Revue d’idées et d’opinion

 
Pour me rapprocher 
de tous les autres, 
la distance 
qui me sépare de moi-même.

 
 







 


 

 

numéro 6 

La contre-culture marrane, culture de la méconnaissance
son apport aux questions contemporaines
par Claude Corman et Paule Pérez

 

« L’humour, comme disait Wladimir Jankélévitch, exige de l’homme autre chose encore : qu’il se moque de lui-même, pour qu’à l’idole renversée, démasquée, exorcisée, ne soit pas immédiatement substituée une autre idole. »

 
Il existe une injure initialement raciale qui avec le temps s’est transformée en un substantif culturel ou anthropologique endossable, c’est-à-dire qui ne provoque pas les réactions habituelles de fuite ou de colère. Et cette injure, c’est celle de « marrane ». Marrano, en vieux castillan signifiait porc.

« Marrano », porc, fourbe, traître, ce qui n’est pas le moindre des opprobres…C’est de ce terme qu’on traitait ainsi dans les royaumes espagnols et portugais les juifs convertis de force au christianisme, qui étaient suspects de mener une vie spirituelle double : c’est-à-dire de pratiquer la religion catholique à l’extérieur et de judaïser en secret à la maison, dans l’univers fanatique de l’Inquisition. Celle-ci, créée par la papauté dans le projet de faire du catholicisme la religion unique, a sévi, on l’oublie trop souvent, dans de nombreux pays, et pas seulement en Espagne et au Portugal, où elle fut il est vrai, la plus intraitable. La terreur qu’elle inspira a laissé également ses traces en France et en Italie. Ainsi d’ailleurs que dans le Nouveau-Monde où elle eut ses émissaires. En Péninsule ibérique, elle fut plus spécialement l’instrument de pouvoir de prédilection de la monarchie ultra-catholique, de ses épigones et ses successeurs. Quelles qu’en soient ses modalités et où qu’elle fut, l’Inquisition développa ses œuvres pendant une longue période, allant du XVe au XVIIe siècles.

Bien qu’il ne fasse aujourd’hui que quelques lignes succinctes dans les manuels scolaires, il faudrait être obtus pour ne pas voir que ce fanatisme préfigura d’autres barbaries plus récentes. S’instaurant en « acte de foi » l’Inquisition ne se contenta pas d’enquêter sur des milliers de personnes dans un large territoire, d’instruire d’innombrables procès sur la foi, de brûler les livres. Elle fit preuve d’un talent inouï à extorquer l’aveu, l’aveu d’hérésie à ceux de qui elle exigeait d’être hérétiques à la foi de leurs ancêtres, instaurant ainsi le mensonge comme masque à la fidélité et à l’insoumission tout à la fois ; elle employa les flammes des bûchers pour détruire par le feu des êtres humains de tous âges en place publique et radicalisa sa posture jusqu’à cet ultime état que fut le concept de « propreté de sang[1] ». Ce qui aboutit au départ contraint et précipité des « juifs » et des « marranes » (quelle pouvait être alors la différence ?) d’Espagne et du Portugal, bannis du territoire par un décret qui de surcroît les spoliait de leurs biens[2].

Mais si les aspects violents de cette histoire une fois remémorée sont reconnus par tous, les répercussions qui s’ensuivirent, de par leur caractère diffus, confus, sont moins visibles. Et, à ce titre, ils ont été moins repérés par les historiens, y compris par les spécialistes des mentalités et des déplacements de populations.

En effet, la suite de l’histoire marrane donna lieu à des pérégrinations tragiques, à des évasions clandestines, à des naufrages, à des migrations aux quatre points cardinaux, à des attaques en mer, des éclatements familiaux, à des controverses religieuses profondes, à des doutes, à de l’incroyance, à des suicides, à d’innombrables installations précaires et qui mirent des décennies à se stabiliser, à de nouveaux départs de pays d’accueil peu stables dans leur politiques d’hospitalité, au  désespoir à se voir assignés au statut de paria et à l’espérance d’acquérir enfin une citoyenneté, voire une position de « sujet » de quelque prince régnant…Ces faits et gestes pour survivre, font souvent partie du patrimoine de récits des familles, mais n’ont que récemment fait l’objet d’études spécifiques.

Dès lors que cette situation a existé, s’étendant sur tant de pays et pendant une aussi longue durée, comment peut-on aujourd’hui penser qu’elle ne toucha que les familles frappées directement par le bannissement ou la persécution ? Connaissant les agissements de l’Inquisition, animées par la terreur de tomber dans ses filets, toutes les populations de l’Europe étaient informées du sort des mauvais convertis, des réfractaires, de ces pêcheurs désignés aux pires avilissements. Est-il concevable que les pays qui voyaient arriver ces nouveaux habitants en nombre aient pu les ignorer et ne pas en être touchés d’une manière ou d’une autre?

