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Le mot d’expropriation est ici utilisé en
tant que terme générique recouvrant plusieurs situations de mise hors de. Il
peut s’agir d’exil, d’expulsion, d’exclusion, de perte, de dépossession. Les
modifications qui découlent de l’expropriation et mettent en jeu le désir peuvent aller d’une sorte de cohabitation,
(comme lorsque l’intersection de deux ensembles dessine une part commune, une
sorte d’inclusion partielle), à une impossibilité pure et simple de mélange.
Les deux mouvements peuvent parfois coexister, dans le cas d’une exclusion incluse, par exemple.
Ebauches? C’est le choix volontaire d’une approche :
il y aurait bien plus à travailler encore sur des questions que j’ai envisagées
en souhaitant les laisser ouvertes.
Le
thème de l’expropriation sera d’abord envisagé dans une approche quasi-
phénoménologique, à travers les pistes que trace un ressenti sensoriel d’intrusion.
C’est
dans la proximité avec ce thème que seront abordées l’expérience de Spinoza et
celle de Lacan ainsi que leurs relations : mis tous les deux au ban
d’une communauté, ils en ont conçu une théorie du désir. Lacan,
pourtant, après s’être réclamé de
Spinoza, l’a subtilement écarté.
L’expropriation
concerne aussi à plus d’un titre les marges queers qui mettent en
jeu et tout autant hors jeu, d’une manière particulière, le corps et le
sexe. Elles sont, lorsqu’elles se
rendent visibles rejetées par ceux qui se vivent comme représentant la
norme, y compris, à quelques exceptions près, dans le champ de la psychanalyse
au fondement de laquelle se trouve pourtant la sexualité. Il se produit là, le
plus souvent, une sorte d’exclusion réciproque.
Enfin,
l’écriture poétique en tant que marquage spécifique, indice d’un basculement
hors de ce qui est communément symbolisable, implique un corps
poinçonné par des signes du désir qui
ne seraient pas exclusivement linguistiques.
Le
jour où j’ai dit : « Intrusion » !
Toi,
l’intrus (e), l’autre, tu es rentré
(e) dans mon champ, innocemment, sans crier gare. T’ex-truderai-je, pour cette impudence ?
Il
me faut péniblement penser que l’intrusion est un indice fort de l’altérité,
son
esprit rude.
Tu
m’affoles, tu m’expropries de mon espace privé.
Y
aurait-il échange sans cette ex-propriation ?
Y
aurait-il sans l’intrusion, un lien de toi à moi ?
L’impact
de cette irruption, me projetant hors de
moi, provoque, à la lettre une ex-tase
dont je me défie parce que, assurément, je la re-connais : en partie à mon
insu, cette extase a toujours été « déjà là » depuis mes premiers
temps, ceux en lesquels l’Autre me capturant dans un ravissement, je ne pouvais m’appartenir - si tant est que cela ait
pu se produire par la suite; car tu empêchera(s) toujours cette auto-
appropriation et je vivra (i) l’ex-tase, ou bien dans le hors lien de la
solitude, ou bien dans le hors de soi de
la colère quand celui du partage douloureux et/ou heureux ne peut se produire.
Force
m’est de constater qu’entre je et tu, les histoires intimes,
intellectuelles, sociales qui se dé-jouent pivotent souvent,- lorsque les mots
ne sont plus que réflexes corporels, comme le jour où j’ai dit :
intrusion ! - autour de cet axe d’une
ex-tase duplice entre dévoration et excrétion.
Où et comment cultiver une terre métisse pour tempérer ce binarisme lorsqu’il
survient ? Se pourrait-il que l’en-stase
soit de nature à figurer un tel espace, une réserve, un suspens temporel, une vacuité ? L’intrusion y
serait-elle transformée, trans-formulée en approche
feutrée, à tout petits pas de
colombe ?
Quand Lacan invite et évite Spinoza :
C’est
clairement une mise hors de qui est à l’origine de l’intérêt porté par
Lacan à Spinoza. Baruch Spinoza (1632-1677), d’origine marrane appartenait à la
communauté juive portugaise d’Amsterdam.
Le
27 juillet 1656, est prononcé contre lui le herem, décision d’exclusion
qui le maudit pour cause d’hérésie : c’est que déjà il élaborait de Dieu
une conception très particulière qui ne pouvait être acceptée par aucune
orthodoxie, ni juive ni chrétienne, de telle sorte qu’on le réprouva de toutes
parts. Voici un extrait de ce herem : «Qu’il soit
maudit le jour, qu’il soit maudit la nuit, qu’il soit maudit pendant son sommeil
et pendant qu’il veille. Qu’il soit maudit à son entrée et qu’il soit maudit à
sa sortie. Que les fièvres et les purulences les plus malignes infestent son
corps. Que son âme soit saisie de la plus vive angoisse au moment où elle
quittera son corps, et qu’elle soit égarée dans les ténèbres et le néant.»
Les termes de la
condamnation sont particulièrement violents. On peut penser pourtant que ce herem
a offert à Spinoza une opportunité de liberté malgré les attaques qui
s’acharnaient sur lui : en effet, son œuvre ne mentionne jamais quoi que
ce soit d’un regret, d’une repentance ou d’un quelconque consentement à
l’humiliation.
Jacques
Lacan (1901-1981), pour sa part, se voit opposer de 1954 à 1964 une fin de non
recevoir de la part de l’IPA (Association internationale de psychanalyse). Celle-ci refuse
en dépit de nombreuses démarches et tractations, de sa part, de reconnaître la validité de sa pratique. Elle récuse
également la légitimité de la SPP dont il est le fondateur (Société de
psychanalyse de Paris), et par là-même, sa légitimité en tant que didacticien.
Il considère cette exclusion comme une excommunication et la compare au herem qui a frappé Spinoza.
Mais
on peut penser que l’analogie (dont on peut questionner la validité) s’arrête
là ; de même, l’identification qu’il revendique avec Spinoza fait naître
le doute : Spinoza, en effet, s’affranchissant de la condamnation, n’a
cessé, jusqu’à nos jours de transmettre. Lacan, par contre, touché au
plus vif, par un interdit de transmission, paraît être resté pris au piège et,
bloqué, comme par une malédiction bloqué dans une im-passe, dont son
enseignement portera la marque tant qu’il ne s’étendra pas davantage à des
domaines extérieurs, tournant le plus souvent en rond dans le seul champ
psychanalytique.
