« L’humour, comme disait
Wladimir Jankélévitch, exige de l’homme autre chose encore : qu’il
se moque de lui-même, pour qu’à l’idole renversée, démasquée, exorcisée, ne
soit pas immédiatement substituée une autre idole. »
Il existe une injure initialement raciale qui avec le temps s’est
transformée en un substantif culturel ou anthropologique endossable,
c’est-à-dire qui ne provoque pas les réactions habituelles de fuite ou de
colère. Et cette injure, c’est celle de « marrane ». Marrano, en
vieux castillan signifiait porc.
« Marrano », porc, fourbe, traître, ce qui n’est pas le
moindre des opprobres…C’est de ce terme qu’on traitait ainsi dans les royaumes
espagnols et portugais les juifs convertis de force au christianisme, qui
étaient suspects de mener une vie spirituelle double : c’est-à-dire de
pratiquer la religion catholique à l’extérieur et de judaïser en secret à la
maison, dans l’univers fanatique de l’Inquisition. Celle-ci, créée par la
papauté dans le projet de faire du catholicisme la religion unique, a sévi, on
l’oublie trop souvent, dans de nombreux pays, et pas seulement en Espagne et au
Portugal, où elle fut il est vrai, la plus intraitable. La terreur qu’elle
inspira a laissé également ses traces en France et en Italie. Ainsi d’ailleurs
que dans le Nouveau-Monde où elle eut ses émissaires. En Péninsule ibérique,
elle fut plus spécialement l’instrument de pouvoir de prédilection de la
monarchie ultra-catholique, de ses épigones et ses successeurs. Quelles qu’en
soient ses modalités et où qu’elle fut, l’Inquisition développa ses œuvres
pendant une longue période, allant du XVe au XVIIe
siècles.
Bien qu’il ne fasse aujourd’hui que quelques lignes succinctes dans les
manuels scolaires, il faudrait être obtus pour ne pas voir que ce fanatisme
préfigura d’autres barbaries plus récentes. S’instaurant en « acte de
foi » l’Inquisition ne se contenta pas d’enquêter sur des milliers de
personnes dans un large territoire, d’instruire d’innombrables procès sur la
foi, de brûler les livres. Elle fit preuve d’un talent inouï à extorquer
l’aveu, l’aveu d’hérésie à ceux de qui elle exigeait d’être hérétiques à la foi
de leurs ancêtres, instaurant ainsi le mensonge comme masque à la fidélité et à
l’insoumission tout à la fois ; elle employa les flammes des bûchers pour
détruire par le feu des êtres humains de tous âges en place publique et
radicalisa sa posture jusqu’à cet ultime état que fut le concept de
« propreté de sang ».
Ce qui aboutit au départ contraint et précipité des « juifs » et des
« marranes » (quelle pouvait être alors la différence ?)
d’Espagne et du Portugal, bannis du territoire par un décret qui de surcroît
les spoliait de leurs biens.
Mais si les aspects violents de cette histoire une fois remémorée sont
reconnus par tous, les répercussions qui s’ensuivirent, de par leur caractère
diffus, confus, sont moins visibles. Et, à ce titre, ils ont été moins repérés
par les historiens, y compris par les spécialistes des mentalités et des
déplacements de populations.
En effet, la suite de l’histoire marrane donna lieu à des
pérégrinations tragiques, à des évasions clandestines, à des naufrages, à des
migrations aux quatre points cardinaux, à des attaques en mer, des éclatements
familiaux, à des controverses religieuses profondes, à des doutes, à de
l’incroyance, à des suicides, à d’innombrables installations précaires et qui
mirent des décennies à se stabiliser, à de nouveaux départs de pays d’accueil
peu stables dans leur politiques d’hospitalité, au désespoir à se voir assignés au statut de paria et à l’espérance
d’acquérir enfin une citoyenneté, voire une position de « sujet » de
quelque prince régnant…Ces faits et gestes pour survivre, font souvent partie
du patrimoine de récits des familles, mais n’ont que récemment fait l’objet
d’études spécifiques.
Dès lors que cette situation a existé, s’étendant sur tant de pays et
pendant une aussi longue durée, comment peut-on aujourd’hui penser qu’elle ne
toucha que les familles frappées directement par le bannissement ou la
persécution ? Connaissant les agissements de l’Inquisition, animées par la
terreur de tomber dans ses filets, toutes les populations de l’Europe étaient
informées du sort des mauvais convertis, des réfractaires, de ces pêcheurs
désignés aux pires avilissements. Est-il concevable que les pays qui voyaient
arriver ces nouveaux habitants en nombre aient pu les ignorer et ne pas en
être touchés d’une manière ou d’une autre?
