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A la fin d’un
commentaire consacré à Maurice Merleau-Ponty, « Le dicible et
l’indicible », Cornélius
Castoriadis parle du sujet comme ouverture : « Le sujet est ouverture
ne veut pas dire qu’il est fenêtre, ou trou dans le mur. Ouverture, donc :
œuvre de l’ouvrir, inauguration toujours recommencée, opération de l’esprit
sauvage, esprit de praxis. Ou encore : le sujet est l’ouvrant. »
L’ouvrant qui ne soit ni fenêtre, ni trou dans le mur. Le sujet n’est pas dans
la posture d’une sentinelle surveillant le monde à partir d’une lucarne, d’un
créneau, d’un point de vue. Et cela veut aussi dire qu’il n’est jamais le
contemporain radical qui sait voir par une ouverture unique et bien placée.
L’ouvrant ne peut pas faire place nette. Plus encore, il est celui qui ouvre
aussi le passé, qui extirpe au passé des restes, des figures, des blessés qu’il
porte au-devant de la scène et qu’il donne ainsi à voir. Une double
rébellion
Rien ne semble plus opposé à la force univoque et
étroite du point de vue, du mirador que le sujet ouvrant. En cela, on peut
imaginer que Maurice Merleau-Ponty
est d’une certaine manière un proche de Walter Benjamin.
Ni l’un ni l’autre ne pouvaient tourner la face au marxisme, mais ni l’un ni l’autre
ne faisaient de ce dernier le trou unique par lequel l’œil scrute et comprend
le monde. Benjamin, sans avoir connu dans leur profondeur et leur tragédie les
crimes du stalinisme, ne se résout pas à faire du matérialisme dialectique la
seule ouverture sur le monde, une sorte de science des sciences, car, par cette
réduction dogmatique, le sujet perd à coup sûr son être ouvrant. Quant à Merleau, témoin de la trahison de la lutte
des classes par la bureaucratie soviétique, il se tourne vers l‘art, la recherche,
la langue afin que le monde ne soit pas envahi ou enseveli par le magnétisme
souverain des slogans.
On sait que Walter Benjamin garda longtemps deux
fers au feu, le sionisme dont son ami Gershom Scholem lui faisait briller une
autre facette que celle plus bruyante et virile des « nationalistes »
juifs, et le marxisme dont il fut un interprète inspiré et radicalement
original. Hannah Arendt le souligne justement : « Le sionisme et le
communisme étaient pour les Juifs de cette génération (Kafka
et Moritz Goldstein avaient seulement dix ans de plus que Benjamin) les formes
de rébellion dont ils disposaient- la génération des pères, il ne faut pas
l’oublier , condamnant souvent plus durement la rébellion sioniste que la
rébellion communiste ».
Mais cette double rébellion contre la génération
assimilationniste, molle et embourgeoisée des pères, bien qu’elle connût un
immense succès historique,
ne constituait vraiment une double ouverture, que pour un esprit pressé ou
avide d’épouser une solution. Des trous dans la muraille, certes, le
renouvellement des points de vue, assurément, mais pas des ouvertures en œuvre au sens développé par Cornélius Castoriadis
dans sa lecture de Merleau-Ponty.
Si de telles ouvertures l’avaient été tout à fait,
sans risque de se transformer à terme en nouvelles impasses, en nouvelles
fermetures, ni Benjamin, ni d’autres après lui n’auraient eu à déplacer le
curseur de leur esprit entre les deux, à le faire osciller dans une perplexité
incessante et un mouvement ininterrompu. Hélas, l’ouverture figée se borne à
être un trou dans la muraille, pas lequel on expédie sur les ennemis quelques
boulets en attendant que ces ennemis qui se rassemblent au pied de la muraille
ne gagnent la bataille, sans ferrailler ni combattre, par le seul épuisement
des vivres de ceux qui se tiennent de l’autre côté.
Intranquilles,
entre messianisme et matérialisme
Autrement dit, ni le retour violent aux sources du
judaïsme, retour défini par l’installation en
terre sainte et l’usage quasi-exclusif de la langue hébraïque
« réaménagée »,
ni l’immersion dépersonnalisée dans un marxisme soucieux de trancher les
singularités comme de mauvaises herbes, à la machette aiguisée de concepts
expéditifs, ne pouvaient constituer d’authentiques ouvertures. Les points de
vue originaux, les miradors remarquablement placés, peuvent se transformer en
redoutables œillères par lesquelles la lumière se transforme en obscurité. Qui
n’en a pas fait l’expérience au siècle dernier ?