D’autre
part, la réponse différente donnée à l’exclusion par l’un et l’autre annonce
déjà des oppositions théoriques radicales car lorsque Lacan s’acharne à se
faire reconnaître, Spinoza répond à l’exclusion par ce qui d’ailleurs a bien pu
provoquer le herem : cette puissance d’agir (conatus), dont
le pivot est le désir. Il ne cessera, au fil de son œuvre de
travailler les concepts de désir, d’amour, de puissance d’agir, en les
rassemblant dans une nouvelle définition de Dieu, que l’on a pu inclure dans le champ du panthéisme et de la
laïcité : Dieu ou la nature (Deus sive natura) et qui serait cause
de soi (causa sui), donc à envisager non plus dans un contexte de
transcendance mais dans celui d’une immanence.
Immanence,
c’est dire que ce monde-ci fait l’horizon exclusif de ce qui nous entoure qu’on
l’appelle Nature, substance ou Dieu (et l’on peut même se demander si le terme Dieu n’a pas été conservé là
par pure stratégie). Toute normativité éthique, toute émancipation, ne
peut, selon Spinoza, se réaliser que dans ce monde-ci. C’est en ce monde-ci que
s’offrent les objets du désir.
Lacan
exclu, fonde quant à lui sa propre société de psychanalyse et invente l’objet
a dont les premières conceptualisations apparaissent dans les séminaires
« L’Ethique », « Le Transfert ». Cet objet serait un objet-manque
(dont il n’y a pas d’idée, ni d’être ni de représentation), objet-cause du
désir qui aurait marqué notre corps dans les premières séparations.
On
peut donc déjà voir, au-delà de la façon dont Lacan a voulu en appeler à
Spinoza, que, si les deux penseurs accordent au désir une place essentielle, ce
n’est pas du tout du même désir qu’il s’agit. Le désir, selon Spinoza, associé
à la joie, augmente la puissance d’agir : « Le désir est l’essence
même de l’homme, c'est-à-dire un effort par lequel l’homme s’efforce de
persévérer dans son être. Un Désir qui naît de la Joie est donc secondé ou
accru par cette affection même de Joie. » (Ethique, troisième partie, prop. XV, démonstration.)
Pour Lacan aussi le désir est l’essence de
l’homme; pour développer ce point, il se réclame de Platon au point de centrer
son séminaire «Le Transfert» sur «Le Banquet » : l’amour,
explique Socrate, est désir et le désir est manque. Nous voyons là l’ébauche de
l’objet a, outil conceptuel auquel la
théorie lacanienne reste fidèle jusqu’à aujourd’hui, et qui inscrit l’amour et
le désir, puis la jouissance dans un registre tragique : on peut en
déduire, en effet, que si nous ne manquions
pas, nous ne désirerions plus et perdrions alors notre essence humaine.
Pour
Spinoza par contre, selon une définition réitérée quatre fois dans
l’« Ethique » : « l’amour
est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » ; et
l’on sait que Spinoza a emprunté aux « Dialogues d’amour » de Léon L’Hébreu la thèse de
l’inclusion du désir dans l’amour. Le désir, pour Spinoza, est appétit,
puissance d’agir, appel qui nous dirige vers des objets d’amour que nous ne
choisissons pas parce qu’ils auraient une valeur intrinsèque mais qui
acquièrent leur valeur du fait que nous les aimons. L’amour est donc, selon
lui, une passion joyeuse et active. Lorsque l’objet n’est pas adéquat, c'est-à-dire lorsque notre
désir se dirige vers ce qui amoindrirait notre puissance d’agir, alors survient
la haine, « tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure »,
« passion triste ». Mais la haine même peut être productive :
« La Haine qui est entièrement vaincue par l’Amour se change en Amour et
l’Amour est pour cette raison plus grand que si la Haine ne l’eût pas
précédé » (Ethique, troisième partie, prop.LXIV). Donc, Spinoza, quand il
traite des passions, n’exclut pas les passions tristes mais indique comment le
désir peut servir de levier à leur retournement en tant qu’il se dirige pour
chacun vers ce qui lui est utile c'est-à-dire
ce qui accroît, par l’intermédiaire de la joie, sa puissance d’agir.
Cette
approche s’écarte d’une conception du manque dans la mesure où c’est l’idée
d’une cause extérieure qui est concomitante à la joie. Elle se démarque par là
même de celle de Descartes (« Traité des passions ») pour qui l’amour
est une joie de posséder. Pour Spinoza,
l’objet peut être ou n’être pas là : c’est l’idée de son existence qui fait la joie d’amour, amour qui ne
s’adresse pas exclusivement à des personnes et qui s’inscrit dans le corps dont
l’âme est l’enveloppe : « Une idée qui exclut l’existence de notre
Corps ne peut être donnée dans l’Ame mais lui est contraire » (Ethique,
troisième partie, prop.X). Le manque de l’objet est donc envisagé mais il n’assombrit
pas l’amour puisque l’idée demeure. Et l’idée n’est pas exclusivement une
représentation d’un objet présent ou
absent. Elle est aussi un concept, une connaissance intuitive (celle du
troisième mode selon Spinoza) de la possibilité de l’objet. Il ne peut donc pas
se produire, comme dans la théorie lacanienne, ce saut mélancolique de mouton
en mouton (objet visé), structurellement provoqué par un manque (objet-cause)
consubstantiel au destin de l’homme. Aller plus avant vers Spinoza aurait, pour
Lacan, nécessité de renoncer à cette construction.
On
peut donc comprendre que, ayant établi une analogie entre le herem et sa
propre exclusion par l’IPA, tenté par la pensée de Spinoza, qui, comme lui,
fait du désir l’essence de l’homme, Lacan, après se l’être partiellement
appropriée, l’écarte élégamment. Les dernières
lignes des « Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse »
témoignent de cet évincement sur lequel
plane, semble-t-il, une ombre de regret. On peut remarquer que la pensée de
Spinoza est, dans ce passage, évoquée mais non clairement explicitée. Que dit
en effet Lacan ? Parlant du sacrifice au dieu obscur, il énonce que « nul ne peut y résister sauf à être animé d’une foi difficile à soutenir », celle que Spinoza a
formulée avec l’Amor intellectualis Dei. Il
n’éclaire pas le sens de cette formule, se bornant, de façon rapide, à en
écarter une lecture allant dans le sens du panthéisme, alors qu’on ne peut en
exclure radicalement la possibilité : Deleuze montre bien un aspect
subversif d’une sorte de panthéisme spinozien dans le droit fil de celui de
Giordano Bruno.
