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« La capacité du langage à formuler des récits
sur des objets qui n’existent pas »…
Le philosophe Imre Toth, est né en 1921 dans la
Transylvanie hongroise attribuée à la Roumanie par le Traité de Versailles.
Il vit actuellement en France. Sa carrière académique préfigure celle des
universitaires et chercheurs d’aujourd’hui : il a enseigné dans de
nombreux pays d’Europe ainsi qu’aux Etats-Unis.
Imré Toth est plutôt connu aujourd’hui comme tenant et ardent défenseur de la
« philosophie continentale » face à celui de la « philosophie
analytique ». Mais cet auteur, infatigable érudit, en connaît autant sur
chacun de ces courants philosophiques, et davantage. Ma rencontre avec lui a
été l’occasion de mieux situer son riche parcours dans le paysage philosophique
contemporain, et d’explorer sa relation, profonde et quelque peu cachée, à ses
sources juives.
Une multiple non-appartenance
Esprit libertaire et réfractaire à tout
communautarisme et à toute revendication identitaire, il a toujours recherché
cette richesse propre à la culture, la différence et la plurivocité de
l’humain, à travers la littérature et tout mouvement de la vie de l’esprit.
Etre juif, pour Toth, « ce n’est pas avoir un particulier lien de sang, ni
même appartenir à une religion ». Le judaïsme et « particulièrement
celui de la Diaspora », marque pour lui une « modalité de vie, la
possibilité d’une transgression permanente de ses propres frontières ».
Une forme de déracinement ? Pas vraiment, le philosophe ne semble
pas adopter ce terme, il déclare ne jamais avoir eu de problème de
déracinement, en dépit de ses installations en des lieux divers et variés -
peut-être même que la facilité avec laquelle il a pu bouger en est la preuve.
« Etre juif ce n’est pas se sentir
étranger », nous dit-il, mais plutôt « reconnaître une forme
d’appartenance à la vie de la culture ». Il rappelle combien les juifs de
l’Est se caractérisaient par leur attachement à la lecture, par leur lien à la
vie culturelle en général : de Thomas Mann à Marinetti, de Montaigne à
Dante, « la lecture comme facteur unificateur », la vraie valeur de
la culture juive. C'est-à-dire que, remarque Toth avec un langage qui ne masque
pas bien longtemps son héritage hégélien, l’appartenance passe davantage ici
par la vie spirituelle. Sa manière de
confirmer le refus de tout lien de sang, de tout « enracinement qui clôture
et ferme à l’intérieur d’une prétendue pureté du propre ».
Une telle richesse d’expériences, de rencontres et
de brassage de cultures a marqué, au fond, pour Toth, la vie de la Diaspora,
qu’il ne faut dès lors pas confondre avec une simple panne de l’histoire, ou
bien encore un épisode tragique que viendrait à réparer le retour en Israël. La
Diaspora a incarné plutôt « une modalité unique de l’histoire qui a
produit une contribution unique à la culture ». Toth rappelle le cas des
juifs allemands et hongrois dont l’effort d’intégration a énormément contribué
au développement culturel et social de l’Europe. Kafka et Freud, Hannah Arendt
et Einstein, sont des exemples remarquables de cette « symbiose
spirituelle, de ce brassage de cultures » - sans doute incomplet et précaire, mais combien fécond.
La formation et l’Histoire
C’est ainsi que notre civilisation occidentale s’est
formée comme un climat, avec beaucoup d’éléments qui gardent pourtant une
certaine unité, celle qui en fait une atmosphère, un monde… une civilisation.
Le mélange, la pluralité sont donc quelque part « originaires dans
l’histoire. Il s’agit de les reconnaître et de les valoriser comme ce facteur
premier et positif qui permet au changement et au dynamisme de se
produire ».
Quels sont alors les philosophes qui ont d’avantage
marqué la réflexion et le travail de Imre Toth ? Héraclite et Platon,
Nicolas de Cues et surtout Hegel et Marx. Mais aussi les classiques de la
littérature française, italienne et russe. Husserl et le mouvement phénoménologique
n’y figurent pas. Ils ne sont pas partie du noyau, du « fond » de ses
lectures et de ses interrogations au cours de ses années de formation.
Sa rencontre avec Husserl, Heidegger et le courant
phénoménologique est plus tardive. Ayant d’abord baigné dans un monde
philosophique largement dominé par l’empirisme logique,
Toth s’en éloigne assez rapidement, « sans perdre pour autant la passion
qui depuis le début l’attire vers le domaine des mathématiques ». Dans les moments les plus durs, notamment lorsqu'il était
prisonnier pendant la deuxième guerre mondiale, il s'était consacré à l'étude
des mathématiques d'Archimède. Mais « peut-on se concentrer sur de telles
problématiques tandis que autant de gens sont tués? » Cette question le traverse
encore et néanmoins il mesure que « ce travail lui a psychologiquement
sauvé la vie ».
Ainsi il aime à dire que sa biographie, sa vie
d’intellectuel, couvrent désormais presque un siècle. Oui, car il se sent « héritier direct
de la vie de son père qui a traversé et vécu la Grande Guerre en tant
qu’officier de la Division 12 d’Artillerie à Cheval de l’Armée Impériale et
Royale de la Monarchie austro-hongroise ». Un père qui lui a transmis
« toute son expérience de la guerre », avec une telle profondeur et
vivacité que, depuis son enfance, il a eu la « sensation intense d’avoir
participé et vécu personnellement les mêmes événements », de même qu’il
s’en est « approprié sans hésitation et sans réserves la profonde
conviction antimilitariste et pacifiste ».