L’intranquillité, pour l’homme ouvrant, est
une nécessité. Loin de trahir un esprit faible, égaré ou calculateur, incapable
de donner à sa pensée une autorité et une direction claire, elle est au contraire ce
qui maintient l’esprit en état d’ouverture au monde, à ce monde plus vaste et
plus inaccessible que le simple état provisoire des forces et des idées en
présence ne le laisse supposer.
Pour la génération des Kafka et des Benjamin, la
rupture avec la tradition est un fait incontournable. On ne peut pas y
échapper. Quand bien même la théologie juive conserve-t-elle une certaine
fraîcheur par rapport à l’Eglise, précisément parce que le Temple deux fois
détruit força les juifs à un exil territorial mais aussi linguistique et
littéraire qui leur évita l’arrogance et le rayonnement centralisé des
institutions catholiques, la brisure est ailleurs ! Elle est liée à la
découverte et à la diffusion de savoirs multiples, à la fois physico-chimiques,
mais aussi biologiques et historiques, qui dépossèdent la parole religieuse
ir-relative de son prétendu droit inaliénable à l’honnêteté. Dans la première moitié du vingtième siècle, la
religion, si fine, si subtile et métaphorique soit-elle, proposant des lectures
ésotériques et savantes de la Tradition, a cessé d’être impartialement le
mirador éblouissant des âmes avides de vérité et d’élévation.
Le recours à la mystique juive que propose Scholem à
Benjamin, ou la recension par Buber des contes hassidiques, ne sont nullement
des choses vaines, des plongées hasardeuses dans d’antiques croyances que l’on
s’efforcerait de réanimer contre la logique implacable des faits. Mais si cette
mystique et ces contes sont des matériaux spirituels ou littéraires à ne pas
négliger, que l’on peut même incorporer dans l’œuvre d’ouverture de la pensée,
ils ne peuvent plus constituer les phares d’une pensée nouvelle et ouvrante.
Galilée, Newton, Darwin, Einstein ou Freud veillent à côté. Inutile de vouloir
échapper à leurs lumières. Au cœur même de la nuit, dans les rêveries et
les méditations les plus inspirées et
lumineuses sur l’être, elles sont toujours là, comme la maladie dont le propre est de veiller, quand tout le monde se repose, y
compris le malade ».
Mais tout aussi bien échoue-t-on à s’aventurer dans
la nuit du monde avec les seules torches que la science historique marxiste a
confiées aux humains en remplacement des lumières fossiles ou déclinantes de la
tradition. Une humanité qui fait table rase du passé, qui ne donne pas à ses morts une autre chance, une autre histoire
n’a pas non plus grand avenir. « Surmonter la notion de
« progrès » et surmonter la notion de « période de
décadence » ne sont que deux aspects d’une seule et même chose », dit
Benjamin. Ou encore cela : « Il est bon de donner une conclusion
émoussée à des recherches matérialistes ». Et bien sûr cette thèse fameuse
de ses « réflexions théoriques sur la connaissance » : « Le
concept authentique de l’histoire universelle est un concept messianique.
L’histoire universelle, telle qu’elle est comprise aujourd’hui est l’affaire
des obscurantistes ».
On ne peut pas avancer plus loin dans la voie de
l’hybridation, de la contamination d’un aspect de la connaissance par un autre
qui lui est si peu consubstantiel. Conjuguer messianisme et matérialisme, c’est
sans doute à ce prix que l’ouverture se maintient et que la rébellion se
découvre les moyens de persévérer.
Temps des
nuances et temps des assassins
Mais n’est-ce pas un type voisin de perplexité, une
forme semblable de navigation dans des champs de l’intelligence et de
l’histoire qui ne peuvent être ni amnésiques ni crédules, qui nous conduit à
comprendre la pensée de Merleau-Ponty. Celui-ci, comme Benjamin dont la
renommée fut tardive et à bien des égards « artificielle », mort
jeune comme lui d’ailleurs, est un quasi-inconnu dans le panthéon des
philosophes, hommes de lettres et penseurs contemporains. Qu’il ait été, sinon
dans le titre, du moins dans la fonction le co-directeur des Temps Modernes ne
lui a pas assuré, loin s’en faut, une fama
équivalente à celle de son prestigieux compagnon, tout comme
l’extraordinaire brillance philosophique d’un Heidegger a éclipsé celle de son maître Husserl.