Ensuite,
Lacan évoque une réduction (c’est
bien le mot, hélas !) du champ de Dieu selon Spinoza à l’universalité du signifiant. Or, Dieu,
selon Spinoza, c’est la Substance, la Nature, caractérisée par une infinité
d’attributs et nous n’en connaissons que deux, la pensée et l’étendue (le
corps). Lacan, donc, tire l’infinité vers l’universalité et les attributs vers
le signifiant. Or dans l’Amor
intellectualis Dei, on retrouve, simplement amplifiée, la définition de
l’amour, joie accompagnée de l’idée d’une
cause (intellectualis) extérieure (ici
Dieu, c'est-à-dire la Nature, la Substance).
Donc
Lacan, passant par-dessus l’inscription spinozienne du désir actif dans
l’homme, c'est-à-dire traversant son corps et son esprit, parle à propos de Spinoza d’un « détachement
serein, exceptionnel à l’égard du désir humain » qui « peut se
confondre avec un amour transcendant.» Voici donc Spinoza subtilement
mais illégitimement exilé dans l’inaccessibilité du firmament. C’est
oublier que, pour Spinoza, Dieu, c’est la Nature, à la fois Nature naturante
qui est cause de soi et de rien d’autre (Spinoza ne croit pas en une création)
et la Nature naturée, c'est-à-dire, pour faire court, le monde, les manières d’être, corps-esprits qui ne sont autres qu’expressions de la Nature naturante. Il n’y a donc pas de
transcendance, aucun autre monde. Peut-être juste un vide (bien que ce mot trahisse la pensée de Spinoza dans
l’acception de ce mot à son époque) un vide
dans un sens actuel du terme, c'est-à-dire une extériorité par rapport aux
limites, puisque nous ne pouvons connaître que deux des attributs de la Nature
naturante (à propos de laquelle Spinoza est resté un peu discret, voire
embarrassé.) Mais l’infini spinozien, n’est pas, comme le voudrait Lacan,
une transcendance; c’est simplement un inconnaissable.
Selon Lacan, la pensée de Spinoza étant qualifiée de
« position pas tenable pour nous », il ne nous reste à envisager,
pauvres humains, qu’une sorte de sacrifice de l’objet d’amour qui tombe sous le
couperet de la loi morale kantienne ou du meurtre sadien. Lacan énonce :
« cette position, (celle de Spinoza) n’est pas tenable pour nous.
L’expérience nous montre que Kant est plus vrai, et j’ai prouvé que sa théorie
de la conscience (…) ne se soutient que de donner une spécification de la loi
morale qui, à l’examiner de près, n’est rien d’autre que le désir à l’état pur,
celui-là même qui aboutit au sacrifice, à proprement parler, de tout ce qui est
l’objet de l’amour dans sa tendresse humaine- je dis bien, non seulement au
rejet de l’objet pathologique [donc kantien- c’est moi qui précise-]
mais bien à son sacrifice et à son meurtre [allusion à l’univers sadien- c’est encore moi qui précise] C’est pourquoi j’ai écrit Kant avec Sade. » N’est-ce pas rabattre l’un sur l’autre le
désir pur avec l’impératif catégorique kantien?
Plus
loin, Lacan indique que l’amour doit renoncer à son objet : nous sommes
aux antipodes de Spinoza. Lacan termine en précisant que l’assujettissement au
signifiant est l’opération produisant ce renoncement. On peut pourtant lire
l’expression finale comme une sorte de réminiscence des assertions
spinoziennes lorsque, à propos du désir
de l’analys(t)e, Lacan évoque un amour sans
limite. Si l’on entend sans limite
dans le sens d’infini, l’accent redevient en effet spinozien, (l’infini ne
représentant pour Spinoza que l’extension des attributs de la Substance).
Un
adieu en forme de révérence?
L’étrangeté queer Queer signifie
bizarre, tordu, étrange; étrange, étrangeté : on peut penser à Freud,
à son heimliche Unheimlichkeit traduit
par inquiétante étrangeté; mais comme heimlich
signifie familier, intime, qu’en est-il de cette étrangeté ?
Cette
question se pose à propos de la pensée queer. A quelle étrangeté assistons-nous? Si cette
mouvance sexuelle, théâtrale, artistique, philosophique et militante nous
provoque, n’est-ce pas parce qu’elle s’adresse à ce qui, en nous, apparaît à la
fois comme inquiétant et familier, une étrangeté incluse en quelque sorte et
que l’on voudrait spontanément exclure : « je ne veux pas
savoir », je ne veux pas connaître cette étrangère intimité.
Le
28 juin 1969, à New York, la police se met à poursuivre les clients d’un bar de
travestis et de drags. Une
résistance s’organise. Il s’ensuit des
violences de rue entre les clients et les policiers. On peut penser que cet
évènement a favorisé la constitution d’une catégorie gay et lesbienne
comme force politique. Dans les années quatre vingt, la résistance gay perdant
sa force subversive, apparaît comme une nouvelle norme s’orientant vers des
effets de mode et d’esthétisme. Elle est revendiquée par des hommes blancs, de
la moyenne ou haute bourgeoisie, occupant des emplois stables. Leur mode de vie
se stabilise et s’embourgeoise. Alors que leur mouvement de libération
s’inscrivait à l’origine comme une contestation de la norme hétérosexiste, ils
s’installent par la suite dans un nouveau conservatisme.
Le
terme de queer qui auparavant leur
avait été adressé comme une insulte est alors détourné, puis retourné, pied de
nez adressé à la fois à l’ordre hétérosexuel et au nouvel ordre gay par des
collectifs de femmes lesbiennes, chicanas,
noires, latines, en butte à des problèmes de chômage et d’insertion sociale. Le
terme prenait donc, au-delà de la pure acception sexuelle, une coloration
ethnique et sociale désignant des minorités exclues.
