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Dans
son discours d’investiture, Barak Hussein Obama a rappelé son attachement à la tradition américaine afin
d’ouvrir un autre chapitre de son Histoire.
En s’abritant derrière les idéaux des pères
fondateurs des Etats Unis, Obama a pu adresser son message à un peuple
américain désormais considéré dans la multiplicité de ses composantes. Le
balancement équilibré entre les origines « mythiques » de la nation
américaine et les origines concrètement polyethniques et multiculturelles des
Américains, trace une autre perspective géopolitique que celle, paranoïaque et
furieuse, d’une guerre sans fin contre l’ennemi terroriste. Par son adresse à
tous ses concitoyens blancs, noirs, asiatiques, juifs, chrétiens, musulmans,
croyants ou non croyants, hétéro ou homosexuels, Obama parle également aux
autres nations du monde, à tous les habitants de la planète. La liberté est
universelle ou elle n’est pas. Autrement dit, nous ne pouvons pas ouvrir les
frontières du vaste monde à la seule fin de ménager et d’accroître les intérêts
de la nation la plus forte.
Mais
en délivrant un message de diversité citoyenne, ancré dans la noble tradition
de l’Amérique, de Lincoln à Luther King, Obama peut-il trouver d’autres liens,
d’autres vecteurs d’unité que ceux du cœur et de la foi? Quand il invite tous
les habitants du monde, amis ou ennemis de l’Amérique, à penser la politique
avec le cœur, le premier président noir des Etats-Unis fait appel à une valeur
ou à une dimension « irrationnelle » de plus en plus évacuée du
discours contemporain.
Wladimir Jankélévitch
déplorait lui aussi dans ses leçons philosophiques la disparition du cœur. Il
voyait dans ce naufrage de la bienveillance et de la bonté sans condition l’un
des effets les plus notoirement pervers de la civilisation techno-scientifique.
Il suggérait que la morosité, le cynisme, le désarroi et l’agressivité
modernes, étaient, d’une manière ou d’une autre, liés au recul des élans
simples, primordiaux, vivifiants du cœur humain, quand celui-ci est tourné vers la générosité et l’hospitalité. On pense
ici à l’expression bouleversante de Vassili Grossmann, dans « Vie et
destin », celle de « la petite bonté, sans idéologie », une
sorte de disposition toute anthropologique, en somme.
Quant
à la foi, dès lors qu’elle ne se réduit pas à une religiosité fétichiste et
naïve, pourquoi n’aiderait-elle pas, en dépit de la multiplicité de ses sources
et de ses églises, à bâtir une maison commune, un nouveau monde ? Que Dieu
tel qu’il est imaginé par Barack Obama, nous donne cette force, nous éveille
tous à la claire conscience des injustices et des malheurs de l’humanité et
sans doute alors pourrons-nous avancer vers la paix et la concorde entre les
peuples. Par Dieu, on peut y entendre ce qu’on
voudra, y compris le vide, l’absence, le presque rien, ou encore modestement
quelque immanence avec ou sans nom qui pourrait juste susciter de l’espoir, et
même aussi, quelque chose d’opératoire, que nous n’aurions jamais vu, comme le
zéro, ou même l’inconscient, mais dont nous aurions simplement intérêt à faire
comme s’ils « existaient »…
Face
à ce double appel du cœur et de la foi
Quiconque
rechigne, fait grise mine, ou se moque en homme « averti » de ces simagrées pastorales, court évidemment
le risque d’apparaître, au moins par anticipation, comme le fossoyeur proclamé
d’un grand rêve. Car le discours d’Obama est par-delà la ruse ou l’habileté, un
discours de la concorde. Concorde entre les multiples pièces désajustées et
hétérogènes du puzzle américain, concorde entre les hommes de bonne volonté
de l’ensemble des nations. Il fait droit à toutes les singularités, à
toutes les revendications particulières en les abritant sous la tente des
idéaux originaires de la République américaine.
Mais
voilà : s’il ne s’agit pas d’ergoter sur le cœur, sur la dimension
prodigieuse et révolutionnaire des mouvements du cœur (que pourrions-nous faire
avec notre seule intelligence ?) nous craignons que la confiance dans le
message monothéiste, fût-il décliné dans ses multiples variantes, soit
incapable d’établir la concorde entre les nations. Là où précisément, les
conflits sont les plus âpres, les plus insurmontables ou tragiques, la foi ne
manque pas. Dans l’irrésolution épuisante de la guerre israélo-palestinienne,
les appels à la paix des braves, à la main tendue, au
pardon réciproque, à la sublimation pacifique des religions cousines, ont tous
échoué à fonder ou à promouvoir un esprit communautaire régional. Chacun compte en
définitive sur les siens et oublie les autres. La générosité semble
toujours asymétrique.
Le discours de concorde
enthousiasmant d’Obama ne manque pas d’accents pauliniens. La formule célèbre
de Paul « ni grec, ni juif, ni homme, ni femme, ni maître ni
esclave » y éprouve sa résonance contemporaine. Certes, le «
ni-ni » est ici traduit dans la langue moderne de fusion respectueuse
des identités composites, langue instruite des désastres bureaucratiques
auxquels mène une synthèse hâtive ou méprisante. Les différences n’annulent pas
l’unité, tout au contraire elles la stimulent et la créent en en supprimant la
couverture totalitaire et hégémonique. Mais comment oublierions-nous que le
ni-ni paulinien ne conduit pas à la communauté universelle des hommes sans
communauté, mais bien à l’assomption universelle de la communauté
chrétienne ? Notre méditation sur une laïcité marrane, sur une autre
laïcité que la laïcité chrétienne,
procède d’une commune méfiance à l’égard des singularités radicales, des
différences tranchées et exhibées de couleur, de sexe, de culture, de religion.
Mais c’est à une conversation incessante des identités héritées et
préoccupantes, et non à leur déclassement rapide au nom d’un universel foncièrement discutable, que la marranité confie le soin de
penser la concorde. Il s’agit de dépasser l’Histoire, non de l’effacer.
Seule la distance à soi crée la
proximité de l’autre
Les mouvements de cœur
sont nécessaires et vitaux, mais ils sont capricieux et annoncent des
déceptions et des disputes redoutables. Aussi, sans renoncer le moins du monde
au dialogue transversal et honnête des cultures qu’encourage la vision
généreuse d’Obama, nous pensons que les éléments de fuite, d’étrangeté, de
perplexité, à l’œuvre au cœur même des identités les plus déterminantes, sont
indispensables à des mouvements de
conversion durables vers les autres.
L’idée
marrane suppose la construction ininterrompue d’identités ouvrantes. Ouvrantes en elles-mêmes, ouvrantes entre elles et
ouvrantes sur le vaste monde. On pourra s’irriter, en lisant notre
texte, des multiples références juives qui l‘irriguent de part en part. Sans
doute aimerait-on passer plus rapidement au concept d’une marranité
transversale, « commune », affranchie du va-et-vient entre le
marranisme historique et sa signification contemporaine. Mais ce saut est
impossible, car nous n’avons nullement la prétention de définir un modèle marrane de l’identité.
C’est
bien parce que la marranité fut et demeure une expérience personnelle des
chemins de traverse et des itinéraires non balisés, que nous l’imaginons être
« appropriable » par tous et devenir de la sorte un concept politique
commun.
Claude
Corman et Paule Pérez
26
Janvier 2009
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