|
Il y a
huit ans, j’écrivis un article intitulé : « Par delà les causes et
les conflits ». La deuxième Intifada venait d’éclater, brisant l’espoir de
paix que nous croyions alors à portée de mains. Dans ce texte, qui me valut
bien des critiques, je parlais du conflit israélo-palestinien, selon ma lecture
personnelle qui n’est sans doute pas la meilleure ni la plus impartiale, mais
qui en vaut assurément un grand nombre, plus pressées, plus enclines à nommer
catégoriquement les responsables et à se satisfaire péniblement de la
malédiction d’un camp.
Etienne
Balibar et Edgar Morin qui sont des proches, signèrent des articles dans le
Monde sur la mort de David Gritz et le cancer israélien qui ronge la planète,
qui me heurtèrent. Mon texte, s’ils en avaient pris connaissance les aurait
sans doute également affligés. Nul conflit ne divise davantage les consciences
que le conflit israélo-palestinien, nul conflit ne soumet les humains à autant
de déchirements « intimes » et de réactions politiques exacerbées.
Aujourd’hui au quinzième jour de l’offensive
israélienne à Gaza, les évènements semblent se répéter. La même fureur des
mots, la même violence des armes, la même asymétrie des moyens de la guerre. La
guerre déferle, la terreur, les cris, l’innocence meurtrie, déchiquetée, le
désastre... Le désastre, les morts qui s’empilent, la haine qui gonfle et dont
Dante Alighieri disait que, même quand
elle s’est repue, elle a plus faim encore.
J’écris par une fin de dimanche
hivernale. La nuit est tombée, les étoiles scintillent, Orion brandit son épée
en plein milieu du Ciel. J’écris tout en écoutant les suites pour violoncelle
seul de Bach. Une musique incroyablement sensible, enivrante, belle, paisible.
Un chemin sonore vers la béatitude…La guerre, à l’Est. Là-bas en ce moment
quand des enfants regardent le Ciel, ce n’est pas Orion qui se dessine dans
leurs regards, mais la peur des bombes, des roquettes, des explosions. Et le
bruit assourdissant et cruel des armes a fait taire la prodigieuse mélancolie
musicale de Bach.
Je
pense à la guerre ou plutôt devrais-je dire que je pense à la paix. La paix, ce
modeste mais si précieux bien de l’existence où l’on regarde dans la quiétude
les étoiles du ciel hivernal et où l’on écoute les suites pour violoncelle seul
de Bach en écrivant quelques mots inévitablement partiaux et sélectifs sur une
guerre infinie, sur une douleur infinie. Lointaine.
Ceux
qui ont tranché, jugé
Les
évènements semblent se répéter, disais-je parce que les bombardements
déchiquettent toujours de la même manière les poitrines humaines qui, l’instant
d’avant, aspiraient l’air de la vie. Les images de la guerre sont noires,
désespérées et mutilantes. Qui
n’éprouve pas de compassion pour les vies fauchées des Palestiniens de Gaza
sous le feu des obus est un homme qui a tranché, qui a jugé, qui connaît les
coupables. Les coupables : les miliciens du Hamas qui envoient leurs
roquettes sur les villes du Sud d’Israël et terrorisent les populations de
Sderot, d’Ashkelon et demain…Demain, plus loin, plus fort, plus haut, vers les
villes qui s’étirent sur la côte méditerranéenne, en dessous de Tel-Aviv. La
colline du printemps.
Qui
ne comprend pas l’angoisse des habitants de Sdérot, d’Ashkélon, et des autres
villes proches de Gaza est un homme qui a tranché, qui a jugé, qui connaît les
coupables. Les coupables : les serviteurs de l’Etat d’Israël qui colonise,
meurtrit, parque les palestiniens dans un territoire trop exigu, trop carcéral,
trop confiné dans sa pauvreté et sa servitude. Le coupable, c’est l’Etat
d’Israël qui humilie une population par ses contrôles, ses ravitaillements
conditionnels, sa puissance de nation en guerre, son arrogance d’Etat juif, ses
responsabilités écrasantes de nation coloniale.
Comment
dès lors parler au milieu de ces hommes et de ces femmes qui ont tranché, jugé,
compris l’essence du conflit. Comment marcher encore sur cette passerelle
branlante, fatiguée, suspendue au-dessus du vide de l’horreur, qui unit la
Palestine et Israël. Qui l’unit nécessairement. Car c’est la nécessité qui
fonde la tragédie de cette guerre infinie ou de cette paix introuvable :
deux peuples pour une même terre, deux
peuples qui doivent partager une petite terre, deux peuples qui n’ont pas les
mêmes histoires, les mêmes alliances politiques et qui ne prient pas le même
Dieu.
Ce
sont les paroles des hommes qui font Dieu et non pas la communauté abstraite
des fils d’Abraham, des croyants du Livre, des héritiers du monothéisme, et ces
paroles « divines » ne sont pas aujourd’hui des paroles amies. Deux
peuples pour une même terre. Cela semble si évident, si simple, quand on écoute
les suites pour violoncelle seul de Bach et qu’on regarde la voûte étoilée, la
grande arche commune des humains, cette tente de la paix qui ne serait pas la
terre, lieu des discordes et des affrontements, mais le Ciel. Mais comment s’en
remettrait-on au Ciel quand les paroles des hommes qui nomment Dieu sont si
désaccordées, si péniblement et mortellement
religieuses ?
