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Mon propos sera articulé en 5 courts mouvements
que j’aborde immédiatement sans autre procès et que je ferai suivre d’un
épilogue.
1er mouvement.
Plus que d’autres sciences et plus que d’autres
technologies, les sciences et les technologies dites de l’information et de la
communication (STIC), nourries par les recherches nouvelles qui leur sont
attachées, accompagnent les sociétés occidentales contemporaines et inspirent
leur cours. Elles contribuent, en outre, à perfectionner et, parfois même, à
« vampiriser » les sciences et les technologies, de toute nature, qui
les ont chronologiquement précédées.
Je souhaite tout d’abord inviter le lecteur à prêter
attention aux trois observations suivantes qui jalonnent « l’aventure
contemporaine » de ces STIC :
- ces STIC elles-mêmes, on oublie
trop souvent de le rappeler, constituent une partie importante des
« nouveaux objets » que les recherches scientifiques contemporaines
se sont donné à elles-mêmes depuis deux tiers de siècle environ ;
- ces nouveaux objets de
recherches sont « massivement » abstraits, soit qu’ils relèvent des
« macro-mondes » (les exo-planètes, les galaxies, les univers
multiples ou multivers,…), soit qu’ils relèvent des « mondes des
particules élémentaires » (tant de la physique que de la biologie, et de
leur dimension « nano » aujourd’hui), et d’autres encore; dit
autrement, ils relèvent de moins en moins des « mondes sensibles », des mondes perceptibles par les
sens.
- enfin, last but not least,
ces nouveaux objets de recherche, devenus pour beaucoup d’entre eux, puis
restés objets de science aujourd’hui, ne sont pas représentables. Jusque-là, en
effet, les objets de recherche et de science pouvaient être invisibles,
insensibles même, et donc abstraits. Le
« monde microscopique » nous a, bien entendu, accoutumés à cela
depuis plus d’un siècle : pensons à l’électron, à la molécule, au
microbe... Mais ils étaient, ils sont représentables. Or, beaucoup des nouveaux
objets de recherche et de science ont cette caractéristique de ne pas être représentables,
n’ayant pas de forme physique, en tout cas, pour ne choquer aucun physicien,
pas de forme accessible à l’intuition (un « en soi » vs un
« hors soi »).
Et bien des objets, sans forme accessible à
l’intuition au moins, sont des objets qui semblent ne pas donner prise au
temps, qui semblent s’affranchir du temps. Dit métaphoriquement : sans représentation possible - sensible ou
mentale - de ces nouveaux objets, plus de « marquage » possible du
temps « sur » ces objets, plus de temps universel objectif associé à
ces…objets.
2ème
mouvement.
Or,
parmi les dynamiques qui ont engendré nos sociétés contemporaines, l’une
d’elles est cruciale : la dynamique
d’instrumentation/d’instrumentalisation du temps, au cœur même de la modernité.
Pour le dire en
quelques mots, c’est en prenant appui sur les régularités physiques de la
nature (le jour, la nuit; les saisons…) que les hommes ont pu mobiliser les
sciences et les technologies pour bâtir l’architecture moderne de leurs
cultures. Architecture sécularisée grâce à l’objectivation progressive des
durées subjectives en temps, pour toute activité exigeant une transaction entre
hommes ou entre hommes et sociétés.
Cette dynamique-là
demanderait-elle aujourd’hui à être davantage maîtrisée dans le monde occidentalisé?
Est-elle devenue exagérée, trop hégémonique ou bien trop rapide? Viole-t-elle
des limites? Cette dynamique n’a-t-elle pas conduit d’abord à amplifier
exagérément le phénomène de temporalisation de la durée attachée à chaque être
humain, puis à préparer insensiblement la transformation des temporalisations
communes, partagées en temporalisation unique (l’horloge mondiale).
