Langage, style,
pensée analytiques procèdent d’une façon
particulière. Abondance de détails et de
précisions, qui sont maniés, non pour fixer le sens en un
instantané ou le rapprocher comme en effet de loupe, mais pour,
soit en montrer la subtilité et le déroulé, soit
montrer la concomitance révéler-masquer, en laissant au
patient, ainsi qu’à l’analyste, au rêve,
à la séance, quelque chose de
l’«ombilic», du « reste »,
inanalysable...
Des
mois de l’année 1875 où il suivit l’enseignement
de Franz Brentano (1838-1917), Freud a retenu les réflexions
de ce dernier sur « le trajet de la perception à la
conscience », selon lesquelles rien ne peut être
jugé qui ne soit au préalable une représentation,
Vorstellung. A partir de cette approche du psychisme, Freud invente
à-côté de la Vorstellung le terme de
« Repräsentanz » (représentant,
émanation, manifestation, comme entité qui ne parvient
pas à la conscience), de la pulsion (qui serait à la
base, somatique, avec un « quantum affectif »).
Etant refoulée une première fois, l’entité
créée par la pulsion cherchera une autre façon
de se manifester. Elle le fera par une image, une scène, un
désir. Ce qui dans l’édifice freudien relie la
pulsion à la représentation, conférant à
la pulsion son caractère psychique, réduisant la
fracture entre pulsion et représentation, établissant
un fil continu entre les deux, voire, posant les prémices
d’une
co-substantialité.
On
peut induire de ce caractère radicalement non-naturaliste de
la psychanalyse
qu’il exclut d’office le propos (plus ou moins avancé par
certains, proches de la culture médicale) consistant à
la faire entrer dans un certain « Réel » : non
pas de celui des représentations, propre à l’analyse
ou sa « chose » à étudier, mais
de ce supposé « réel » de ce que
l’on appellerait le factuel - qui reviendrait à ce que Freud
définit précisément dans l’« Abrégé
de psychanalyse », comme ce qui « restera
toujours l’inconnaissable ».
Cornélius
Castoriadis soutient dans ses « Epilégomènes
à une théorie de l’âme », qu’en
psychanalyse « cette impossibilité est élevée…à
une puissance supérieure, car ici il s’agit de
significations incarnées, à savoir : de
représentations portées par des intentions et
solidaires d’affects. » …Intentions
et représentations inter-réagissent. L’individu
s’instaure alors comme un « surgissement
ininterrompu de représentations », en enchaînement,
« mode unique d’un flux représentatif ».
Flux se déroulant de post
hoc (après cela) à propter
hoc (pour cela).
Castoriadis
conçoit l’association libre et la plupart des
symptômes (qui eux sont des effets, et non une simple
manière de s’exprimer) comme une « causation
symbolique », de surcroît sui
generis irréductible à des relations bi-univoques et
ne constituant pas un déterminisme définissable,
c’est une « création » qui
s’organise dans les symptômes comme le formule Pierre-Henri
Castel dans « A quoi résiste la
psychanalyse ? », en « …déficits
visant sélectivement des fonctions du corps, de l’esprit
ou de la sexualité », en «stratégies
très élaborées ».
De plus, selon Castoriadis, « la trajectoire de
l’intention inconsciente dans l’espace des
représentations ne satisfait pas au principe de
Fermat ». C’est dire en cela qu’elle ne passe
pas par le plus court chemin.
De la représentance au tiers, un ternaire bien particulier
Ce chaînage s’inscrit dans une logique de la
« relation », et le lieu des
opérations, en tant que « topos » de la
psychanalyse, se situerait « entre », de
manière interstitielle : entre pulsion et
représentation, entre représentation post hoc et
représentation propter hoc. Mais également entre
conscient et inconscient.
Plus encore dans cet interstitiel : entre rêve et veille ou
rêve et fantasme, entre passé et futur, avec un
passé bien présent entre les mots, etc. Au point
qu’on en « substantiverait » la
préposition « entre », selon la
définition du « nom » importée
d’un territoire grammatical, décrit par Spinoza, dans une
œuvre posthume, son « Abrégé de
grammaire hébraïque »:
« J’entends par nom un mot par lequel nous signifions
ou indiquons quelque chose qui tombe
sous l’entendement. Et, ce qui tombe sous
l’entendement étant soit des choses, leurs attributs,
leurs modes et leurs relations, soit des actions ainsi que leurs modes,
et leurs relations… » (On comprend au passage que
cette grammaire est un éminent travail philologique avant la
lettre, issu du génie de Spinoza. Restée
épuisée de longues années, elle a
été rééditée récemment par
les Editions Vrin, dans la traduction des Joëlle et Jocelyne
Askenazi, qu’avait suscitée le philosophe Ferdinand
Alquié en 1953. Que le lecteur excuse cette digression.)
