul Virilio,
analysant « la ville en guerre » se montrera
sensible, en particulier dans son ouvrage « Ville
panique ».
Dans
ce contexte, annoncé par Céline, trois auteurs aussi
différents que l’écrivain Alessandro Baricco
(« Homère, Iliade », 2005), le
philosophe Peter Sloterdijk (« Colère et
temps », 2006), et l’anthropologue René
Girard (« Achever Clausewitz » 2007)
s’intéressent à la question des violences
conflictuelles, arrimant leur pensée à Homère
Hegel et Nietzsche entre autres, et ouvrant, chacun avec sa
singularité, des pistes grâce auxquelles la réflexion
peut s’exercer et survivre peut-être, à ces rages que,
le plus souvent impuissants, nous voyons, de tous côtés
exploser.
Dans
aucun de ces titres, le mot guerre n’est prononcé car les
violences modernes ne rentrent plus dans cette catégorie, dans
la mesure où, dérégulés, les conflits se
démarquent désormais des guerres classiques qui
obéissaient à un code. C’est pourquoi Barrico,
dans sa « postille » indique que ce terme ne
peut plus être utilisé que par « commodité ».
Peter
Sloterdijk, dès le premier sous-titre de son
introduction : « Le premier mot de l’Europe »,
annonce ce qu’il développe ensuite : tout a commencé
par la colère d’Achille : « La colère
d’Achille, de ce fils de Pélée, chante-la-nous,
Déesse ».
Cette
colère, ce « thymos », et tout au long
de son texte, il emploiera ce terme ainsi que l’adjectif
« thymotique », qu’il en fait dériver,
mène à la guerre, mais nous autres modernes,
indique-t-il, ne pouvons pas concevoir la nature du « thymos »
homérique : il est en effet valeureux, affirmation de dignité,
énergie vitale. Comment, en effet, pourrions-nous ressentir
cette sorte de joie qui irrigue la colère homérique ?
Même si le récitant en souligne l’aspect néfaste,
« colère détestable », dit-il, il
en indique aussi, invoquant la Déesse, le caractère
d’« apparition » l’aspect quasi
épiphanique. Il demande aux forces surnaturelles de
« chanter » la colère, de la glorifier
en quelque sorte.
Baricco,
lui aussi, dès la première page, évoque ce
« thymos » : « Tout commença
par un jour de violence ». Mais, ce propos, il le met dans
la bouche d’une femme, Chryséis, enlevée lors d’un
saccage de Thèbes, par les Grecs et attribuée, comme
butin, à Agamemnon. C’est le refus de ce dernier, de la
rendre à son père, sauf si Achille, en contrepartie,
lui cède sa captive Briséis, -ce que Achille fera, par
souci de la dignité des Grecs-, qui déclenchera la
seconde colère d’Achille et sa brouille avec Agamemnon.
Que
Baricco, en ouverture, donne la parole à une femme captive
indique bien son projet d’une transcription renversée de
l’« Iliade », nous verrons ultérieurement
à quelle fin.
La
violence, René Girard indique dans son introduction,
que le livre qu’il lui consacre est « apocalyptique ».
Après la lecture du traité « De la Guerre »,
de Carl Von Clausewitz (1780-1831), officier prussien qui a ressenti
comme un désastre la défaite de Frédéric-Guillaume
II à Iéna, et vécu dans la fascination exercée
sur lui par Napoléon Bonaparte, Girard affirme que nous
devons « changer notre interprétation des
événements, cesser de penser en hommes des Lumières,
envisager la radicalité de la violence et avec elle constituer
un tout autre type de rationalité » ; c’est
ce qu’il s’efforcera de faire au cours d’entretiens avec Benoît
Chantre dans « Achever Clausewitz ».
