Revue d’idées et d’opinion

 
Pour me rapprocher 
de tous les autres, 
la distance 
qui me sépare de moi-même.

 
 







 


 

 

numéro 6 

L'année 1800
L'invention des experts
(ou: Bonaparte était-il
sarkoziste?)
par Paule Pérez


En m’intéressant à l'année 1800, je me proposais de travailler à l'établissement d'un catalogue d'événements ou de découvertes scientifiques. Mon investigation documentaire m’a apporté davantage, tant elle m’a fait croiser les mondes politique et scientifique, dans toute l'ambiguïté de leurs liens. J’ai centré ma recherche sur la manière dont s’illustrent ces liens, plus particulièrement au travers des activités de deux sociétés savantes : la Société des Observateurs de l'homme et - à un moindre degré - le courant des Idéologues.


Le 1er janvier 1800 est installé le Consulat, après le coup d'Etat réussi du 18 Brumaire An VIII (9 novembre 1799), avec pour Premier Consul Napoléon Bonaparte. Ceci met fin aux quatre années du Directoire (1795-99), où le Général Bonaparte avait posé l'empreinte de son pouvoir sur la France, avec ses campagnes brillantes ou conquérantes.

Et de fait l'époque dont 1800 consomme un virage symbolique se signale par des nouages étroits et énigmatiques entre Science et Pouvoir, qui semblent inaugurer des tactiques de gouvernement, dont la post-modernité contemporaine ne se prive pas.[1]

Création par le "politique" d'un creuset ambigu

Sous le prétexte d'éviter le « vandalisme » que le pays avait récemment connu, et soucieux du risque de retour des extrêmes des aristocrates comme des ultra-jacobins), dans un climat « de promesse », créant les débuts d'une politique et d'une mentalité de « méritocratie », le Directoire de Bonaparte s'était appuyé sur les savants. Ce qui avait été perçu comme un souffle nouveau : certains parmi eux, gardaient le souvenir cuisant de la parole de Robespierre sous la Terreur : « la République n'a pas besoin de savants » et la plupart étaient ruinés, en particulier ceux qui, de près ou de loin, tiraient leurs moyens d'existence des structures de l'Ancien Régime, ou travaillaient pour des familles de la vieille noblesse (P.C.).

 

Si, en 1793, le jeune Cuvier avait déploré « l'état des sciences », celui-ci était devenu « méconnaissable » selon le mot de Delamétherie (de la Métherie) à la fin du Directoire : un renversement a eu lieu et les publications se sont multipliées, dans un milieu scientifique où explosaient les théories sur l'origine de la terre et de la vie. Courant neptunien qui la situe dans le milieu aquatique, les océans, courant plutonien qui la situe du côté minéral des montagnes, des volcans, des comètes : ces recherches portaient l'empreinte des Lumières, par des conceptions lucrécienne, épicurienne ou démocritienne, dont le matérialisme plus ou moins affirmé venait, au nom de la Raison[2], selon l'intensité de son affirmation, faire entame au dogme créationniste[3] de l'Eglise.

 

Napoléon Bonaparte lance l'élaboration d'une nouvelle constitution, qui, si elle reste imprégnée des idées de Siéyès[4], sera rédigée fin décembre 1799 par Daunou (qui appartient au groupes des Idéologues dont il sera question plus moin). Renforçant l'Exécutif, celle-ci établit les conditions d'un régime politique autoritaire et hautement centralisé : la Constitution de l'An VIII marque une rupture avec les constitutions précédentes, on n'y trouve pas de référence aux Droits de l'Homme ou à la défense des libertés. Elle est de surcroît beaucoup plus technique : elle définit les pouvoirs, notamment ceux de l'homme fort du régime.

 

En 1800, de nombreuses institutions sont créées en moins d'un trimestre. Ainsi  : le Conseil d'État, pour préparer et rédiger les projets de loi et le Sénat, chargé de maintenir la Constitution. L'administration locale avec la création du corps d'Etat de la « Préfectorale » et ses préfets, qui s'accompagne de changements dans le découpage administratif. Une réforme judiciaire suit, faisant désormais reposer la Justice sur des magistrats professionnels, en principe inamovibles. On réserve le suffrage aux seuls juges de paix (causes mineures, ressort limité au canton).

 

Dès janvier 1800, la Banque de France est créée. C'est une banque privée avec le soutien du gouvernement. 1800 est aussi l'année des pacifications : à l'intérieur, celle de l'Ouest de la France, en particulier de la Vendée et ses Chouans; à l'extérieur, après la victoire de Marengo, Bonaparte entame avec les pays voisins un processus qui se concrétisera quelques mois plus tard par des traités de paix (Lunéville, Amiens). Il invite le clergé à rentrer en France et lui accorde la liberté de culte le 28 décembre 1799. Dès le début de 1800, il engage avec Pie VII des négociations qui déboucheront sur le concordat en 1801 et sur la restructuration de l'Eglise en diocèses l'année suivante. Concernant les immigrés, aristocrates et hommes d'église, qui avaient quitté la France, il leur permet le retour et supprime la loi des otages.