Pour
user d’une métaphore simple, n’a-t-on pas éprouvé excessivement l’élasticité du
ressort des durées subjectives en les objectivant à l’excès? Aujourd’hui, les
sciences et les technologies de l’information et de la communication
inspireraient-elles, aspireraient-elles, trop l’avenir dans le sens d’une
uniformisation du temps vers des expressions toujours plus rattachées à la
symbolique de l’homme-monde? Contribueraient-elles à donner au monde cette
tonalité d’automate qu’on a commencé à lui remarquer dès le 19 è siècle, qu’on
lui remarque toujours davantage, et où la présence même de l’homme apparaît
superflue? Un homme plus probable que singulier ou pluriel…
Bref, et pour le dire brutalement,
les outils existants de notre monde contemporain, et spécifiquement les outils
actuels de nos recherches scientifiques et techniques, menaceraient-ils
l’équilibre moderne entre durées subjectives et temps objectifs, équilibre qui
agit depuis quelques siècles en Occident comme une infrastructure immatérielle
commune de base au service de notre modernité ? Déplaceraient-ils cet équilibre
moderne entre sujet et objet vers un au-delà de l’objet, vers le projet ?
Vers un espace monolithique d’ « approjettissement » ?
3ème
mouvement.
Attention,
c’est bien la médiation par les différentes expressions du temps dans une
négociation vivante et permanente avec les innombrables durées subjectives qui,
« en modernité », a réglé, pour l’essentiel, la possibilité de
l’accès des hommes à leurs actions communes et aux sens qu’ils y ont
projeté !
Car,
toute immatérielle que soit « l’infrastructure » qui résulte de cette
médiation, les effets opératoires n’en sont pas moins réels, et séculiers et
réguliers! Et si nous devions renoncer à la richesse de cette médiation, si
nous devions altérer profondément les conditions de cette médiation, alors,
peut-être, la question de la condition humaine, celle qui concerne l’origine et
la destinée de l’homme (et ses problématiques de la mortalité vs l’immortalité,
de la succession des générations…), cette question, disais-je, qui a tant et
tant nourri l’esprit de recherche en Occident, pourrait perdre radicalement de
sa fécondité et s’effacer pour n’inspirer plus, peu à peu, qu’une réponse
unique, « projective », celle de l’éternité, réponse fantasmatique et
a priori stérile…
Certes,
on pourrait s’évertuer à faire évoluer nos façons de voir, nos représentations,
puisqu’au fond il s’agit bien de cela (y compris nos représentations de
nous-mêmes, bien sûr), mais alors sur quelle base le faire? Sur la base de quelle autre question que
celle de la condition humaine -mortelle - refonder nos propres représentations?
Et
en aurions-nous vraiment la latitude? Car, à y réfléchir, « l’homme
occidental(isé) » - c’est-à-dire aujourd’hui l’homme que l’on trouve un
peu partout sur la planète - risque de
rencontrer une difficulté majeure dans la représentation qu’il (se) fait de lui-même. Explicitation : il y a 500
000 ans, ni homo habilis ni homo erectus n’a dû, certes !, se
(re)présenter à lui-même comme créé !
Il y a 50 000 ans, avec le jeune homo sapiens, cela devient à peine le cas.
En revanche, il y a 5000 ans, l’homme s’est bien, ici ou là, (re)présenté comme
« créé » (créé par un principe supérieur). Puis, il y a 500 ans,
comme « co-créateur » (dans une alliance, dans un rapport avec ce
principe supérieur). Enfin, il y a 50 ans et depuis lors, il se présente comme
« créateur » (c’est-à-dire émancipé de toute hétéronomie). L’homme peut-il se présenter, dans 5
minutes, comme radicalement « auto-créé », entre objet et projet de
lui-même (c’est-à-dire « causa sui », sans lien génératif),
« porté » par l’éternité ?! Et même porteur d’éternité sans
mélange ?!
4ème
mouvement.
A
celles et à ceux que tenteraient le : « Et pourquoi
pas ? », on fera écho ainsi :
1 - « L’auto-création radicale », cette
forme très récente de présentation de l’homme par lui-même et pour lui-même dans
nos sociétés occidentales hypermodernes n’équivaut-elle pas paradoxalement à
nier la singularité possible de chaque homme en niant sa part inaliénable
d’hétéronomie ?... En effet, si tout homme, « en modernité »,
emprunte bien un chemin qu’il est en son pouvoir de rendre singulier, sa marche
restera pour autant préalablement dépendante de ses conditions initiales,
irréductiblement originales : l’endroit, le moment de sa naissance, ses
parents et ancêtres. Tout libre avenir d’homme reste issu d’une destinée de
départ.