Pour notre part nous sommes convaincus qu’on n’a pas encore mesuré la déflagration que fut l’ère inquisitoriale bien au-delà de la fraction séfarade[3] du peuple juif, et du trauma qu’elle a constitué, et que celle-ci est forcément encore à l’oeuvre aujourd’hui.

Cette période a charrié de profonds bouleversements pour tout le monde européen et jusqu’aux rives orientales de la Méditerranée et de la Mer Noire. Et cependant elle reste non étudiée en tant que telle, au point que nous nous demandons si l’événement marrane ne joue pas comme un refoulé de l’histoire et des historiens du monde occidental.

Ce refoulement est renforcé et s’expliquerait par le fait que les marranes se sont de fait « intégrés » : qui penserait aujourd’hui que Cervantès fut « le » romancier marrane par excellence, que Michel de Montaigne, premier magistrat de Bordeaux, était petit-fils de marrane[4], ainsi que Spinoza dont l’œuvre philosophique inaugure la liberté de penser de chacun face à tout pouvoir théologico-politique ? Mais par ailleurs, aux antipodes, on se souvient aussi de l’épisode d’un autre descendant de marranes, le faux messie Sabbataï Zvi, qui finit par se convertir à l’Islam en Turquie…En peu de générations, l’hybridation judéo-chrétienne si particulière de la marranité semble s’être fondue dans les sociétés européennes par imprégnation réciproque (et en Amérique latine) jusqu’à en devenir interstitielle, et de ce fait invisible. Mais, pour aussi déroutante qu’elle puisse être, il ne fait pas de doute qu’elle a laissé des traces, comme un reste qui refuserait à se laisser oublier et qui témoigne encore de ces événements.

De ces troubles, ces exils et ces dangers, c’est une mentalité inédite, hybride et ironiquement déroutante qui naquit : pour le Juif véritablement ou non « converti », une fréquentation inévitable de ce qui lui était jusque là étranger et ennemi ; et pour le Chrétien dominant, une marge d’incertitude à cerner son voisin proche. Les deux places sociales auparavant bien limitées, apparemment fiables et reproductibles, de l’insulteur et de l’injurié, perdent leur netteté, leur évidence, rendant par là inopérante l’alternative fuite-combat qui marque ordinairement le territoire des réactions à ce qu’on nomme aujourd’hui l’interpellation raciste. Nous appelons cela la culture marrane, et dans une terminologie contemporaine nous l’appelons culture de résistance et de survie. C’est exactement une contre-culture. Et c’est un phénomène de culture quasi-oublié. 

La marranité a profondément remis en cause la question des conversions et des communautés humaines, celle du statut de la personne et des groupes, relativisant les notions d’appartenance et de soumission. Au fil des siècles, marqués par le déclassement et le mépris, personnes et groupes ont eu à s’aménager, pour survivre, une identité floue, composite, multiple et divisée, leur permettant justement de survivre, et même de vivre en ces temps troublés. Même si c’est là le comble de l’ambiguïté, on peut penser justement que « c’est parce que la marranité a réussi », qu’on n’a plus vu les marranes, qui s’en sont trouvés absorbés comme les mouvements marginaux dans un processus qu’on appellerait aujourd’hui « récupération ». Mais, tout comme certains mécanismes de l’Inquisition sont encore à l’œuvre, la marranité n’y a pas forcément pour autant perdu ses caractères opératoires, par-delà l’arrière-fond historique-religieux.

 

La « piste marrane », pour penser notre temps

Dans un précédent ouvrage, nous avons tenté de porter l’accent sur quatre éléments constitutifs de ce qu’est pour nous la figure marrane : la double perte d’identité religieuse (ou, ce qui revient un peu au même : son double gain), l’expérience du déclassement, la stratégie du secret et la pratique de la méconnaissance[5].

A partir d’une double défaillance, celle qui porta atteinte à leur fondement spirituel, puis celle qui invalida leur espoir de citoyenneté, les marranes ont créé un spectre formé de nombreuses réponses, très diverses, aux questions auxquelles les confrontait leur difficile condition.

Ainsi : la marranité a confirmé la nécessité de distinction entre sphère privée et sphère publique, générant ainsi la culture du secret et développant le champ de l’intime ; elle a figuré à plusieurs titres la marque de ce qu’on nomme aujourd’hui « interculturel » ; au fil des générations elle a été un vecteur de subvertissement des adhésions sans nuance à toute posture figée, tant les marranes furent malgré eux conduits à une compétence à l’esquive et au brouillage d’identité.