Des
pionnières de la pensée queer se détachent à l’intérieur du féminisme lesbien
dans les années quatre vingts : Monique Wittig, Gayle Rubin, Adrienne
Rich. Plus récemment, Teresa de Laurentis, Lynda Hart, Judith Butler, Eve
Kosofsky Sedgwick, Beatriz Preciado, creusent les anciennes pistes et en
explorent de nouvelles. Elles empruntent à Foucault la notion de biopouvoir, s’appuient sur
l’«Anti-Œdipe» de Deleuze et Guattari, utilisent les concepts de déconstruction et de différance forgés par Derrida.
Judith
Butler et Béatriz Preciado font aussi référence à Spinoza en ce qui concerne
les affects ainsi que la puissance d’agir. Leurs luttes,
orientées par une politique queer, contestent la mise au ban des minorités
sexuelles, ouvrent des espaces de liberté et entraînent des modifications de la
législation dans de nombreux pays. Leur critique vise les dispositifs
hétérocentrés ainsi que la binarité
hétéro/homo. Pour elles, la différence ne concerne pas deux sexes ou
deux pratiques sexuelles qui seraient opposés. Elle passe tout autant à
l’intérieur d’un lien homosexuel comme de toute autre forme de sexualité. La
notion de différence dépassant de simples oppositions binaires est donc à
élargir : il y a de la différence, sexuelle ou autre d’ailleurs,
dans toute forme de couple.
Quand
la pensée queer questionne le binarisme sexe/genre dans lequel le sexe serait
une donnée biologique tandis que le genre appartiendrait au champ culturel, la
question de la différence est de nouveau posée. Le sexe, lui aussi, serait,
dans le cadre de cette pensée, une construction issue des normes. Ceci nous
conduit à aller encore au-delà de l’approche des queers, en faisant le constat
que la différence ne concerne pas que la sexualité. Elle a une fonction logique
de structuration de nos vies, nos sociétés, nos pensées, nos symboles et dépend
du contexte temporel. La sexualité n’est qu’un champ particulier de sa
fonction. Donc, la restriction de cette notion de différence au sexe ou au genre, appliquée au champ
social, semble bien avoir pour seul effet de fabriquer des distinctions
catégorielles qui nourrissent les exclusions.
Les
queers contestent fortement la normalisation qui pérennise des oppositions
binaires; au nom de la respectabilité et des valeurs traditionnelles de
mariage, stabilité, procréation etc., la pensée dominante exclut des pratiques
marginales avec une extension de ce rejet vers d’autres domaines comme la race,
le langage, la classe sociale…et préserve ainsi ses intérêts au prix d’un rejet
des altérités. Bientôt, il faudra faire aussi avec la question du sida qui
vient renforcer des conduites homophobes, ainsi qu’y engageait sa première
désignation : GRID (Gay-relate Immuno deficiency). Avec l’apparition de
cette maladie, une nouvelle forme d’exclusion venait s’ajouter aux autres.
En
dépit d’un assouplissement apparent des opinions, on a pu voir tout récemment
un exemple stupéfiant de ces conduites accrochées à la norme lorsqu’un
député, Christian Vanneste, a déclaré dans la presse : L’homosexualité est inférieure à
l’hétérosexualité, car, si on la
poussait à l’universel, ce serait dangereux pour l’humanité. Il a
ajouté : s’ils (les homosexuels)
étaient représentants d’un syndicat, je
les recevrais volontiers. Mais ils ne
représentent rien, aucun intérêt social, et leur comportement est un comportement sectaire. Condamné à deux
reprises par le tribunal correctionnel de Lille puis par la cour d’appel de
Douai en 2006 et 2007, le voici blanchi
(!) en 2008 par la cour de cassation (Voir Le
Monde du 20.11.2008).
A
l’opposé de cette rigidité et de cette étroitesse de pensée, les queers, ainsi
que l’indique Javier Sàez dans « Théorie Queer et Psychanalyse »,
optant pour un nomadisme intellectuel, tentent de défaire par l’intermédiaire
de leurs expérimentations et interventions diverses, les fixations identitaires
en montrant que les identités sont
malléables, transformables et dépendent de la temporalité, selon que le moment
est stratégique, politique, artistique, ludique.
Dans
leur condamnation d’une orthodoxie hétérosexuelle, les queers englobent la
psychanalyse. Pourtant, on pourrait penser que Freud s’est montré un peu queer
avant la lettre lorsqu’il écrit dans ses « Trois essais sur la théorie de
la sexualité » :
« On peut dire que chez aucun individu
normal ne manque un élément qu’on peut désigner comme pervers […] C’est
précisément dans le domaine sexuel que l’on rencontre des difficultés toutes
particulières et qui paraissent insolubles dès le moment où l’on établit des
démarcations nettes entre les simples variations restant dans le domaine de la
physiologie normale et les symptômes de la maladie. »
Et
aussi : « C’est ainsi que, pour
la psychanalyse, l’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme n’est pas
une chose qui va de soi […] mais bien un problème. » Sans doute, Freud
conserve-t-il les catégories étroites de normalité et maladie, mais il n’hésite pas à poser l’hétérosexualité comme aussi
problématique que tout autre choix sexuel.
Lacan
aussi peut paraître queer lorsqu’il invente le concept de Réel (autrement dit
l’impossible), pour désigner ce qui, ne pouvant être saisi dans le filet des
mots, apparaît comme indicible. Sa
définition de la femme pas toute
évoque encore ce hors langage : sa
jouissance serait double, phallique, donc appartenant à l’ordre symbolique
d’une part, mais en même temps autre, quand elle se situe en-dehors de ce
champ. On pourrait dire que la place de cette femme pas toute est ce seuil plus ou moins oscillant entre le
langage et ce qui ne peut s’énoncer. Sa place s’indique donc de la marque d’un vide. Alors pourquoi
la psychanalyse a-t-elle mis le plus souvent les queers hors d’eux alors que les queers la mettaient en même temps hors d’elle ? C’est que Freud,
comme Lacan ont défendu bec et ongles le Père comme garant de l’ordre
phallique. La norme psychanalytique apparaît donc comme phallocentrée, même si
Lacan, dans ses derniers séminaires, semblait nuancer ce point de vue en
conceptualisant un hors-champ du symbolique qui aurait dû conduire à penser
autrement la perversion alors que sa
lecture des conduites perverses reste assez souvent conservatrice, même s’il
définit toute sexualité comme d’essence perverse.