Ce
titre suggère ce que Girard ne cessera ensuite de
montrer et de mener jusqu’à des conséquences
devant lesquelles Clausewitz a, selon lui, reculé :
l’auteur de « De la guerre » a perçu
combien les conflits et les relations humaines en général,
fonctionnent selon un mécanisme d’imitation, d’ « action
réciproque », menant au duel et à la
« montée des extrêmes »
Le
thymos, Sloterdijk s’emploie à éclairer que,
pris dans nos ornières conceptuelles, chrétiennes et
psychanalytiques, nous ne sommes pas parvenus à le détricoter
de l’éros. Lacan, pourtant, remarque-t-il, avait fait un pas
dans ce sens, s’appuyant en particulier sur sa lecture de Hegel :
« Le cœur de son entreprise est constitué par un
mélange de corsaire entre le Wunsch, le désir
freudien et le combat hégélien pour la reconnaissance
[…] L’intégration d’un élément thymotique
dans la théorie psychanalytique fondamentale désignait
sans aucun doute la bonne direction ». Mais la
psychanalyse persistant à s’évaluer elle- même,
sans recours à un outil extérieur d’approche, on
reste, dans ce champ dans une confusion durable et le thymos demeure
collé à l’éros. Sloterdijk s’emploie
à les séparer. Faisant retour à Hegel et à
sa dialectique du maître et de l’esclave, il indique que la
colère naît d’un désir d’être reconnu
par l’autre « doté de valeur » plus
que d’une convoitise dirigée vers des objets, qui
caractérise l’éros. A partir de là, il réalise
une approche à la fois contextuelle et économique. Il
nous fait aller des époques, de la colère de Dieu dans
les périodes bibliques à celle des révolutions
prolétariennes pour s’interroger enfin sur l’Islam.
Chemin
faisant, d’un point de vue marqué par l’économie,
il montre que la colère est manipulable, capitalisable, que
les petits porteurs transforment leurs colères individuelles
en actions centralisées dans une sorte de banque de la
vengeance qu’ils chargent de les laver de leurs humiliations et de
faire justice
Ainsi,
pour les « banques » religieuses,
justice sera faite au-delà ; pour les « banques »
révolutionnaires, justice devrait s’accomplir ici-bas.
Ces « banques » fonctionnent comme des
collecteurs de la colère. Sloterdijk montre donc
comment le thymos homérique s’est inscrit, selon le
contexte, dans ces deux grandes « banques de la colère »
qu’ont été, l’Eglise chrétienne et
l’Internationale communiste et il effectue, de ces phénomènes,
une analyse très précise et minutieuse.
Pour
René Girard, il s’agit, lisant Clausewitz contre
Hegel, de montrer la supériorité théorique du
premier. Il considère Clausewitz comme un théoricien de
génie qui a su, dans sa douloureuse réflexion sur la
bataille de Iéna, comprendre que le mimétisme,
« l’action réciproque » d’où
découlent le « duel » et la « montée
aux extrêmes », s’impose, mécanique
implacable, dans les liens humains ; mais, selon Girard,
effrayé par ce qu’il découvre, Clausewitz s’est
arrêté en chemin. Il s’agit donc de l’ « achever »,
et, dans cette perspective, de travailler sur la question de
l’imitation. Selon lui, ce que voit Clausewitz et que ne voit pas
Hegel, c’est que « l’oscillation des positions
contraires devenues équivalentes peut très bien monter
aux extrêmes » parce que, le désir du regard
de l’autre tel que Hegel l’énonce « n’a
que peu de choses à voir avec le désir mimétique,
qui est désir d’objet, désir de s’approprier ce que
l’autre possède. C’est ce désir
d’appropriation, beaucoup plus que de reconnaissance, qui dégénère
très vite dans ce que j’appelle le désir métaphysique
où le sujet cherche à s’approprier l’être
de son modèle ».
Donc,
comme Sloterdijk, il lit dans Hegel le désir de
reconnaissance, il en dissocie l’éros en tant que désir
d’objet, mais pour donner la priorité à ce dernier
dans le champ du « duel ».
Les
temps modernes seront donc approchés par Sloterdijk
avec la boussole du thymos et du désir de reconnaissance alors
que Girard travaillera la question de l’objet dans
l’imitation qui mène au « duel » tel
que Clausewitz a su le déterminer. Ces deux pensées
sont, sur ce point, si symétriquement opposées que l’on
peut supposer que Girard a lu Sloterdijk.
De
même, quand il parle de « modèle mimétique »,
et, à ce sujet, « d’hypnose »
comment ne pas penser à Freud, d’autant plus qu’il évoque
« la possibilité de penser autrement cette
identité, de la penser comme un mimétisme retourné,
une imitation positive » ? Or, Freud, quand il
théorise l’identification dans « Psychologie des
foules et analyse du moi », indique clairement que
l’identification à une personne copiée (« kopierte
Person ») est une sorte d’ « infection
psychique » et que, pour qu’une communauté soit
significative (« bedeutsam »), il faut que
cette identification là reste partielle. Partielle,
l’identification est donc distinguée par Freud d’une
identification purement mimétique.