Pour notre part nous sommes convaincus qu’on n’a pas encore mesuré la
déflagration que fut l’ère inquisitoriale bien au-delà de la fraction séfarade
du peuple juif, et du trauma qu’elle a constitué, et que celle-ci est forcément
encore à l’oeuvre aujourd’hui.
Cette période a charrié de profonds bouleversements pour tout le monde
européen et jusqu’aux rives orientales de la Méditerranée et de la Mer Noire.
Et cependant elle reste non étudiée en tant que telle, au point que nous nous
demandons si l’événement marrane ne joue pas comme un refoulé de l’histoire et des historiens du
monde occidental.
Ce refoulement est renforcé et s’expliquerait par le fait que les
marranes se sont de fait « intégrés » : qui penserait
aujourd’hui que Cervantès fut « le » romancier marrane par
excellence, que Michel de Montaigne, premier magistrat de Bordeaux, était
petit-fils de marrane,
ainsi que Spinoza dont l’œuvre philosophique inaugure la liberté de penser de
chacun face à tout pouvoir théologico-politique ? Mais par ailleurs, aux
antipodes, on se souvient aussi de l’épisode d’un autre descendant de marranes,
le faux messie Sabbataï Zvi, qui finit par se convertir à l’Islam en Turquie…En
peu de générations, l’hybridation judéo-chrétienne si particulière de la marranité
semble s’être fondue dans les sociétés européennes par imprégnation réciproque
(et en Amérique latine) jusqu’à en devenir interstitielle, et de ce fait
invisible. Mais, pour aussi déroutante qu’elle puisse être, il ne fait pas de
doute qu’elle a laissé des traces, comme un reste qui
refuserait à se laisser oublier et qui témoigne encore de ces événements.
De ces troubles, ces exils et
ces dangers, c’est une mentalité inédite, hybride et ironiquement déroutante
qui naquit : pour le Juif véritablement ou non « converti », une
fréquentation inévitable de ce qui lui était jusque là étranger et
ennemi ; et pour le Chrétien dominant, une marge d’incertitude à cerner
son voisin proche. Les deux places sociales auparavant bien limitées, apparemment
fiables et reproductibles, de l’insulteur et de l’injurié, perdent leur
netteté, leur évidence, rendant par là inopérante l’alternative fuite-combat
qui marque ordinairement le territoire des réactions à ce qu’on nomme
aujourd’hui l’interpellation raciste. Nous appelons cela la culture marrane, et
dans une terminologie contemporaine nous l’appelons culture de résistance et de
survie. C’est exactement une contre-culture. Et c’est un phénomène de
culture quasi-oublié.
La marranité a profondément
remis en cause la question des conversions et des communautés humaines, celle
du statut de la personne et des groupes, relativisant les notions
d’appartenance et de soumission. Au fil des siècles, marqués par le
déclassement et le mépris, personnes et groupes ont eu à s’aménager, pour
survivre, une identité floue, composite, multiple et divisée, leur permettant
justement de survivre, et même de vivre en ces temps troublés. Même si c’est là
le comble de l’ambiguïté, on peut penser justement que « c’est parce que
la marranité a réussi », qu’on n’a plus vu les marranes, qui s’en
sont trouvés absorbés comme les mouvements marginaux dans un processus qu’on
appellerait aujourd’hui « récupération ». Mais, tout comme certains
mécanismes de l’Inquisition sont encore à l’œuvre, la marranité n’y a pas
forcément pour autant perdu ses caractères opératoires, par-delà l’arrière-fond
historique-religieux.
La
« piste marrane », pour penser notre temps
Dans un précédent ouvrage, nous avons tenté de porter l’accent sur
quatre éléments constitutifs de ce qu’est pour nous la figure marrane
: la double perte d’identité religieuse (ou, ce qui revient un peu au
même : son double gain), l’expérience du déclassement, la stratégie du
secret et la pratique de la méconnaissance.
A partir d’une double
défaillance, celle qui porta atteinte à leur fondement spirituel, puis celle
qui invalida leur espoir de citoyenneté, les marranes ont créé un spectre formé
de nombreuses réponses, très diverses, aux questions auxquelles les confrontait
leur difficile condition.
