Alors que, m’appuyant sur Gilles Deleuze,
lecteur de Spinoza, je m’interrogeais une fois encore sur ce qui relève de la
morale et la distingue de l’éthique (différence qui n’est pas toujours d’une
évidence palpable), j’ai appris par « Le Monde » du 23 janvier 2009
l’assassinat à Vienne, par un émissaire russophile, du réfugié tchétchène Oumar
Israïlov, ce qui a orienté ma question vers le champ politique et la raison d’Etat.
Notre civilisation a d’abord
été gouvernée par la morale classique,
platonicienne, selon laquelle il y a de l’Etre, donc des essences. Au dessus de l’Etre et des essences, règne l’Un (dont un autre nom est le Bien). Le sage, celui qui a la connaissance des essences et du Bien a une compétence : enseigner aux hommes
à se bien gouverner et, en politique, à
gouverner les autres selon les lois de
l’Un. La morale apparaît donc comme hiérarchique, implique la transcendance (de
l’Un) et l’on voit bien comment la religion a pu, par la suite, se couler dans
ces concepts.
La chose fonctionne, en tant
que règle de conduite humaine jusqu’à ce que Hobbes,
avec son « Léviathan » définisse le droit naturel, (jusque là plus ou moins confondu avec le devoir
moral), en tant que puissance ; cette reconnaissance d’une puissance
individuelle oriente la pensée vers un
cadre éthique : chacun possède, selon Hobbes un droit naturel d’exercer sa puissance, qui peut
aller jusqu’à celle de tuer. Cette prise en compte des singularités est
l’indice d’un écart par rapport à la morale, régie par le devoir universel de
rechercher le Bien. Mais Hobbes en déduit une conséquence politique :
comme l’homme est un loup pour l’homme, alors,
il faut bien une médiation souveraine consentie (on voit poindre la
démocratie), instaurant un droit juridique
générateur de paix sociale : ce devrait être le rôle de l’Etat, de
son pouvoir autoritaire, métaphorisé par le Léviathan, une sorte de monstre
marin biblique dont la fonction est d’inspirer une crainte afin de dissuader
les citoyens d’enfreindre les lois.
La pensée de Spinoza, qui
empruntera à Hobbes son concept de puissance, se démarque encore plus de la
morale et définit clairement une
éthique : il n’y a pas de Un supérieur à l’Etre, et Spinoza parlera plutôt
de modes de la Substance, donc d’étants, d’existants mus par leur puissance
d’agir, et leur persévérance dans leur être (traduction du mot
conatus, souvent répété dans l’« Ethique). Ce sont les affects, qui,
selon Spinoza, contribuent à la puissance d’agir et deux d’entre eux sont
essentiels : la joie (et donc tout
ce qui y contribue), parce qu’elle augmente la puissance d’agir), la tristesse
qui, elle, l’amoindrit. Nos pensées seront adéquates
si elles nous dirigent vers la joie, inadéquates
si elles engendrent la tristesse. Ainsi, Spinoza considère les esclaves,
les tyrans et les prêtres comme im-puissants
en ce qu’ils cultivent la tristesse (souffrance des esclaves, obéissance des
sujets, remords des fidèles). Guidé par cette idée, il oppose le sarcasme, la
dérision, au rire de réjouissance. L’éthique de Spinoza met au premier plan,
non pas la transcendance, mais l’immanence, chaque existant étant cause de soi à l’image de la Substance,
de la Nature dont il est l’un des modes.