2 - Comment, en outre, peut-on être assurés
que les hommes qui peuplent chacune des grandes aires culturelles composant
notre monde d’aujourd’hui sont préparés
à accepter volontairement les effets qu’une telle nouvelle présentation, de soi
pour soi et de soi pour les autres, aurait sur leurs propres représentations?
Dit autrement : ces nouvelles représentations occidentales, en
métamorphose accélérée comme je viens de le montrer, sont-elles aisément et
rapidement partageables, compatibles à tout le moins avec les autres grandes
représentations collectives existantes ?…Et, le cas échéant, bien entendu,
sans que n’émergent d’immenses violences au cours d’une « phase de
transition-partage » ? L’enjeu est majeur, non ?
Ici
et maintenant, et par prudence, ne
serions-nous pas avisé-e-s de « ménager » ces trois catégories que
sont la durée, le temps, et même l’éternité !, et de penser leur lien
souhaitable au moins sous ces deux types de contraintes ? En nous
attachant à cela, ne répondrions-nous pas à un souci autant raisonnable que
rationnel ?…
Mais
comment avancer ? Peut-être autour du guide que l’on pourrait
confectionner autour des trois idées solidaires et successives suivantes :
1 -
Envisager la diversité des impressions, sensibles, et des expressions,
intelligibles, vécues à travers :
- la durée, vécue par soi avec soi, en compagnie
de soi-même, seul, donc sur un mode strictement subjectif;
- le temps, vécu par soi, mais à deux, à plusieurs
ou à beaucoup, dans une intersubjectivité ou une objectivité plus ou moins
restreinte, au sein de groupes plus ou moins nombreux; autrement dit, le temps
vécu au sein des différentes communautés d’appartenance spatialisées, réelles
ou virtuelles, que se donnent les hommes : communautés plurisubjectives ou
massives, locales, nationales, internationales, mondiale, donc dans une
objectivité plus ou moins réificatrice (ou aux effets statistiques plus ou
moins réificateurs)?
- l’éternité, vécue soit dans une subjectivité non
réflexive de type romantique ou narcissique ou encore fatal, soit dans un
«approjettissement » de type nihiliste, dans un au-delà de l’objet, fruit
de la dynamique de globalisation/mondialisation massive des programmations et
des trajectoires humaines.
2 - S’envisager
soi-même comme « sujet politique singulier »,
c’est-à-dire participer à la construction permanente de la Cité en lui
apportant une contribution singulière; cette contribution ne serait rien
d’autre que sa dynamique personnelle nourrie à la source d’un équilibre unique résultant d’une place substantielle réservée
à ses propres occasions de vivre dans la durée, dans le temps et dans
l’éternité, et donc de vivre la richesse de leurs différentes impressions et
expressions sensibles et intelligibles…
3 - Envisager
précisément les différentes manifestations de la durée, du temps et de
l’éternité, selon des usages individuels propres à nourrir la « tension
moderne » sujet-objet, laquelle s’est établie dans un rapport riche
entre le réel et l’imaginaire plutôt que la « tension hypermoderne »
objet-projet, laquelle, actuellement sur-investie, s’établit pourtant dans un
rapport somme toute pauvre entre potentiel et simulation. Cela revient
notamment à vivre le temps sur les « terrains de l’incalculabilité »
(relativement délaissés dans le monde occidentalisé depuis 50 ans) davantage
que sur ceux de la « calculabilité » (exploités intensivement dans ce
même monde occidentalisé depuis 50 ans). On aura compris que l’enjeu, ici, est
de freiner les effets de l’irruption récente des expressions du temps et de
l’éternité parmi les plus réificatrices.
5ème et dernier mouvement.
Nos vies individuelles
et collectives seraient ainsi réensemencées par de nouveaux usages offerts
aux durées subjectives plus qu’aux
temps objectifs et aux temps objectifs plus qu’aux éternités projectives.
Elles seraient plus
équilibrées parce que plus « éco-diversifiées ». Elles auraient, en
outre, la vertu de faire évoluer en retour le choix des objets de recherche
dans le domaine des sciences et des technologies de l’information et de la
communication qui, comme je le disais au début de mon propos, accompagnent et
inspirent plus que d’autres nos sociétés contemporaines.
Ainsi ressourcées dans
un sens plus « modernisant » « qu’hyper-modernisant », de
telles STIC reconnaîtraient l’homme dans sa condition humaine.