La psychanalyse ainsi échappe en partie, et à sa
manière, au principe de non-contradiction. Il s’y passe
des opérations que l’on peut ranger sous le terme de
« ternarisation », figurée de
multiples manières : médiation, mise en tension,
triangulation, travail de la négation, interprétation,
assimilation : permettant l’accès à une
transformation comme des figures du fonctionnement de cet
« entre » pluriel qui prend la consistance
d’un « tiers ».
Sigmund Freud connaissait-il les travaux du logicien américain
Charles Sanders Pierce (1839-1914)? Ou bien le fait qu’il furent
contemporains les a-t-il faits vecteurs de concepts dans l’air de
leur temps? Quoiqu’il en fût, leurs travaux se font écho.
Pierce, dans son ambition de fonder sa logique, voulant
« dépasser » la dyade, et se
plaçant au-delà de la « relation »
au sens duel, invente la tiercéité, catégorie au
même titre que priméïté - à laquelle
Deleuze affectera la conscience immédiate - et la
secondéïté à laquelle il affecte
l’expérience comme passage. A la différence, la
tiercéité étant ce qui est trois par
soi-même, relève de la signification. Elle se constitue de
deux éléments en relation et la loi qui régit leur
relation leur est indissociable, est cause de la
tiercéité qui s’y fonde. La loi fait la
signification. C’est ce qui fait dire à Deleuze que la
tiercéité est catégorie du mental.
(Séminaire à Paris 8 au 14 décembre 1982, Paris 8).
Pierce, ainsi que le montre par ailleurs Pierre-Henri Castel
(« A quoi résiste la
psychanalyse ? », PUF), développe toute une
conception autour du « signe » et
« l'idée que tout signe n'est pas seulement
signe de quelque chose mais requiert à son tour un autre signe
qui l'interprète, un
‘’interprétant’’ : il est donc signe
pour un autre signe. » Appliqué à
l’analyse, « l’interprétant en tiers,
ainsi, règle le transfert ». Et,
« l'affinité est manifeste entre un tel
‘’interprétant’’ et le
‘’contenant’’ grâce auquel les relations
duelles entre affects et représentations sont
intégrées et, au sens fort,
symbolisées ».
La tiercéité étant nouée à la loi et
à la signification, «… ce tiers opère au
joint exact de ce qui fait psychiquement « loi »
(la prohibition de l'inceste, l'interdit du meurtre du père) et
de ce qui fonde le monde humain des règles. De plus, le
mouvement piercien s’opère dans « une ouverture
que rien a priori ne sature ». Aussi fait observer
Castel, est-on « … à deux doigts … de
saisir un des sens possibles de la formule tant citée de Lacan,
selon laquelle : un sujet, c'est ce que représente un
signifiant pour ·un autre signifiant »…
La diagonale du milieu
Sigmund Freud naquit dans la ville de Freiberg-Pribor, en Moravie
(aujourd’hui en Tchéquie), berceau de sa famille
paternelle, non loin de la ville de Nikolburg-Mikulov où
enseigna longtemps Juda Loeb ben Bezalel, aussi appelé le
« Maharal de Prague » (1512-1609). Celui-ci fut
célèbre dans la communauté juive, mais aussi
au-dehors : mathématicien, érudit, il fut
l’ami du savant Tycho Brahe, qui lui dépêcha comme
assistant le meilleur de ses élèves, David Ganz.
Talmudiste, mystique, il fut le
« créateur » du Golem devenu
légendaire, et l’auteur de nombreux écrits
inspirés par la Kabbale - traduits notamment en français
par Beno Gross. Il n’est pas indifférent que de nos jours,
sa statue en majesté orne la façade de
l’Hôtel de Ville de Prague.
Sachant que chez Freud, le grand-père et
l’arrière-grand-père paternels étaient
rabbins, est-il imaginable que l’héritage spirituel du
Maharal, élevé en son temps à un tel degré
de célébrité, n’ait pas traversé la
communauté juive, pour infiltrer,
a minima par capillarité, la pensée et les
représentations religieuses locales jusqu’au
dix-neuvième siècle ? Ou même, pour se
transmettre, méthodiquement, dans l’enceinte de la maison
d’étude ?
Et, au cœur de cette transmission, fût-elle consistante ou
diffuse, c’est au concept de
« l’emtsa » que nous pensons, pierre de
touche de l’œuvre du Maharal. Comme l’expose
André Néher, dans la monographie qu’il lui a
consacrée (« Le puits de l’exil »,
Cerf,1991), Juda Loeb a « fait de la dualité la
charpente de sa réflexion ». Mais en cette apparente
dualité, réside en fait une conception ternaire du
monde : Néher expose comment selon le Maharlal, celui-ci
est constitué de l’ensemble formé par des couples
terminologiques bipolarisés et de leur espace
intermédiaire. Il échappe aux catégories
physiques : « en dehors du temps, il est en dehors de
l’espace il est en dehors de la matière ».