La multiplicité même de ces réponses suffirait à démanteler la construction d’un modèle en tant que tel. Et c’est cette multiplicité même qui nous amène pourtant à proposer, comme une posture d’hypothèse, celle d’une marranité contemporaine comme un modèle fondateur et fécond !

Au fil de notre collaboration déjà longue, et depuis la fondation de notre revue, la nécessité s’est confirmée en effet pour nous de re-confronter cette aventure étrange qui marqua les tout débuts de la modernité européenne, à ses corrélats moraux, sociaux et politiques. Explorer « la piste des marranes », chercher les traces qu'ils auraient laissées derrière eux, comme une « manière d'être » qui s’avéra éminemment opératoire, nous a conduits notamment à une réflexion sur les identités pré-occupantes, capables de s’ouvrir à une transversalité, au lieu de se refermer sur des « assurances communautaires » - ou sur la conception illusoire d’une intégration réussie à force de volontarisme.

Enfin, à nos yeux, l’échappée marrane, contre-culture, culture de résistance et de survie, a permis de constituer de nouveaux objets de pensée à partir du caché, du « méconnaissable », de l’« in-su », de ce qui se placerait, pour ainsi dire, juste en contiguïté avec le principe de l’identité : se rappeler l’urgence à toujours interroger de l’intérieur ses propres sources, la part obscure ou refoulée, voire déniée, de sa pré-destination, sa généalogie. Ainsi tout en rappelant des faits historiques ou culturels, mais à mille lieux d’un retour à l’origine ou d’une inconsolable nostalgie, nous voudrions en dégager des indicateurs pour aujourd’hui. Qu’en est-il des questions cruciales de la citoyenneté, l’appartenance, l’universalité, la singularité, la laïcité, si on les examine au prisme de l’incertitude, de l’indéfini, du paradoxe marrane, comme alternative aux dogmes, à l’intolérance patente ou masquée, et par-delà, comme soutien au désir du vivre ensemble ?

Nous vivons en des temps marranes, c’est-à-dire des temps troublés, des temps de rupture, de déclassements, d’exils, de déracinement, de confusion des langues et des croyances, voire des sexes et des genres ; des temps qui, de par leurs trouées, leurs manques, font surgir ce qu’ils ont d’émancipateur, de subversif, de facteurs d’espérance. Des temps qui confrontent ainsi les êtres à des contradictions intimes, à des convertibilités inattendues, à des paroles désajustées et inquiétantes, dans un  ensemble dialectique, en suspension, qui est aussi créateur de possibles.

Il n’était certes pas facile d’exposer les grandes lignes d’un tel phénomène de culture, et cependant c’est parce que l’utilité, voire la nécessité nous en est apparue, que voici trois ans, nous avons lancé sur la toile le premier numéro de notre revue. L’écho rencontré par notre initiative auprès de quelques autres, nous a conduits à publier le numéro un de Temps Marranes sur papier en ce début 2009.

Entre temps, de nouveaux auteurs nous ont adressé leurs contributions. Celles-ci témoignent de leur intérêt pour l’acception élargie du nom marrane, que nous tentons d’élaborer, au-delà de l’ancrage historico-religieux.

Ces dernières semaines, et notamment après le numéro cinq, une augmentation des consultations de temps-marranes.info, s’est accompagnée d’une nette extension territoriale. Dans toute l’Europe, mais aussi aux USA, au Canada, au Mexique, à la Réunion. Aussi, nous faisons savoir à nos lecteurs de toutes ces outre-mers, que nous sommes prêts à prendre connaissance de leurs écrits, en anglais, espagnol, allemand, italien, arabe, hébreux, langues que les rédacteurs de temps marranes peuvent lire et traduire.

Claude Corman et Paule Pérez


[1] La fameuse Institucion de limpieza de sangre

[2] En 1492 pour l’Espagne et en 1497 pour le Portugal

[3] Celle issue de la péninsule ibérique (en hébreu, Séfarad = Espagne)

[4] Son grand-père maternel Lopez qui acheta le domaine de Montaigne

[5] Voir l’essai Sur la piste des marranes, de Claude Corman , Ed. du Passant, 2000 (N.D.A.).



© Copyright Temps marranes

Toute reproduction des articles 
ou extraits parus dans le site 
de Temps marranes 
à des fins professionnelles 
est interdite 
sans l’autorisation 
de Temps marranes