Opposons
à une lecture normative de la sexualité ces lignes d’Eve Sedgwick
Kosofsky : C’est une des choses à
laquelle le queer peut se référer : la maille ouverte de possibilités, de
creux, de chevauchements, de dissonances et de résonances, de lapsus et d’excès
de sens où les éléments constituants du genre de chacun, de la sexualité de
chacun, ne sont pas faits (ou ne peuvent être faits pour produire une
signification monolithique. […]La sexualité en ce sens, peut-être, ne
peut que signifier la sexualité queer. Nous sommes là très près
d’une conceptualisation du Réel lacanien.
D’autre
part, le but recherché dans certaines expériences queers semble bien proche de
ce qui peut se vivre dans une cure. Voici ce qu’en écrit Lynda Hart dans
« La performance sadomasochiste entre corps et chair » à propos des lesbiennes S/M (lesbiennes sadomasochistes, à distinguer des lesbiennes vanille). Après avoir longuement démontré que l’on ne peut
considérer le fantasme comme un sans lieu
social, alors qu’au contraire il
est en jeu dans le social, elle
indique que les lesbiennes S/M semblent
être à la recherche du moment où quelque chose d’authentique peut
arriver. […] Dans le sadomasochisme,
le chiffrage qui marque la distinction entre représentation et figures de la
vie et de la mort est, au sein du rituel, le « devenir rien ». Le
corps de la « bottom » (passive) est le lieu où s’inscrit cette action de marquer. Les
« tops » (dominantes) facilitent
ce passage et sont garantes du retour. La dialectique se situe entre le corps –
demeure du « soi » construit culturellement-et la
« chair »-désir abstrait pour quelque chose qui n’est pas de la
représentation, qui lui est préalable ou est au-delà d’elle.
Bien
des signifiants ont là des accents lacaniens. Tandis que la top veille - ce que subit la bottom ne doit pas excéder ses
possibilités, cette dernière apporte la preuve de sa capacité à renoncer
ponctuellement à la structure de son moi,
ce qui a pu faire dire à Deleuze que les
masochistes sont de grands éducateurs.
Pour
comprendre ce qui sépare les performances queers de ce qui peut s’en rapprocher
dans la littérature (que l’on pense en particulier au « Ravissement de Lol
V. Stein » de M. Duras), dans de
multiples formes d’art ou dans l’expérience analytique, il faut revenir au
concept de performativité. Est performatif le langage qui crée ce qu’il énonce
(un coming out par exemple), à distinguer d’un langage purement descriptif.
Judith
Butler a bien fait la différence dans « Trouble dans le genre »
lorsqu’ elle veut montrer que les signes culturels sont performatifs puisqu’ils
nous imposent les normes sexuelles essentiellement à l’aide d’une sélection et
de répétitions constantes de signes empruntés au champ sémiotique. L’expérience
queer pourrait jouer comme une performativité alternative, comme on dirait d’un
courant qu’il est alternatif, créant et rendant visible une pluralité sexuelle.
Qu’apporte, de surcroît, la performance, c'est-à-dire la représentation ou la
théâtralisation, tantôt voilée par une esthétique, tantôt volontairement
exhibitionniste de pratiques sexuelles marginales? C’est que, pour les
lesbiennes S/M, l’on est toujours d’avance en représentation, même dans les
moments les plus privés.
Ce
qui questionne, c’est que lorsque la « performance » devient
violence, c'est-à-dire lorsqu’elle veut susciter le malaise, le scandale ou
l’horreur, elle contraint son public au voyeurisme ou au masochisme. En ce
sens, on peut la considérer comme performative (elle nous rend acteur de
l’expérimentation) et nous contraint à renoncer à notre moi; mais dans son aspect obscène, elle peut apparaître comme pornographique. Cela, il est vrai, n’est
qu’une variante de la prolifération des images qui saturent notre monde jusqu’à
en faire un vaste spectacle de pornographies diverses.
Toujours
est-il que dans l’exhibition, ce n’est plus dans un vide que ce moi se dissout ponctuellement; c’est
dans un espace surexposé et imposé de formes : impossible, là,
semble-t-il, de devenir rien même si
c’était le but visé. Nous comprenons maintenant sur quels seuils queer et
psychanalyse s’affrontent réciproquement : dans la performance, l’image
excède, troue et dépasse le symbolique dont les psychanalystes suiveurs de
Freud et Lacan veulent se faire passeurs, souvent fanatiquement et au mépris
des intuitions et avancées théoriques de leurs prédécesseurs en ce qui concerne
le sexuel ainsi que le Réel qu’il implique pour chacun selon Lacan. Certes, il
y a des passerelles. Ainsi Lynda Hart par exemple, écrit à propos de
l’expérience S/M : C’est une
rencontre sexuelle qui est aussi difficile à accomplir que la relation
thérapeutique. Ni l’une ni l’autre ne donne de garantie mais l’une et l’autre
sont des voyages qui sont performatifs – ils sont l’événement même, pas un
moyen pour une fin.
Judith
Butler, comme Lynda Hart et d’autres encore, reconnaissent, même si c’est de
façon exceptionnelle, le bien-fondé de la psychanalyse, mais persistent à juste
titre, peut-on penser, à contester sa complicité conservatrice avec la norme
phallocentrée en vertu de laquelle des théoriciens de la psychanalyse, tournant
le dos à une prise en compte réelle et non purement dogmatique des avancées de
Freud et Lacan, ignorent la pensée queer ou la diabolisent en condamnant de
possibles alternatives à l’hétérosexualité.