Sa conception de l’Etat en
découle : celui-ci n’a pas, comme pour Hobbes, fonction de frein du droit
naturel ; il en provient en tant que combinaison des puissances
individuelles dont la puissance souveraine est la canalisation. Son ressort
n’est donc pas la peur (conception de Hobbes). A un correspondant qui
l’interrogeait sur la différence entre sa vision politique et celle de Hobbes,
il répond que pour Hobbes, la cité représente une sortie de l’état de nature,
alors que, pour lui, elle en est la continuation. Pour autant, cette immanence
se démarque-t-elle d’options morales ? Certes, ce n’est plus La morale
d’origine platonicienne, l’hégémonie du Un, mais quand Spinoza théorise ce qui
est bon, un désir dont découlera la
joie, c’est à dire une adéquation à soi et, en conséquence aux autres, sa
pensée n’introduit-elle pas un aspect moral de l’éthique ? Le Mal devient
alors ce qui est mauvais, c’est à
dire l’erreur de discernement et d’orientation. Donc l’éthique ne se
différencierait pas absolument d’une morale mais la complexifierait et, ce
faisant, elle quitterait la verticalité, se ramifierait, se diversifierait.
Et l’Etat moderne ? Et Oumar Israïlov dans tout ça ?
Si l’on pense avec Hobbes qu’un
Etat autoritaire permettrait de tempérer le
droit naturel et d’empêcher que l’homme soit un loup pour l’homme, que dire
d’un tel Etat, la Russie, qui envoie un killer pour assassiner, dans un autre
Etat, un réfugié parce qu’il ne veut pas retirer une plainte déposée auprès de
la Cour européenne des droits de l’homme contre Ramzan Kadyrov, président
de la Tchétchénie (Fédération de la Russie) ?
Dans ce cas de figure, le
Léviathan devient la meute des loups. Que dire d’un autre Etat, l’Autriche, qui
refuse la demande de protection d’un réfugié menacé ? Et que va faire
l’Autriche à qui le tueur demande, à son tour, l’asile, révélant une liste de
300 Tchétchènes qui doivent mourir, dont 50 se trouvent en Autriche ? Que
valent nos idées et nos idéaux démocratiques face aux assassinats politiques,
aux crimes de guerre et autres exactions ? Et l’idéologie de
l’ «homme économique » que, dans notre modernité, ces supposées
démocraties nous proposent, n’est-elle pas une autre forme de négation très
perverse de la vie et de l’humain ? Oumar Israïlov a vécu conformément à
une éthique : il en est mort.
L’éthique serait-elle du côté
de la personne, singulière ou associée à d’autres ? Faut-il conclure que
les Etats nations ne peuvent adhérer ni à une morale, ni à une éthique en
raison d’un paradoxe qui leur est consubstantiel : conçus pour protéger
leurs citoyens de la terreur, ils l’exercent à leur tour car elle les
fonde ? Ce serait donner tristement raison à Hobbes tout en le
démentant : ce ne serait plus l’homme qui serait un loup pour l’homme,
mais, en de nombreuses occurrences, le représentant d’un Etat.
Revenons, pour ne pas
désespérer à la vision spinozienne de l’Etat, plus nuancée que celle de
Hobbes et vers laquelle il serait prudent de tendre : dans le
« Traité théologico-politique», il propose une conception démocratique en
laquelle une puissance d’agir de
l’Etat prolongeant celle de chacun, instituerait une démocratie réelle. C’est
la vision d’un homme pour qui la joie est fondatrice. La liberté serait
structurée par les lois.
Relisons cet extrait du
« Traité théologico-politique (chap. XX) : Des fondements de l’Etat tels que nous les avons expliqués ci-dessus,
il résulte avec la dernière évidence que sa fin dernière n'est pas la
domination ; ce n'est pas pour tenir l'homme par la crainte et faire qu'il
appartienne à un autre que l’Etat est institué ; au contraire c'est pour
libérer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en
sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour
autrui, son droit naturel d'exister et d'agir. Non, je le répète, la fin de
l’Etat n'est pas de faire passer les
hommes de la condition d'êtres raisonnables à celles de bêtes brutes ou
d'automates, mais au contraire, il est institué pour que leur âme et leur corps
s'acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu'eux-mêmes usent d'une
Raison libre, pour qu'ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour
qu'ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l’Etat est
donc en réalité la liberté.
Nous voilà aux antipodes de
Hobbes, mais encore bien loin d’une réalisation effective d’un tel projet, dont
pourtant quelques uns témoignent mais à un prix intolérablement lourd, tel
Oumar Israïlov.
Noëlle
Combet