Girard
parle, lui, à propos de Clausewitz fasciné par
Napoléon, d’une « imitation absolue »,
d’une « identification qui régresse à
une imitation ». Nous sommes là dans le champ
freudien. Il évoque, à plusieurs reprises une imitation
intelligente, une réciprocité paisible, comme façons
d’aller au-delà de Clausewitz. Il s’agirait donc, au-delà
de l’achèvement, de le dépasser.
Faut-il
voir dans les silences de Girard quant à Freud ou
Sloterdijk, un pas de côté lié à
son tropisme vers une pensée apocalyptique, une eschatologie,
et à sa conviction que pour, achever Clausewitz, il s’agit «
de revenir à cette sortie du religieux qui ne peut s’opérer
qu’au sein du religieux démystifié, c'est-à-dire
du christianisme ? », pas de côté par
rapport à deux penseurs qui se démarquent du
religieux ?
Mais
l’on peut aussi penser que l’on s’imprègne tant des
rencontres que l’on fait sur le chemin de ses recherches, que, dans
le travail d’appropriation qui se produit à partir d’autres
œuvres, l’on ne sait plus ce que l’on a acquis de l’autre,
tant on en a fait son propre bien. Comme le dit Montaigne à
propos de l’amitié, la couture qui joint l’un à
l’autre s’efface.
On
peut tenir le même raisonnement en ce qui concerne Sloterdijk
quand, à propos du ressentiment,- notion qu’il emprunte à
Nietzsche, soulignant tout l’intérêt du travail de ce
dernier quant à l’esprit de « vengeance »,
ce qui permet « de mettre à l’ordre du jour une
réflexion aux racines encore plus profondes sur les semis et
les récoltes de la colère dans les temps modernes »,-
il souligne en même temps que Nietzsche a fait erreur quant à
l’adversaire principal en situant cet esprit de vengeance dans le
christianisme et en particulier dans la figure du prêtre.
On
ne peut que supposer qu’il se nourrit à ce moment-là
du travail de Girard qui s’intéresse depuis
longtemps au ressentiment conceptualisé par Nietzsche :
Sloterdijk a exprimé dans la passé tout son
intérêt pour la théorie girardienne des passions
humaines. Mais alors que Sloterdijk s’appuie sur la notion
de ressentiment et la nécessité de son dépassement
selon Nietzsche, Girard s’est employé à
montrer en quoi Nietzsche était lui-même la proie du
ressentiment.
En
qui concerne l’actualité de ces deux penseurs, un dossier du
« Monde », consécutif à une
rencontre à Paris et à Vienne, apporte quelques
précisions, soulignant d’abord ce qui les rapproche :
« comprendre le monde où nous vivons, ses
dérèglements et sa férocité,
affirment-ils, c’est décrire le logique propre à la
violence humaine, l’infinie spirale du ressentiment et de la
colère, bref, le désordre qui vient», écrit
Jean Birnbaum, auteur de l’article. Mais, comme il l’indique
ensuite, leurs sources d’inspiration diffèrent : chrétienne
et freudienne, on l’a vu, pour l’anthropologue, hégélienne,
nietzschéenne et heideggérienne pour le philosophe avec
l’intention polémique qu’indique le titre « Colère
et temps » quant à Heidegger (la colère, le
thymos, vient ici réfuter l’Être).
Sloterdijk
se sépare donc de Girard sur deux points qu’il
énonce lui-même et qui apparaissent à la lecture
de leurs deux ouvrages : « Girard est un grand
naturaliste de la fierté, mais il s’est laissé
prendre par l’érotisme de la psychanalyse. Pour lui, la
rivalité mimétique est un érotisme dégénéré,
une expression du vouloir avoir, bref du péché
originel. Dans sa conception de la psyché humaine, il n’y a
pas de place pour la dynamique de la colère, du « thymos »
grec, qu’il ne faut pas confondre avec le désir érotique.
Il ne prend pas en compte cette bipolarité platonicienne entre
érotisme et thymotisme. Or, même si toutes les questions
sociales étaient résolues, la dimension de l’orgueil
et de l’ambition demeurerait ».