Quelques
uns, pourtant, ont tenté une approche des expérimentations, performances et
théorisations de ce mouvement. Ainsi Jean Allouch, a la suite de l’ouvrage
d’Ines Rieder et Diana Voigt : « Sidonie Csillag, homosexuelle chez
Freud, lesbienne dans le siècle »
a fait paraître en 2004 « Ombre de ton chien; discours
psychanalytique et discours lesbien »; Javier Sàez a écrit en 2005
« Théorie queer et psychanalyse », ouvrage qui m’a été un appui utile
en ce qui concerne une élucidation du contexte et de l’évolution du mouvement
queer. Ces auteurs appartiennent à un même courant lacanien, celui de l’Ecole
lacanienne de psychanalyse, dont une revue récente (2007) avait pour
titre : « Hontologies queer ». Dans cette revue, Mayette Viltard
consacre un article au livre de Catherine Lord « L’été de sa
calvitie ». En voici les premières lignes : Quand j’ai lu les premiers
extraits du livre de Catherine Lord, […], l’émotion m’a sur le champ fait
décider qu’il fallait que ce livre soit traduit et publié en France : un
livre d’art sur un sujet inattendu, un
cancer du sein qui improvise des situations
que le sujet doit sans cesse artistiquement performer sous peine d’être
illico naturalisé en objet du discours médical ou autre. Rencontre d’une voix
ironique, politique, aussi faible qu’impitoyable, et surprise, un effet de
proximité avec une autre pratique, celle de la psychanalyse. Il se trouve
que Catherine Lord est aussi drag queen ou drag
king. Indiquant plus loin, que dans des performances, Catherine Lord et sa compagne mettent en jeu leur
couple, Mayette Viltard montre que, de ce fait même, l’articulation amour/désir peut se rendre visible, de
telle sorte que le masochisme ne se déplace pas, pour Catherine Lord dans le
champ médical au moment où elle doit affronter son cancer.
L’on
ne peut faire abstraction, dans cette approche de la pensée queer, de
l’expérimentation particulière de Béatriz Preciado, philosophe, qui, dans
« Testo junkie » tente de montrer dans son propre corps, en ingérant
quotidiennement de la testostérone, comment les progrès de la chimie et de la
technique peuvent nous transformer en technocorps
sous les effets de ce qu’elle nomme la
pharmacopornographie. S’identifiant
comme trans, elle tente de dévoiler
le genre et le sexe en tant que prothèses. Elle écrivait en 2001 dans le
« Manifeste contrasexuel » : Le
genre n’est pas seulement performatif, […]. Le genre est avant tout
prothétique […]. Le genre ressemble au gode. Parce que les deux dépassent
l’imitation. Sa plasticité charnelle déstabilise la distinction entre l’imité
et l’imitateur, entre la vérité et la représentation de la vérité, entre la
référence et le référent, entre la nature et l’artifice, entre les organes
sexuels et les pratiques du sexe. Le genre pourrait devenir une technologie
sophistiquée qui fabrique des corps sexuels.
Son
dernier ouvrage, elle le définit comme un
protocole d’intoxication volontaire à base de testostérone synthétique
concernant le corps et les affects de B.P. […], une fiction auto politique ou
une autothéorie. Certains liront ce texte comme un manuel du bioterrorisme du
genre à l’échelle moléculaire. D’autres y verront un simple point dans une
cartographie de l’extinction. Le lecteur ne trouvera pas ici de conclusion
définitive sur la vérité de mon sexe, ni d’oracle sur le monde à venir.
Dans
ce texte, les réflexions philosophiques, les séances d’ingestions hormonales et
les descriptions de pratiques sexuelles alternent. Pris dans une écriture, il
reste de l’ordre du discursif performatif, de l’ordre du témoignage, mais
particulièrement dérangeant. Ce technocorps qu’elle décrit et devient, ne
pourrait s’imaginer que dans une altération
de l’esprit, enveloppe du corps
selon Spinoza, auquel elle recourt en plusieurs occurrences. Mais lorsqu’elle
forge, s’appuyant sur
l’« Ethique », une
formulation telle que potentia
gaudendi (pouvoir de ressentir de la joie), c’est en juxtaposant deux mots
qui ne le sont pas dans l’énonciation de Spinoza. En effet si dans un scolie de
la quatrième partie de l’ « Ethique », le philosophe parle de pouvoir, c’est de pouvoir d’agir selon la Raison toujours en lien avec le
Désir dans l’« Ethique », ce qui fait naître
la joie. Donc potentia et gaudendi n’y
sont pas amalgamés. Il s’agit là d’une lecture très personnelle de la part de
Beatriz Preciado : elle transforme la puissance d’agir en une sorte de
surpuissance dont l’aspect artificiel, qu’elle assume du reste, laisse
perplexe.
Comment
ne pas se dire que, devenu à l’aide d’artifices, prothèse de chair à l’état pur, l’homme s’inscrirait dans la mort? L’homme prothétique ne serait plus qu’une
sorte d’écorché cyborg dans une
enveloppe de plastique translucide. Le texte porte la marque de la mort dès la
dédicace : « A nos morts »
qui sont désignés par une initiale donnant à penser que ce sont des victimes du
sida et le préambule nous avertit que le livre est écrit après la mort d’un ami
et qu’il en représente le deuil. Par un réflexe de vie, elle en
appelle à la venue d’un temps postpharmacopornographique, une ère postporno, comme elle l’écrit. Elle justifie donc l’intoxication
volontaire (elle emprunte la formule à Sloterdijk) en tant que
résistance politique : Face à
l’esprit de chapelle et à l’endoctrinement moral qui ont dominé les politiques
féministes queer et de prévention du sida, il est nécessaire de développer des
micropolitiques de genre, de sexe et de sexualité basées sur des pratiques
d’auto-expérimentation (plus que de représentation) intentionnelles qui se
définissent par leur capacité de résister à et de défaire la norme, de créer de
nouveaux plans d’action et de
subjectivation.
Elle
en appelle à Freud : L’autoanalyse
telle que Freud la pratique, est avant tout une pratique d’expérimentation
matérielle. La théorie de l’interprétation des rêves et la cure par la parole
doivent se comprendre comme méthode d’intoxication par les images et le langage
en tenant compte de leur caractère chimico-matériel. Elle ajoute que ce
n’est qu’après avoir ingéré des substances chimiques à l’effet désastreux, que
Freud est revenu à la parole dont elle compare l’impact dans la cure à l’effet
de substances chimiques. Se faire auto-cobaye est, par conséquent, pour elle,
une forme de résistance qui n’exclut pas la psychanalyse : La queeranalyse ne s’oppose pas à la psychanalyse. Elle la
dépasse en la politisant. Elle serait une pratique qui, au lieu d’envisager la
dissidence de genre sous le prisme de
la pathologie psychologique, comprendrait la normalisation de ses effets comme
des pathologies politiques. La queeranalyse ne rejette pas non plus
l’utilisation des rêves, la cure par la parole, l’hypnose, ou autres méthodes
issues de pratiques psychologiques, telles que la programmation
neurolinguistique ou la psychomagie. Elle réclame la critique des rhétoriques
de genre, de sexe, de race et de classe à l’œuvre dans ces techniques
psychothérapeutiques ainsi que la libre réappropriation des biocodes
(discursifs, endocrinologiques, visuels, etc.) de production de la
subjectivité.