Son effort a été de réaliser « une conjonction
entre la lecture, assidue et constante, l’élaboration culturelle et le vécu
d’un homme de son temps ». Il répète, non sans une pointe de fierté, qu’il
a été le « contemporain de son époque », « participant à tout ce
qui s’est passé », a vécu, assumé ce moment historique avec ses
luttes émancipatrices, mais aussi avec ses contradictions.
L’Europe Toth a adhéré au marxisme, dans lequel il voit
« le courant spirituel de notre temps, incarnant l’espoir, les luttes sociales,
qui durant presque cent cinquante ans ont permis à l’Europe moderne de se
constituer ». Marx et Hegel forment la base et la référence de la
réflexion de Toth, autant quand il s’en approche que quand il s’en éloigne, et
ce, simultanément. De Marx , il reprend l’idée que l’histoire européenne (Toth souligne cette
précision par rapport à l’expression marxienne) a été depuis toujours
« histoire de luttes de classes », de conflits et d’oppositions
sociales qui ont donné lieu au visage de notre monde occidental, le seul à
développer le pouvoir auto-critique
de la conscience.
La
particularité que Toth attribue à l’Europe et à la culture occidentale n’est
que le fruit des rencontres et de mélanges qui l’ont marqué jusqu’au tréfonds.
D’ailleurs, pour lui, « toute notre histoire, l’histoire humaine incarne
le processus d’émergence de l’esprit, de la subjectivité. Elle comporte le
développement d’une nature domestiquée, d’une nature qui se connaît
soi-même ». Entre nature et histoire, le rapport serait à la fois
de continuité et de discontinuité. L’apparition du moi, marque une
discontinuité, une rupture au sein même de la nature, à savoir celle de
l’apparition, dans le monde, d’un sujet, capable de conscience, de
revenir à son passé, domaine d’être autonome du savoir.
L’aventure philosophique
Ce qui fait la spécificité de l’humain c’est
précisément, pour Toth, « l’autonomisation de son langage, dans sa
capacité à formuler des expressions, des récits, qui portent sur des objets
qui n’existent pas ». Et de fait, qu’est ce que ce qui imprime à
l’organe de la vue la spécificité d’œil humain? Du point de vue de ses
capacités optiques, l’œil de l’homme est de loin inférieur à celui de l’aigle,
du chat, du lynx ou de la mouche. Certes, mais l’œil humain voit l’invisible,
tandis que l’œil animal ne voit que ce qui est visible ». La poésie, le
mythe, la littérature, mais même la philosophie ou les mathématiques, relèvent
de cette capacité. Sur une tonalité ici presque merleau-pontienne, il affirme
que « l’œil humain est donc l’organe de la vue de l’invisible. L’être
humain est ainsi capable de réflexion et de liberté ». Pour conclure,
j’aimerais souligner que s’il existe bien un « esprit marrane », et
si celui-ci constitue une forme d’existence, modalité d’être, qui consisterait
à assumer, de manière consciente et responsable, les contrastes et la richesse
de la condition humaine, alors l’expérience de Imré Toth pourrait en être une
éloquente illustration.
Caterina Rea
Eléments biographiques
Imré
Toth a enseigné en Roumanie (Bucarest) de 1949 à 1968 et en Allemagne
(Frankfort, Bochum et Regensburg) de 1969 à 1972.
Il
a été professeur invité en Italie, et notamment à l’Istituto di Studi
Filosofici de Naples où il donne des cours depuis 1984. En 1975 il a donné des
cours à Paris au séminaire de Philosophie et d’Histoire des Mathématiques sous
la direction de Maurice Loi, Jean Dieudonné et René Thom à l’École Normale
Supérieure de la rue d’Ulm. En 1976-77 il a été invité comme visiting fellow à l’Université de
Princeton, N.J., en 1980-81 il était Member
de l’Institute for Advanced Study, Princeton N.J. En 1984 il est visiting
professor à l’Université de Enschede, P.-B.
Bibliographie (très) abrégée
Revue
Diogène n°216 (octobre 2006), où nous signalons en particulier
l’article : La philosophie et son lieu dans l’espace de la
spiritualité occidentale. Une apologie. Nous remercions Luca Maria Scarantino
directeur de la rédaction, qui nous a mis en contact avec Imré Toth.
Essere
ebreo dopo l’olocausto, trad. Maria-Bianca
d’Ippolito, Cadmo, 2002
I paradossi di Zenone nel Parmenide di
Platone, Bibliopolis, Napoli,
2006.
Le problème de la mesure dans la perspective
de l’être et du non-être. Zénon et Platon, Eudoxe et Dedekind, in Mathématiques et philosophie de l’Antiquité à
l’âge classique. Hommage à Jules Vuillemin, éd. Roshi Rashed, p. 21-99,
Éditions du CNRS, Paris, 1997.
La philosophie mathématique de Frege et la
« moderne Mathematik » de Dedekind, Cantor e Hilbert, in : Logic and Philosophy in Italy, ed. Edoardo Ballo, Miriam
Franchella, p. 267-308, Polimetrica, Milano, 2006.
La révolution non euclidienne, in : La Recherche en histoire des sciences, p.
240-292, Seuil, Paris, 1983.
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