Sartre lui-même, avec son génie des formules
lapidaires et polarisantes, définit sa distance avec Merleau: « La vérité,
c’est que nous fûmes recrutés selon nos aptitudes : Merleau quand ce fut
le temps des nuances, moi quand vint le temps des assassins ».
Qu’est-ce que cela veut dire ? Quel est ce temps des nuances et ce temps
des assassins ? N’ont-ils pas vécu la même histoire, ne se sont-ils pas
trempés dans les mêmes marécages d’un temps sombre et désespéré avant de se
réchauffer aux maigres rayons prometteurs d’une aurore nouvelle ?
Le temps des nuances, serait-ce celui de la
Libération, du Conseil National de la Résistance, du moment bref mais « épiphanique »,
où l’espoir d’une société plus juste, plus humaine et solidaire, plus
raisonnable aussi, se nourrissait d’un terrassement à plusieurs mains du
nazisme. Certes, la lutte des classes ne s’était pas évaporée par
l’enchantement de la résistance commune contre l’ennemi, mais on crut aussi,
dans l’euphorie de la victoire que l’esprit boutiquier, égoïste, « marché
noir », avait été aussi terrassé. Hélas, il fallut rapidement déchanter.
« C’est seulement pour les désespérés que
l’espoir nous a été donné » avait dit autrefois Benjamin. Combien avait-il
raison! Aussi bien l’espoir d’un temps des nuances se fracassa-il rapidement
contre les compromissions, les jeux d’appareil, les confusions et les mensonges
de la vie publique et des partis. Et la guerre froide, qui ne tarda pas à
diviser l’Europe et les consciences politiques, se chargea de dévorer comme un
rapace affamé la carcasse à moitié décomposée de ce temps des nuances.
Peut-être alors est-ce ce temps que décrit Sartre.
Une fois refermée la page glorieuse et émouvante de la Libération, le temps des
assassins a déjà commencé en coulisses. Régimes bourgeois contre régimes
prolétariens, démocraties libérales contre démocraties populaires, capitalisme
contre communisme ? Il faut choisir son camp. Ce n’est plus l’heure des
atermoiements, des réserves, des dandysmes intellectuels ou des fraternités
antifascistes. Le temps des assassins ? Les guerres coloniales ramènent
sur les fraîches plaines de la France libérée les fumées des charniers et les
cris des gens que l’on assassine en Afrique. L’Amérique mène sa guerre
impérialiste en Corée et les témoignages des crimes staliniens se multiplient.
On découvre l’existence de camps en URSS, tandis que Kravchenko publie :
« J’ai choisi la liberté ».
Temps du
silence
Moment de doute terrifiant où s’effondre à la fois
l’espoir d’une évolution sociale équilibrée et juste des démocraties
bourgeoises libérées du joug nazi et la conviction que la Russie soviétique est
encore la bienheureuse mère du socialisme. Temps des assassins où, selon
l’éthique sartrienne, il nous échoit
néanmoins de choisir, d’opter pour un Camp contre l’autre, non pas en
raison des réalisations pratiques des uns et des autres, pas même au nom de la
pesée des crimes des uns et des autres, mais en raison même d’une philosophie
de l’Histoire qui ne peut être que marxiste ou conservatrice. Quitte à
avaler des couleuvres en grande quantité et à pactiser avec l’immoralité ou
l’oubli des principes.
Pour Merleau, contrairement à l’engagement sartrien,
le temps des assassins devint le temps du silence, du retrait de la vie
politique. Certes, il n’avait jamais été marxiste : « il ne refusait
pas l’idée, mais celle qu’elle fût un dogme. Il n’admettait pas que le
matérialisme historique fût l’unique lumière de l’histoire ni que cette lumière
émanât d’une source éternelle, soustraite par principe aux vicissitudes de
l’événement.
A cet intellectualisme de l’objectivité, il
reprochait comme au rationalisme classique de regarder le monde en face
et d’oublier qu’il nous enveloppe. »
La pensée de cet homme résolu élevait le refus obstiné du « oui ou
non » à la dignité de l’acte philosophique par excellence, ajouta Alphonse
de Waehlens dans le numéro spécial des TM qui lui fut consacré.
La lassitude à
penser, comme danger mortel
Et peut-être touche-t-on ici à la grande proximité
de Maurice Merleau-Ponty et d’Edmund Husserl. Les deux ont partagé tour à tour
l’idée que le plus grand péril qui menaçait l’Europe, c’était la lassitude,
c’est-à-dire l’à quoi bon penser, le renoncement à l’ardeur philosophique,
quand le vacarme idéologique encensait les slogans et les saluts et faisait
taire les voix humaines.