Beatriz
Preciado aurait donc recours à l’utilisation de prothèses (godes, harnais,
testostérone…), pour prouver que nous sommes, en ce siècle du contrôle, réduits à devenir des
technocorps fabriqués par ce qu’elle nomme la pharmacopornographie.
Il
serait sans doute plus approprié de dire qu’elle y a recours pour sa propre
jouissance dont elle fait outil politique. Prise dans une forme singulière de
la pulsion, elle en fait pensée singulière sans doute difficilement
généralisable, mais dont certains aspects de vérité posent des questions
essentielles. Il serait hypocrite, en effet, de prétendre que nous ne sommes
pas, en quelque sorte, logés à la même enseigne : nos
engagements politiques ne mettent-ils pas en jeu, pour chacun(e) d’entre nous,
nos destins pulsionnels, que nous nous revendiquions dans ou hors de la norme?
Force est de reconnaître que cette norme est une fabrique culturelle. Qui
n’utilise pas la chimie, médicamenteuse ou hormonale? Qui n’a pas, au besoin,
recours à des greffes, pour un mieux-être passant par une modification
corporelle…sans parler des recours à la chirurgie esthétique?
Nous
interrogeant sur nous-mêmes et nous provoquant, parfois jusqu’à l’écœurement,
mais aussi, nous donnant à penser grâce à des approfondissements conceptuels,
Beatriz Preciado montre bien, par ailleurs comment nous sommes devenus objets
de manipulations visant à fabriquer des cycles excitation/frustration, dans le but de nous rendre plus performants dans le champ de la
production et de la consommation.
Ainsi
que l’avait déjà montré Foucault, notre
sexe devient donc un outil à la portée de, et utilisé, par la société de
consommation. On peut dire que Beatriz Preciado, poussant la pensée queer
ainsi que la psychanalyse jusqu’à
l’extrême, allant même au-delà, tente de les dépasser, de les achever dans ce miroir tendu à notre
temps. Tentative vaine, semble-t-il. Que signifierait en effet achever, sinon
une sorte de mise à mort? Qui dira où est l’extrême? Il ne peut apparaître,
sauf à signifier un désir de fin du monde, que comme relatif à un contexte
personnel dans son lien avec une époque. Et donc aller au-delà ne paraît
légitime qu’en tant que traversée qui ne serait pas méconnaissance ou
anéantissement du point de départ. Une telle éradication, on pourrait la
redouter d’expériences d’« intoxications volontaires » en lesquelles
se confondraient sujet et objet de l’expérience, en un auto-engendrement
psychiquement et socialement coûteux.
Reste à savoir si, rejetées par l’orthodoxie
psychanalytique, les formes actuelles et variées des sexualités marginales ne
deviendraient pas le symptôme, le Réel de la psychanalyse quand, complice de la
norme bien pensante, elle se fait sourde à la pluralité des pratiques qui, à
notre époque, veulent se faire reconnaître comme façons particulières
d’exister mais aussi comme formes de contestation politique. Si ces deux pensées à l’exception de quelques
mouvements de l’une vers l’autre restaient en
dehors l’une de l’autre, la psychanalyse passerait à côté d’une nécessaire
mutation, se ferait prisonnière d’un
trouble dans le genre, tandis que les performances
pourraient rater une occasion de visibilité
discursive.
Queer resterait alors le point aveugle de ceux qui,
psychanalystes où pas, ex-portés d’eux-mêmes, et se condamnant à en être
dé-portés, résistent à s’avancer vers leur propre étrangeté : ex-propriation.
Un lieu sans lieu : la poésie.
On façonne l’argile pour en faire des vases
mais c’est du vide interne
que dépend leur usage.
Une maison est percée de portes et fenêtres,
c’est encore du vide
qui permet l’habitat.
Lao Tseu.
Entre norme et marginalité; sens et
non sens; profération et silence, ce
sont les mots qui dessinent des espaces sous des formes aléatoires, diverses et
mouvantes selon le contexte temporel; ces mots, le langage les organise; mais
il doit rencontrer sa limite sans quoi
apparaîtrait la monstruosité d’un symbolique
compact. La poésie est l’une de ces terres vides vers où peut être expulsée
la signification émigrant dans l’énigme.
Le
langage est fracture, entaille; en ce sens, il est séparateur et marque les
différences, les distances; il creuse, entre la plénitude du monde et nous, un
précipice qui ne sera pas comblé ni traversé. Il nous exproprie, nous assignant à l’exil : nous ne
connaîtrons pas la présence absolue dont les mots ne sont que le symbole :
Ceci n’est pas une pipe, écrivait Magritte sous l’objet re-présenté.
Dans
cet exil, traversant la région du silence indifférencié, nous tentons des
passages vers les autres, à l’aide de nos mots qui invitent à l’échange de nos
sensibilités et de nos théories, tout en restant les marqueurs de la scission.
Désormais la division cerne nos espaces et permet à la pensée de s’élancer plus avant à partir de
points de vue éventuellement conflictuels. Ainsi naîtront d’autres liens,
d’autres modes d’exister et de nouveaux concepts philosophiques, scientifiques,
artistiques.
Mais
ce qui nous précipite dans le verbe et dans les codes discursifs est cela même
qui produit une déconsidération de la poésie car, pas toute symbolique, dans une seconde rupture, elle nous exile de
la langue usuelle, elle en devient l’écart.