Alors, oui, une terre pour deux
peuples. Avançons! Avançons sur l’étroite et dangereuse passerelle terrestre
qui unit Israël et la Palestine. Une passerelle qui en raison des nombreux
ratés du Ciel ne peut plus être, en tout cas, dans ses fondements, que
politique. Et précisément, les évènements qui semblaient se répéter, les
désastres de la guerre, les poitrines déchiquetées, les slogans vengeurs, la haine qui lorsqu’elle s’est repue a plus
faim encore, ces évènements ne se répètent pas. Quelque chose a changé,
beaucoup de choses ont changé. La politique a changé. En Palestine, une courte
guerre civile a délimité les territoires de souveraineté du Hamas et du Fatah.
La Cisjordanie au Fatah, Gaza au Hamas. Le futur Etat palestinien qui est déjà
un casse-tête géographique avec deux territoires sans continuité physique l’est
désormais davantage avec deux directions politiques, deux visions idéologiques,
deux conceptions stratégiques de la lutte contre Israël radicalement
antagonistes.
En
Israël, les partisans d’un grand Israël biblique sont de nos jours une
minorité. Ariel Sharon a mené à la hussarde un désengagement unilatéral et non
concerté de Gaza qui a favorisé la prise de pouvoir du Hamas. Et Benny Morris
se fait l’écho des inquiétudes croissantes d’Israël sur sa survie. L’étau se
resserre. Le Hezbollah au nord, le Hamas à Gaza, la faiblesse politique des
Etats arabes modérés qui ont signé de fragiles accords de paix avec l’Etat
hébreu, la menace nucléaire du chef d’Etat iranien qui veut rayer Israël de la
carte…Israël est un Etat occupant, qui ne peut pas ignorer sa condition de
régime colonial, mais Israël n’est pas un Empire comme la France au temps de la
guerre d’indépendance algérienne. Israël n’a pas de nation mère, de métropole
de repli et c’est une nation solitaire dont l’existence est contestée par
d'innombrables factions de l’islamisme radical. Mais ce rejet d’un Etat des
juifs, d’un Etat pour les juifs, n’est plus exclusivement l’affaire des
intégristes musulmans. Il progresse au sein des populations cosmopolites et hybrides
des grandes Cités occidentales autant que dans les critiques politiques de
leurs lettrés et penseurs contre l’Etat-nation, l’exclusion, les frontières, la
souveraineté, l’hégémonie culturelle, la ségrégation symbolique.
En
un mot, la singularité israélienne est de moins en moins tolérée ou comprise.
Quand elle use brutalement de la force militaire pour se maintenir, elle est
détestée et honnie. L’incompréhension plurielle a gagné du terrain. Qu’Israël
lutte désormais pour sa survie et non plus pour sa grandeur, n’importe déjà
plus; on ne veut plus voir que l’Ogre qui impose son ordre injuste et méprisant
à un peuple palestinien, toujours privé d’Etat, sur lequel il fait pleuvoir des
bombes assassines. Quant à ceux qui ne peuvent pas être indifférents à la
survie d’Israël, ils en sont réduits à des légitimations, des justifications,
des solidarités forcément infirmes qui les enferment et les étouffent dans la
défense univoque et aveugle de la singularité israélienne. La « fraternité
universelle », qui se loge tant bien que mal dans le rigorisme juridique
du droit international, désigne Israël comme un Etat hors-la- loi. Demain, à
Durban II, la mise au ban d’Israël, déjà si véhémente dans sa première session,
se transformera assurément en lynchage…L’étau se resserre, sur Gaza et sur
Israël.
J’écoute
maintenant le oud inspiré, virtuose et fraternel de Rabih Abou Khalil et je
songe à nos impasses, nos silences forcés, nos colères partiales, nos malaises
impartageables, nos paroles qui giclent comme des offenses … Comment
arriver à parler justement de l’occupation et de la guerre, de la Palestine et
d’Israël, sans convoquer à chaque fois presque intégralement, presque sans
aucun oubli tous les évènements, discours, crimes, exils, menaces, dialogues, qui
font et défont les liens de ces deux peuples ?
Je
songe aux rassemblements, aux manifestations qui partout en Europe protestent
contre les criminels israéliens qui détruisent des hôpitaux, des écoles, des
lieux d’études et de savoirs (et à quoi bon rappeler que ces écoles ont abrité
des décors de fête et des expositions « artistiques » sur le carnage
de la pizzeria Sbarro de Jérusalem, le
9 Août 2001 ? Les images d’enfants palestiniens fauchés par la mitraille,
diffusées par Al Jazira, effacent la mémoire antérieure).
Je
songe à Hilit et à Shir qui tremblent pour leurs copains qui font la guerre à
Gaza. Je songe à Shaï qui est trop jeune pour être soldat mais qui le sera bien
vite, car le temps ne connaît pas les trêves. Je songe aux enfants gazaouis qui
voient et entendent les désastres de la guerre.
Et
en écoutant le soupir du oud tour à tour mélancolique et virevoltant de Rabih
Abou-Khalil, je rêve à ce que pourrait être le seul message de paix de toutes
ces foules européennes émues qui écoutent les nouvelles lointaines de la
guerre : un immense défilé sans slogans ni banderoles, sans drapeaux
israéliens ou palestiniens, sans chants patriotiques ni tracés de frontières,
mais qui unirait les juifs, les musulmans et tous les hommes de paix de nos
Cités européennes dans le silence grave du deuil, sous l’arche commune du Ciel
et sa promesse des étoiles de la nuit …
Claude
Corman
|