Dans un tableau comparatif d’où il extrait des relations
binaires de plusieurs conceptions logiques de l’Antiquité,
le Maharal indique que certains binômes relèvent de
registres complémentaires (cause, effet), d’autres sont
antithétiques (essence, accident), d’autres encore sont
contradictoires (être, néant). Entre les deux registres
l’espace intermédiaire de l’emtsa
caractériserait leur inter-réaction. Entre verticale et
horizontale, l’emtsa correspondrait en géométrie
à la médiatrice, à la bissectrice, ou à la
diagonale : Loeb évoque aussi « le
troisième côté du triangle qui postérieur
aux deux premiers, organise la figure et lui donne son
sens » : le terme « moyen »,
c’est le trois qui n’apparaît que lorsque la figure
est posée.
Projetée aux domaines théologique ou métaphysique,
selon les cas, l’emtsa est un arbitre de la contradiction
à l’œuvre, vide, lieu du possible,
élément organisateur, facteur de lien ou de compromis,
voire de dépassement. Le troisième terme chronologique
est considéré comme la figure de l’accomplissement
par le Maharal : Jacob venant après Abraham et Isaac,
Moïse venant après Aron et Myriam.
Disjonction, conjonction, inflexion, l’opération de
l’emtsa s’exprime par des expressions telles :
« en mouvement, tendant vers, destiné à,
préparé pour, adapté à, digne de, se
rattachant à, s’unissant à »…
Littéralement « emtsa » se traduit
par « milieu ». Pour toutes ces
raisons, André Neher le renomme « diagonale du
milieu » : il y voit comme l’ébauche
d’une théorie décrivant une variabilité
à la fois directionnelle et intentionnelle.
Projeté entre théorie de la connaissance et dimension
« existentielle », ce concept aurait pu
fonctionner dans la pensée freudienne, comme une
« empreinte », un morphe
« primitif » de la tiercéité,
toujours à l’œuvre dans son esprit. La
neutralité bienveillante pourrait en être une figuration.
L’ « entre » de la neutralité bienveillante
Entre neutralité et bienveillance : l’une des
expressions les plus heuristiques de la psychanalyse pour illustrer la
dynamique interstitielle est peut-être celle-ci : les deux
termes, qui n’auraient pas été pensés
ensemble par quiconque avant Freud, se mettent à fonctionner
dans l’espace de la séance, en un oxymore qui justement
n’en est pas « tout à fait » un,
mais « presque » ! L’un avec
l’autre ne sont pas polarisés, ne sont pas contraires,
même si on peut penser que qualitativement la neutralité
contredit la bienveillance, et cependant, l’amarrage des
« deux ensemble » n’implique pas
nécessairement qu’ils en soient quantitativement
« inversement proportionnels ». Plus de
bienveillance et un peu moins de neutralité, ou l’inverse,
ou tantôt l’une et tantôt l’autre, selon
l’interlocuteur.
Mais on peut voir aussi que le « tout
bienveillant » ne peut cohabiter avec le « tout
neutre ». Ainsi la psychanalyse elle-même se propose
comme une sorte de «fonction d’onde»
d’être, proportionnable par le sujet de l’analyse, le
psychanalyste, la relation entre les deux, le travail du transfert et
le transfert de travail.
Langage, style, pensée analytiques procèdent d’une
façon particulière. Abondance de détails et de
précisions, qui sont maniés, non pour fixer le sens en un
instantané ou le rapprocher comme en effet de loupe, mais pour,
soit en montrer la subtilité et le déroulé, soit
montrer la concomitance révéler-masquer, en laissant au
patient, ainsi qu’à l’analyste, au rêve,
à la séance, quelque chose de
l’«ombilic», du « reste »,
in-analysable.
Les psychanalystes nourrissent une méfiance à
l’égard de ce que la pensée aurait à
« boucler », à
« clôturer » un concept. Le sens est ouvert
dans la chaîne de ses
« représentances ».
Aporétique,
contradictoire, incohérente ? La
psychanalyse l’assumerait, n’ayant pas vocation à
illustrer un dogme ni à se constituer en système, et
d’une séance à une autre dans une même
analyse, d’un patient à un autre, d’un analyste
à un autre, elle développera et suivra les
circonlocutions de sa position hypothétique, si l’on peut
dire reconductible, mais non reproduisible, et cependant
opérante, aléatoirement, dans sa
« suspension » au cœur de la logique
intersubjective. La notion d'emtsa, diagonale du milieu, fonction
ternaire, constituerait-elle donc pour Freud un héritage-crypte?
Ainsi peut-être y subsisterait en flottaison quelque chose de
l’énigmatique penseur, qui aurait insufflé,
peut-être pas la vie au pantin que fut le golem, mais un peu de
l’esprit d’une « autre scène »
à l’inventeur de la psychanalyse : une
« autre manière », peut-être, de
dépister, chez Freud…une généalogie
symbolique marrane. P. P.
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