Elle nous restitue une nature, sous une forme pressentie qui
n’est pas le signe de la chose mais la chose elle-même, lorsque celle-ci
se sublime en nous au point de nous
rendre poète, exaltant notre désir quand nous la sentons si digne d’être
approchée. Ce pressentiment ne
produit aucun comblement car si le langage, avec ce second décrochage, se
faisant poétique, réveille nos affects, oriente un autre accès
au savoir, dégageant en nous une ouverture plus large que celle dont l’objet
charnel est l’agent, c’est au prix de s’inscrire dans un vide qui est, plus
qu’une absence, son enveloppe
immatérielle. Cet entour, ne se laisserait envisager que comme un non-langage
tout autant que comme un non-objet.
Ce
rien, cet impalpable, nous nous emploierons en vain et non sans
risque ni douleur, parfois, mais toujours avec ferveur, à la limite du sens,
dans un hors sens, à le saisir. Risque, douleur, ferveur, spécifient un hors
lieu, celui de ce deuxième exil.
L’appel
du vide, permet l’épiphanie de la chose sous la forme d’une
décomposition/recomposition, une
déflagration de jouissance enstatique et, sous cet impact s’ouvrent d’autres sentiers, s’élargissent
d’autres horizons, s’écoutent d’autres syntaxes. Nous déplaçant hors de nous, la poésie nous y ancre
autrement en nous : ce dehors
est l’extrême de notre dedans, la
dissolution la plus réjouissante de notre forme évidée.
Questions en guise de conclusion
Le
survol de ces formes d’exclusion : phobie de l’intrusion, évitement de
Spinoza par Lacan, stigmatisation des sexualités marginales par la norme ainsi
que par le dogmatisme psychanalytique et réciproquement, mise au ban de la
poésie par l’hégémonie du symbolique, ouvre la question de notre rapport au
vide.
Quand
nous nous mettons hors de nous, soit
en expulsant l’autre, soit en tentant d’effacer notre moi, ne sommes-nous pas en quête d’un vide que notre culture occidentale, fondée sur le religieux, la
conscience, la pensée, l’intention, ne nous a pas permis de créer dans notre
intimité; une sorte de mort consentie qui permettrait un éveil? N’est-ce
pas ce que dit François Meyronnis dans « De l’extermination considérée
comme un des beaux-arts? » : Souvent
il (celui qui émet la phrase de réveil) est né avec un pied hors de la vie – et grâce à ce pied-là
le vivre montre ce dont il est capable.
Car celui qui émet la phrase de réveil a un pied dans la tombe mais la tombe ne
le contient pas. Au lieu de mourir, il acquiert le libre usage de sa naissance,
employant le trésor renfermé en elle : une richesse qui flambe, qui brûle. Il
meurt et naît sans cesse, le peleur de langue : on ne le fixe à aucune chaîne
biologique. La vie, il ne la reçoit pas au départ. A chaque instant, il
l’atteint. Il y arrive en traversant la mort avec son souffle. Quand cela a
lieu, les démons pleurent.
Pensons aussi à Montaigne : C’est la
condition de votre création, c’est une partie de vous que la mort ; vous
vous fuyez vous-mesme. Cettuy votre estre que vous joüyssez est également party
à la mort et à la vie.
Mais
c’est sans doute le « Tchouang-tseu » qui énonce le mieux la
prépondérance du vide, sa supériorité sur le monde des formes. Il y a, selon
cet ouvrage, deux régimes d’activité, celui de la terre et celui du ciel.
L’activité terrestre, c’est ce que nous vivons quotidiennement, ce sont les
champs en lesquels s’exercent nos affects, notre conscience, nos engagements,
nos actes. Le ciel est le lieu des animaux, de nos rêveries, mais aussi celui
de l’oubli et du vide, image de la mort. Le
«Tchouang-tseu » considère le «vivre» comme va et vient de l’un à
l’autre, aller retour aisé pour une pensée qui, ne se fondant pas sur une
transcendance, n’est pas tentée par le pathos accompagnant souvent, en
Occident, ce qui est de l’ordre de l’effacement de soi-même ou de l’objet.
Les
différentes formes du sacrifice, du sadomasochisme et leurs cortèges de drames ou de situations pathétiques sont
sans doute, dans nos cultures, le symptôme d’une difficulté d’accès au vide et
représentent peut-être l’effort désespéré pour y parvenir. Pourrions-nous vivre
à l’image de notre souffle : inspiration (création), expiration
(mort) ? Et, après l’expiration, se produit, si l’on y prend garde,
pendant une minuscule fraction de seconde, une pause infime (le rien, le vide)
qui prélude à un nouveau cycle.
A
l’image de cet instant-là, pourrait-on envisager un état de non pensée, une inconnaissance absolue,
celle que le « Tchouang-tseu » nomme le jeûne de l’esprit? Il s’agirait de mettre la vie au-dehors, de se défaire, un temps, de soi et du
monde. Aurait-on alors accès à ce qu’évoque Spinoza sans véritablement le
conceptualiser, peut être pace que
c’est de l’ordre de ce qui échappe : cette nature naturante, vide qui favoriserait le changement, la
transformation, fonte et re-fonte continuelle du vivant, et, à coup sûr du désir?
L’exercice
du vide pourrait-il avoir, enfin,
une fonction anthropologique, en ce qu’il ferait pièce aux excès de
l’appropriation? On peut penser à la façon dont Paul de Tarse, expropriant l’Ancien
Testament de sa singularité, par des manœuvres discursives, le réduit, ainsi
que le montre Jean-Michel Rey dans « Paul ou les ambiguïtés », à
n’être que la préfiguration du Nouveau, auquel, dès lors, se l’appropriant, il
l’incorpore. Cette expropriation-appropriation doctrinale a des effets
politiques jusqu’à notre époque; l’un d’entre eux a nom Auschwitz. Si l’on
cherche à traduire ce processus dans une dynamique logique qui pourrait être un
outil conceptuel, l’on devrait faire le constat que toute relève, en
laquelle une transfiguration affichée ne serait que le masque d’une suppression,
donc un déni de transmission, génèrerait un totalitarisme.
Le
vide serait alors un antidote
éthique : une expropriation, qui aurait la forme d’un désir profond
de lâcher prise, pourrait s’envisager comme contestation d’une
expropriation à visée captatrice.
Cultiver
une aptitude à se dés-identifier ponctuellement, selon l’enseignement du
Tchouang-Tseu, serait une façon, parmi d’autres, sans doute, de tenter une résistance
aux excès de l’appropriation et de jouer le vide contre les
emprises.
Noëlle
Combet
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