Le développement de
l’information s’accompagnerait de formes, y compris technologiques, et
peut-être moins de formules, algorithmiquement closes; le développement de la
communication s’accompagnerait de communions et de commerces, et peut-être
moins de contacts sans partages ni même échanges.
Bref, la raison moderne pourrait alors tenir à distance
les passions totalisantes du retour du sacrifice et les excès nihilisants des
projections sans sujet ni objet.
Epilogue
Au fond, le « sujet politique singulier »
devrait avant tout s’attacher à veiller au maintien et à la promotion de la
diversité dans nos façons de vivre nos vies à travers la qualité de
l’infrastructure immatérielle de base à accueillir des « tensions
modernes » entre durées, temps et éternités.
A cette condition citoyenne, on devrait pouvoir trouver
un chemin d’équilibre pacifique entre les trois « ordres » qui ont
successivement tapissé, puis sédimenté l’histoire des hommes : le
symbolique il y a 5 000 ans, le réel il y a 500 ans et le potentiel il y a 50
ans…un chemin pour un équilibre régulateur qui soit acceptable par les hommes
et par leurs différentes civilisations actuelles, un chemin « bon
pour » une quête commune et ouverte d’ « un vivre-ensemble » qui
soit durable…
Un chemin qui sache donc se garder de l’excès des
logiques vertigineuses et mortifères conduisant aux sables mouvants de
l’éternité : logiques probabilistes en Occident, logiques déterministes en
non-Occident, lesquelles se rejoignent pour menacer ou refuser la modernité en
forçant les caractéristiques spécifiques qu’elle a forgées à travers sa dynamique la plus précieuse : la
maîtrise de la tension entre durées subjectives et temps plus ou moins objectifs.
A défaut d’engager un tel effort, des déséquilibres, déjà
fort avancés, risquent de s’installer, problématiques et non pacifiques. Et il
faudrait nous attendre à des régressions psychiques et collectives. Alors nos
sociétés ne seront pas vivables, nos sociétés occidentales pas plus que celles
qui ne le sont pas encore !
(A)ménageons donc
durées, temps et éternités en arts de vivre singuliers et pluriels qui
cultivent la diversité de toutes leurs impressions et expressions vécues… pour
que nos sociétés, demain, soient vivables !
Jean-Paul Karsenty
29 janvier 2009
Jean-Paul
Karsenty est économiste par formation initiale. Tantôt il se présente comme un
prospectiviste, tantôt comme un technocrate, tantôt encore comme un spécialiste
des généralités ou des transversalités, c’est selon. C’est dire qu’il fréquente
régulièrement plusieurs univers.
En
fait, au sein de plusieurs institutions publiques françaises, et pendant 30
ans, il s’est attaché à analyser les enjeux d’intérêt général et à donner
forme à des politiques publiques : tant dans leur dimension économique
bien sûr, que technique ou stratégique; tant du point de vue de leur
anticipation que de leur évaluation. C’est ainsi qu’il a eu à réfléchir aux
questions de politique industrielle, d’aménagement du territoire, de transports
et d’énergie, de défense et de sécurité, d’éducation et surtout de recherche
scientifique et d’innovation.
Il
est heureux d’avoir pu croiser les routes d’Yves Stourdzé au CESTA (Centre d’Etudes des Systèmes et des Technologies
Avancées), de François Gros à l’Académie des Sciences ou encore de Ketty
Schwartz au ministère de la recherche.
Il
y a 3 ans, il a rejoint le Centre
Alexandre Koyré de recherche en histoire des sciences et des techniques. Il
participe, en outre, à la vie de nombreuses associations… d’intérêt général.
On veut parler ici des dynamiques humaines et sociales parmi les
moins sensiblement partageables, qu’elles soient le fruit de l’expression d’un
temps vécu par des communautés plus nombreuses, plus larges et plus
évanescentes sur un mode de plus en plus objectivement unifié, voire
« approjectif », ou bien qu’elles soient le fruit d’une sorte de
magma fusionnel des toutes-puissances individuelles, excitées et
« panurgisées » par beaucoup des « STIC contemporaines » et
susceptibles de faire réagir et faire surréagir – quel danger de
barbarie ! – les hommes ensemble, tous, alors interchangeables, dans un
même mouvement… comme un seul homme !
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