De plus, si l’efficience technologique est si
puissante, pourquoi ne remplacerait-elle pas avantageusement les « tâches
infinies de l’esprit théorétique ». Après tout, que vivons-nous
aujourd’hui, sinon le primat indiscuté
de la technologie, la raison politique se bornant le plus souvent à exiger de
la technologie nouvelle qu’elle se montre économe en énergie, moins polluante,
plus soucieuse de l’environnement, et qu’elle évacue ou réduise ainsi les vices
et les défauts de la précédente. Et pourtant, ce primat de la technologie ne
dissipe pas le malaise. Bien au contraire. La lassitude de l’Europe survient et
se renforce quand, se débarrassant prestement de son souci philosophique, elle
se met à vouer une confiance aveugle aux réponses par la technicité.
Tout comme Husserl, Merleau ne conçoit pas le monde
comme un univers objectif, presque étranger au « sujet interne »,
qu’on peut regarder en face, comme un trou dans la muraille, comme c’est
habituellement le cas dans l’exécution de tâches techniques. Le monde n’est pas
seulement en face mais aussi en nous,
il nous enveloppe, nous en faisons partie, de plus, il nous meurtrit ou nous
réjouit, mais jamais « en survol » ou en apesanteur. Il pèse en nous
et nous pesons en lui et il pèse au premier chef, sur ceux d’entre nous
qui faisons profession de savants et d’experts dans des champs et des activités
de plus en plus spécialisés.
Seule une pensée philosophique rectrice, un
questionnement transfixiant
sur sa propre activité, isolée ou en relation avec les autres, évite la
robotisation monotone et in-différente des esprits. A la question du progrès,
qui n’a pas cessé de préoccuper et de tourmenter Walter Benjamin, répond la
grande exigence d’Husserl : nous venons de très loin, il faut nous porter
vers très loin ! Mais comme Elias Canetti en fait le constat inverse, nous
nous portons aujourd’hui vers trop peu.
Aussi bien, s’il en est au moins provisoirement fini de l’endoctrinement des
esprits dans une propagande nécessairement manichéenne et myope, comme au temps
des ennemis, l’indifférence au monde et le scepticisme envers toute forme d’ouverture ouvrante que manifestent les
esprits « éveillés » de notre temps ne sont pas très encourageants.
Que reste-t-il de ces pensées non mutilantes, non
militantes qui placent l’humain au cœur de l’œuvre de connaissance, comme sujet
ouvrant et ouvert, respectueux de l’existence et de l’humanité qui s’y
déploie ? Que reste-t-il de ce refus obstiné du « oui ou non »
dans un temps qui sans avoir fini d’être le temps des assassins redevient à pas
forcés et dans tous les domaines un temps des nuances ? Comment penser l’engagement quand la pensée politique renonce à se porter vers
très loin, alors qu’abondent les ressources intellectuelles et les outils
techniques pour imaginer et faciliter de tels bonds ? Mais comment
accepter inversement le désengagement
quand gonflent les ressentiments de toutes sortes contre les insuffisances
criantes de la démocratie post-moderne, quand s’agite à nouveau la haine de
l’autre et que se réveillent, plus fécondes et armées que jamais, la passion du
sang et du sol ?
Il reste peut-être, fragile mais persévérante,
l’exigence de ne pas pactiser avec l’époque, de ne pas succomber au confort de
la lucidité triste, à l’impuissance du « il faut fermer ses portes à la
peste ». Et il faut répondre à cette exigence, quand bien même on est, comme
Benjamin, Merleau ou bien d’autres, incapable d’épouser un parti, un étendard,
une philosophie, une identité, un horizon et même, à certains égards, une
langue…
Claude Corman (Août 2008)

Passages
Penser, disait ce poète C’est « chercher une
phrase ». Les phrases ouvrent des
passages, Mais il arrive qu’elles se
perdent Et leur absence fait table
rase Et dérision Lorsque l’amour déchoit et
que la pensée meurt Au pied des murs Infaillibles. Halt ! Papiere ! Incarcérations Retranchements Prisons asiles camps Suffocation… Et puis… « Kaddish pour l’enfant
qui ne naîtra pas » Ecrivit Imre Kertész… Révolte d’écriture. Lâchers d’oiseaux libérés Dispersant la barbarie A la chute des murs, Elles reviennent les
phrases, Avec les mots mêlés des
lettres en attente Avec l’amour vécu-rêvé Et le parfum des orangers Dans les nuits bleues.
Noëlle Combet.
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