Pour
clarifier, avant d’envisager les pistes que ces chercheurs nous
ouvrent, disons qu’ils lisent de façon différente
Hegel et Nietzsche.
Pour
Girard, il s’agit de dégager l’éros en tant
que désir d’objet de ce que Hegel a théorisé
comme désir de reconnaissance et de considérer le
premier comme moteur essentiel des actions humaines ; Sloterdijk
opère la même distinction, mais pour donner l’avantage
au thymos dont le désir de reconnaissance est la suite,
d’où la colère de ceux qui, individuellement ou
socialement -l’on pourrait ajouter mondialement-, se sentent
humiliés. Chacun des deux chercheurs progresse ensuite avec
son outil : rivalité mimétique pour l’un,
collectes de la colère pour l’autre.
Du
mimétisme, selon Girard, l’on pourrait s’extraire
par une forme positive d’identification, un renversement donc.
D’un
renversement de cette nature, l’ « Iliade »
de Baricco nous propose l’image. En effet, son œuvre fait
« apparaître » les protagonistes comme
sujets
de
leur énonciation puisque chacun présente sa version des
faits en disant « je », façon subtile
pour l’auteur de «devenir » son personnage et
d’entraîner son lecteur dans ce mouvement. Bonheur de la
littérature qui peut jouer dans ses fictions de multiples
identifications contre une identité monolithique.
Donnons
la parole à Beckett au début de « L’Innommable » :
« Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui
maintenant ? Sans me le demander. Dire je ? Sans le
penser. » : Parole au-delà de l’Identité
catégoriquement affirmée, parole d’un auteur qui a eu
accès à la psychanalyse par l’intermédiaire de
ce praticien et théoricien, injustement méconnu en
France, que fut Wilfred Bion.
Pour
Girard, penser autrement l’identité, c’est « la
penser comme un mimétisme retourné, une imitation
positive » mais « la mimesis paisible
n’est rendue possible que dans le cadre d’une institution déjà
établie, déjà fondée depuis longtemps :
elle a comme base l’apprentissage et le maintien des codes
culturels ». Le cadre possible de ce renversement est,
selon lui, à chercher du côté du christianisme, à
l’opposé de la théorisation de la guerre élaborée
par Clausewitz : « je doute, évidemment, qu’il y
ait chez Clausewitz un appel du Royaume de Dieu, un dépassement
de la haine pour Napoléon ». […] « Achever
ce qu’il n’a fait qu’entrevoir, c’est retrouver ce qu’il y
a de plus profond dans le christianisme ». Et, pour
Girard, il y a lieu de reconnaître que nous ne sommes
pas autonomes et que notre identité doit donc, pour ne pas
entraîner de la violence, cesser de s’affirmer comme
indépendante de l’autre.
Cette
question d’une Identité pure et de ses liens avec la
violence conduit à s’interroger sur les excès de
l’Islam dont Girard fait remarquer : « Il
est sourdement miné par le ressentiment. Il y reste un élément
de cet archaïsme qui n’a pas été défait
par le biblique et le christianisme. En ce sens, l’Islam fait plus
que remplacer le communisme qui était déjà un
succédané de religion sacrificielle ».
Sloterdijk,
pose à ce sujet la question suivante : «
L’Islam politique, -qu’il se présente ou non avec une
composante terroriste- peut-il se déployer pour devenir une
banque mondiale alternative de la colère ? Deviendra-t-il
un centre de collecte des énergies antisystémiques ou
postcapitalistes doté d’un pouvoir d’attraction global ? »
Explorons
les pistes ouvertes par les trois auteurs et les outils qu’ils nous
proposent pour contribuer à un progrès personnel et
social :
René
Girard, penseur de l’apocalypse, balance, ainsi que le lui fait
remarquer Benoît Chantre au cours de leurs entretiens entre le
chaos et le Royaume. Il faudrait, selon lui, se situer résolument
après l’archaïsme religieux et entendre le message du
Christ, du côté d’une réconciliation qui serait
l’envers de la violence. Mais les hommes dit-il, restent sourds et
il est donc improbable que cette réconciliation advienne. Il
envisage donc l’apocalypse : « Le neuf absolu,
c’est la Parousie, c'est-à-dire l’apocalypse. Le triomphe
du Christ aura lieu dans un
au-delà dont nous ne pouvons définir ni le lieu ni le
temps. » Il n’abdique pas pour autant toute espérance.