Ainsi : la marranité
a confirmé la nécessité de distinction entre sphère privée et sphère publique,
générant ainsi la culture du secret et développant le champ de l’intime ;
elle a figuré à plusieurs titres la marque de ce qu’on nomme aujourd’hui « interculturel » ;
au fil des générations elle a été un vecteur de subvertissement des adhésions
sans nuance à toute posture figée, tant les marranes furent malgré eux conduits
à une compétence à l’esquive et au brouillage d’identité.
La multiplicité même
de ces réponses suffirait à démanteler la construction d’un modèle en tant que
tel. Et c’est cette multiplicité même qui nous amène pourtant à proposer, comme
une posture d’hypothèse, celle d’une marranité contemporaine comme un modèle
fondateur et fécond !
Au fil de notre
collaboration déjà longue, et depuis la fondation de notre revue, la nécessité
s’est confirmée en effet pour nous de re-confronter cette aventure étrange qui
marqua les tout débuts de la modernité européenne, à ses corrélats moraux, sociaux
et politiques. Explorer « la piste des marranes », chercher les
traces qu'ils auraient laissées derrière eux, comme une « manière d'être » qui s’avéra
éminemment opératoire, nous a conduits notamment à une réflexion sur les
identités pré-occupantes, capables de s’ouvrir à une transversalité, au lieu de se refermer sur des « assurances
communautaires » - ou sur la conception illusoire d’une intégration
réussie à force de volontarisme.
Enfin, à nos yeux, l’échappée marrane, contre-culture, culture de
résistance et de survie, a permis de constituer de nouveaux objets de pensée à
partir du caché, du « méconnaissable », de l’« in-su », de
ce qui se placerait, pour ainsi dire, juste en contiguïté avec le principe de
l’identité : se rappeler l’urgence à toujours interroger de l’intérieur
ses propres sources, la part obscure ou refoulée, voire déniée, de sa
pré-destination, sa généalogie. Ainsi tout en rappelant des faits historiques
ou culturels, mais à mille lieux d’un retour à l’origine ou d’une inconsolable
nostalgie, nous voudrions en dégager des indicateurs pour aujourd’hui. Qu’en
est-il des questions cruciales de la citoyenneté, l’appartenance,
l’universalité, la singularité, la laïcité, si on les
examine au prisme de l’incertitude, de l’indéfini, du paradoxe marrane,
comme alternative aux dogmes, à l’intolérance patente ou masquée, et par-delà,
comme soutien au désir du vivre ensemble ?
Nous vivons en des temps
marranes, c’est-à-dire des temps troublés, des temps
de rupture, de déclassements, d’exils, de déracinement, de confusion des
langues et des croyances, voire des sexes et des genres ; des temps qui,
de par leurs trouées, leurs manques, font surgir ce qu’ils ont d’émancipateur,
de subversif, de facteurs d’espérance. Des temps qui confrontent ainsi les
êtres à des contradictions intimes, à des convertibilités inattendues, à des
paroles désajustées et inquiétantes, dans un
ensemble dialectique, en suspension, qui est aussi créateur de
possibles.
Il n’était certes pas facile
d’exposer les grandes lignes d’un tel phénomène de culture, et cependant c’est
parce que l’utilité, voire la nécessité nous en est apparue, que voici trois
ans, nous avons lancé sur la toile le premier numéro de notre revue. L’écho
rencontré par notre initiative auprès de quelques autres, nous a conduits à
publier le numéro un de Temps Marranes sur papier en ce début 2009.
Entre temps, de nouveaux
auteurs nous ont adressé leurs contributions. Celles-ci témoignent de leur
intérêt pour l’acception élargie du nom marrane, que nous tentons d’élaborer,
au-delà de l’ancrage historico-religieux.
Ces dernières semaines, et notamment après le numéro
cinq, une augmentation des consultations de temps-marranes.info, s’est
accompagnée d’une nette extension territoriale. Dans toute l’Europe, mais aussi
aux USA, au Canada, au Mexique, à la Réunion. Aussi, nous faisons savoir à nos
lecteurs de toutes ces outre-mers, que nous sommes prêts à prendre connaissance
de leurs écrits, en anglais, espagnol, allemand, italien, arabe, hébreux,
langues que les rédacteurs de temps marranes peuvent lire et traduire.
Claude Corman et Paule Pérez