Dans
les « Scolies » qui font partie de son
« Ethique », Baruch Spinoza utilise un
régime d’écriture qui se distingue du reste de son
texte, en ce que s’y exprime une sorte de ferveur de la
pensée.
Dans
l’une d’elles, sa définition de la Raison nous propose une
large ouverture : « Elle (la Raison) demande que
chacun s’aime lui- même, cherche l’utile propre, ce qui est
réellement utile pour lui…et, absolument parlant, que chacun
s’efforce de conserver son être autant qu’il est en lui ».
Cet effort pour « conserver son être »,
effort de raison, il le nomme Désir dont le corollaire est la
puissance d’agir ou vertu. Raison et Désir appartenant à
la nature même de l’homme, lui sont immanentes. Déraison,
donc, impuissance et folie, si je me dirige vers ce qui me serait
contraire; nécessité d’être attentif à
mon Désir.
« Personne
donc n’omet d’appéter ce qui lui est utile ou de conserver
son être, sinon vaincu par des causes extérieures et
contraires à sa nature. Ce n’est jamais, dis-je, par une
nécessité de sa nature, c’est toujours contraint par
des causes extérieures qu’on a la nourriture en aversion ou
qu’on se donne la mort. »
Notre
époque a, bien sûr, la possibilité d’approcher,
avec d’autres outils conceptuels, ce que Spinoza nomme
« causes extérieures et contraires » à
[la nature de l’homme]. Sa conception de la Raison n’en
demeure pas moins très innovante et efficace dans cette
invitation à ne pas se faire esclave, de quelque autre ou
d’une « cause » à laquelle nous nous
assujettirions. Suivre le commandement de la Raison est, en effet, la
condition de la liberté : « Dans un homme
libre, donc, la fuite opportune et le combat témoignent d’une
égale Fermeté d’âme. Autrement dit, l’homme
libre choisit la fuite avec la même Fermeté d’âme,
ou présence d’esprit que le combat. »
Application :
Spinoza
qui, en 1674-1675, était prêt à publier sa
rédaction définitive de l’ « Ethique »,
y renonça : « Quelques théologiens [ont
résolu] de déposer une plainte contre moi auprès
du prince [d’Orange] et des magistrats; d’imbéciles
cartésiens, en outre, qui passaient pour m’être
favorables, ne cessent, afin de se laver de tout soupçon, de
dire en tout lieu, tout le mal possible de mes opinions et de mes
écrits. L’ayant appris de personnes dignes de foi, qui me
prévenaient en même temps des manœuvres insidieuses des
théologiens contre moi, j’ai résolu de surseoir à
la publication que je préparais jusqu’à ce que la
situation fût plus claire mais elle semble empirer tous les
jours, et je suis incertain de ce que je ferai. » Il
restait à Spinoza,
au terme d’un combat constant pour
offrir aux hommes la lumière de sa vérité, à
l’encontre de l’obscurantisme et des acharnements dogmatiques,
deux années à vivre.
Baruch Spinoza, qui, persécuté
de toutes parts, avait dû quitter Amsterdam pour La Haye, nous
invite à une souplesse fondée en « Raison »,
héritage, peut-on penser, de sa « condition »
marrane. Il nous indique, par là même, les enseignements
que les marranes tirèrent de la « duplicité »
leur permettant de survivre dans des Etats qui, soit les toléraient
à grand peine, soit les pourchassaient. Les enseignements
issus des abjurations forcées, de la clandestinité, des
exils et des renoncements, pourraient nous inciter à détacher
la « marranité » de la seule conjoncture
historique pour en faire une clé à ouvrir autrement
notre monde où s’affrontent particularismes et identités
revendiquées.
Une oscillation advient alors, l’injure contenue dans le mot
« marrane », se faisant source de lumière,
dans le sens d’une possible élucidation, sur les pistes
enchevêtrées de la pensée.
Passages
Penser, disait ce poète
C’est « chercher une phrase ».
Les phrases ouvrent des passages,
Mais il arrive qu’elles se perdent
Et leur absence fait table rase
Et dérision
Lorsque l’amour déchoit et que la pensée meurt
Au pied des murs
Infaillibles.
Halt ! Papiere !
Incarcérations
Retranchements
Prisons asiles camps
Suffocation…
Et puis…
« Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas »
Ecrivit Imre Kertesz…
Révolte d’écriture.
Lâchers d’oiseaux libérés
Dispersant la barbarie
A la chute des murs,
Elles reviennent les phrases,
Avec les mots mêlés des lettres en attente
Avec l’amour vécu-rêvé
Et le parfums des orangers
Dans les nuits bleues.
N. C.
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