« Mais celle-ci doit se mesurer à l’aune d’une
alternative qui ne laisse d’autre possibilité que la
destruction totale ou la réalisation du royaume ».
Peter
Sloterdijk, constate que la colère est loin d’être
épuisée Par contre, ce qui arrive à son terme
« c’est la constellation psycho-historique de la pensée
de la vengeance, rehaussée par la religion et la politique,
qui a marqué l’espace processuel
christo-socialo-communiste ». Alors ? Il faudrait
revenir à la visée de Nietzsche et quitter le
ressentiment, remplacer « cette figure toxique qu’est
« l’humilité vengeresse » par une
intelligence qui s’assure de nouveau de ses motifs
thymotiques. »[…] « Les enjeux de ce
programme de formation sont élevés. Il s’agit de la
création d’un code of conduct pour des complexes
culturels multiples ». Un équilibre est, pour lui à
maintenir par des relations de force à force. « La
grande politique ne se fait que sur le mode d’exercices d’équilibre
[…] Le mot exercice ne doit pas faire oublier que l’on s’exerce
toujours en vue d’un danger réel pour éviter que le
pire survienne. […] Si les exercices vont bon train, il pourrait
se constituer un set interculturel de disciplines de rigueur, que
l’on pourrait, pour la première fois, qualifier d’une
expression que l’on a jusqu’ici toujours employée trop
tôt : « la civilisation mondiale ».
Pour
finir, allons là où nous invite Alessandro Baricco
dans la postille de son « Homère, Iliade. ».Il
justifie son travail de transcription : « Ce ne sont
pas n’importe quelles années, les années où
nous sommes pour lire l’ « Iliade ». Ou
pour la « réécrire » comme je me
suis trouvé à le faire. Ce sont des années de
guerre » ; et il complète après avoir
énoncé que le mot « guerre »,
même s’il est devenu erroné, sera conservé par
commodité : « ce sont en tout cas des
années où une certaine barbarie orgueilleuse, liée
pendant des millénaires à l’expérience de la
guerre, est redevenue une expérience quotidienne. »
Il dégage ensuite, dans l’œuvre une sorte de seconde
« Iliade », entre les lignes de la première.
L’on peut y discerner « la force, la compassion, même,
avec laquelle sont rapportées les raisons des vaincus. »,
ce qui fait signe d’un « amour obstiné pour
la paix. Au premier regard, tu ne le vois pas, l’éclat des
armes et des héros t’aveugle. Mais dans la pénombre
de la réflexion apparaît une « Iliade »
à laquelle tu ne t’attendais pas. Je veux dire : le
côté féminin de l’« Iliade ».
Ce sont souvent les femmes qui énoncent, de façon
directe, le désir de paix »
L’on
comprend maintenant pourquoi c’est une femme, Chryséis »,
qui ouvre le récit de Baricco qui poursuit :
« C’est par leur voix qu’on le comprend, ce côté
féminin de l’ « Iliade » :
mais quand on l’a compris, on le retrouve, ensuite, partout.
Nuancé, imperceptible, mais incroyablement tenace. Je le
perçois très fort dans les innombrables sections de
l’ « Iliade » où les héros,
au lieu de combattre, parlent. Ce sont des assemblées sans
fin, des discussions interminables, et on ne cesse de les exécrer
que lorsqu’on commence à les prendre pour ce qu’elles
sont, en fait : un moyen pour eux de reporter la bataille le
plus possible. »
l y
a selon Baricco, dans cette épopée, l’intuition
d’une civilisation dont le ressort ne serait pas la guerre et donc
« amener cette intuition à se réaliser,
c’est peut-être ce qui nous est proposé par
l’ « Iliade » en héritage ».
Comment
y parvenir ?
Après
avoir montré que cette histoire présente la guerre
comme un « débouché quasi-naturel de la
cohésion sociale » il ajoute : « Mais
elle ne fait pas que cela : elle fait autre chose de bien plus
important et, d’une certaine manière, insupportable :
elle chante la beauté de la guerre et elle la chante avec une
force et une passion inoubliables ».
Voilà
qui nous ramène à la fascination exercée sur
Clausewitz par Napoléon et ses victorieuses campagnes…mais
pas seulement sur Clausewitz. Il n’est que de se remémorer
les nombreuses fresques cinématographiques consacrées à
l’empereur et, en ce qui concerne l’esthétisation de la
guerre, les films cultes comme « Un long dimanche de
fiançailles» ou, sur fond de musique classique
« Apocalypse now ».
Alors ?
Ce
que suggère peut-être l’ « Iliade »,
c’est qu’aucun pacifisme aujourd’hui ne doit oublier ou nier
cette beauté. […] Aussi atroce que cela paraisse, il est
nécessaire de se rappeler que la guerre est un enfer, oui :
mais beau. Depuis toujours, les hommes s’y jettent comme des
phalènes attirées par la lumière mortelle du
feu. Aucune peur, aucune horreur de soi n’a pu les tenir éloignés
des flammes : parce qu’ils y ont trouvé la seule
possibilité de racheter la pénombre de la vie. Aussi la
tâche d’un vrai pacifisme, aujourd’hui, devrait être
non tant de diaboliser la guerre à l’extrême, que de
comprendre que c’est uniquement quand nous serons capables d’une
autre beauté que nous pourrons nous passer de celle que la
guerre depuis toujours, nous offre. Construire une autre beauté,
c’est peut-être la seule voie vers une paix vraie. […]
Donner un sens fort, aux choses, sans devoir les amener sous la
lumière aveuglante de la mort. Pouvoir changer notre propre
destin sans devoir nous emparer de celui d’un autre ; réussir
à mettre en mouvement l’argent et la richesse sans recourir
à la violence ; trouver une dimension éthique, y
compris très haute sans devoir aller la chercher dans les
marges de la mort ; nous confronter à nous-mêmes
dans l’intensité d’un lieu et d’un moment qui ne soit
pas une tranchée ; connaître l’émotion,
même la plus vertigineuse, sans devoir recourir au dopage de la
guerre ou à la méthadone des petites violences
quotidiennes. Une autre beauté »
Et
Baricco termine son œuvre dans la perspective que nous réussirons
un jour à soustraire Achille à une guerre meurtrière.
« Et ce ne sera pas la peur ou l’horreur qui le
ramèneront chez lui. Ce sera une certaine beauté, une
beauté différente, infiniment plus douce ».
Trois
propositions nous sont donc faites :
Pour
René Girard, il s’agit d’aller, pour éviter
le Chaos, vers le Royaume, c’est à dire une réconciliation
qui passe par l’accueil du message du Christ.
Pour
Peter Sloterdijk, il importe de s’exercer à maintenir
un équilibre des forces sans qu’aucun des partenaires n’ait
à renoncer à son thymos, c'est-à-dire à
l’exigence légitime d’être reconnu par l’autre.
Cet «exercice» nécessite, précise-t-il, la
médiation de tiers, ou d’instances tierces qui auraient la
forme, en politique, de collectifs institutionnels.
Pour Alessandro Baricco, l’objectif est d’inscrire une
beauté nouvelle dans une dimension éthique élevée,
source d’émotions éventuellement vertigineuses.
Un fil peut être tiré, là, entre cet espoir et
ce qu’énonce dans son séminaire « Streben»,
Maria- Letizia Cravetto. Elle évoque des « visions
brisées, visions dénuées, visions inouïes »
pour qualifier respectivement le meurtrier, le psychotique et
l’artiste. Or l’on peut voir, en s’appuyant sur Lacan, que
l’écriture poétique a permis à Joyce un saut
de la deuxième à la troisième série de
ces images. Peut-on, lisant Baricco, envisager
que la « poésie » dans son sens le plus
large, celui qui prend sa source dans l’éthique, pourrait
susciter le même saut, de la première à la
troisième série, du meurtre à l’inouï ?
A
chacun d’entre nous de nous inscrire ici et/ ou là,
voire à inventer encore d’autres voies. On peut, en
particulier, privilégier tout ce qui, s’inter-posant, fait
tiers et suscite une réalité nouvelle, comme dans l'oxymore, car, « l’obscure
clarté » n’est ni l’obscurité ni
la clarté pures. Dans
l’espace intermédiaire, l’ombre portée de
chacun
des termes ouvre un espace qui, même imperceptiblement, a
fonction d’altération (dans le sens de « rendre
autre »).
De la même manière, aussi bien dans les relations
interpersonnelles que dans le champ politique, tout espace
interstitiel peut faire signe de ce qui, au-delà des
antagonismes, trace, nouveaux vecteurs, des « diagonales
du milieu ». N. C.
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