 

Cependant, Bonaparte s'attache rapidement au contrôle des libertés. Il n'ignore pas que la liberté de la presse est une conquête de la Révolution, et la presse se présente comme un foyer d'opposition, notamment cléricale. Ce qui l'incite à éliminer rapidement un grand nombre de publications, parmi eux le Journal des hommes libres. Une soixantaine de journaux sont supprimés. En janvier 1800 ne paraissent plus que 13 journaux à Paris. Il favorise une presse qui lui sera dévouée, dont l'exemple le plus connu est le Moniteur universel, qui sera plus tard le journal officiel de « La grande armée ». Cependant il épargne La décade philosophique, où publient notamment les Idéologues, journal classé plutôt parmi les tenants de la pensée révolutionnaire, et qui, créé en 1794, expirera en 1807. Pour contrôler certains opposants, il fait procéder à des arrestations préventives, comme celle du marquis de Sade. La liberté d'expression et de réunion sont ainsi limitées. Il en va de même de la liberté de circulation : la Police reste entre les mains de cet « homme à poigne » qu'est Fouché.

 

Donnant des gages et des avertissements indirects à ses opposants potentiels - côté traditionnel , l'Eglise, ce qu'il reste de l'aristocratie ;   et coté révolutionnaire, les jacobins, les « régicides » -  il s'agit pour Bonaparte de faire sa synthèse, à son propre gré, entre les droits de l'Ancien régime et des droits révolutionnaires, pour « unifier le pays ». Même s'il se présente comme l'héritier des principes de la Révolution, ses textes sont empreints de laïcité, mais il redonne une place à la religion, et à l'Eglise. Ce discours politique ambigu mis en actes atteindra toutes les instances sociales et celles de la science ne sont pas épargnées. Dès février 1800, Napoléon s’est installé aux Tuileries et commence à s'entourer d'une Cour[5].  Le « couronnement » de l'ambiguïté de son discours politique ne sera-t-il pas, d'ailleurs, de se faire nommer « empereur de la République française » (P.C.)?

Une personne, Lamarck, une pratique, l'usage du grec

L'ambition de repousser les limites de la connaissance est intense. L'humilité n'est pas de mise pour les savants. Ainsi de Jean-Baptiste Lamarck. « Autour de l’année 1800 (P.C.L.), il s’était convaincu que la dichotomie nature-vie pouvait trouver une composition tout à fait originale. »...et à la même période, « faisant fi de toute prudence ou de toute modestie, Lamarck se laisse aller à la satisfaction et à l’orgueil. Dans le manuscrit que l'on peut supposer écrit en 1800 «Biologie, ou considérations sur la nature, les facultés, les développements et l’origine des corps vivans », Lamarck « n’hésite pas à se comparer à Newton » (P.C.).

Lamarck, qui avait déjà travaillé sur la flore, développera aussi des recherches en hydrogéologie, en météorologie, sur les invertébrés.

Ce « passage » qu’est l’année 1800 illustre la mentalité du temps, qui déploie une- multiplicité de champs pour le savoir, dans la conviction quasi toute-puissante qu'aucun secret ne resterait impénétré et inélucidé. Depuis les années 90 du siècle précédent, on avait essayé de changer les noms d’un nombre incroyable de choses (les jours de la semaine et les mois, les poids et les mesures…), de transformer en profondeur le langage des métiers, des artisans et finalement du peuple. Quasiment quotidiennement, on proposait de nouveaux termes pour indiquer la naissance de nouvelles disciplines, naissance censée marquer la rupture radicale avec le passé (source web). On cherche à établir des méthodes de nosographies, nomenclatures, signalétiques.

Le grec était devenu à la mode : les politiciens attribuaient une importance considérable au rôle des mots dans la formation de la pensée politique et le grec est la langue d'Athènes, berceau de la démocratie. La 5ème édition du Dictionnaire de l'Académie, publiée en 1798, a été considérée comme un document de transition entre le langage de l'Ancien Régime et celui de la nouvelle République, et constituera, comme le dit son préfacier, « la ligne ineffaçable qui tracera et constatera, dans la même Langue, les limites de la Langue Monarchique et de la Langue Républicaine » (p. x)[6].  Ainsi y apparaissent les termes : technologie et biotechnologie, cristallographie et cristallotechnique, pasigraphie, phrénologie ou organologie[7].

Mais si le virage reste à peine perceptible dans les intentions dirigeantes, on comprendra vite que l'emprunt helléniste déplaît au Premier Consul et à une réaction renaissante, dans ses rangs, ceux qui « aux côtés de Chateaubriand, considèrent que ces pratiques linguistiques étaient un indice fort de propensions jacobines »(P.C.)[8].

Certains personnages sentent le vent tourner. Georges Cuvier, à partir de la préface au premier volume des Leçons d’anatomie comparée, qui paraît précisément en 1800, laisse entendre que la question des néologismes ne l’intéresse tout bonnement pas : les nouveaux termes savants - pour la plupart d’origine grecque - utilisés dans l’ouvrage en question ne sont pas de son fait, mais sont dus au travail de son collègue (et co-auteur ), André-Marie-Constant Duméril. Le même Cuvier qui avait proposé des dizaines de nouveaux termes pour désigner des parties anatomiques venant d’être décrites, des classes et des genres d’animaux en passe d’être établis, qui avait même théorisé la supériorité des racines grecques sur le latin, dans le sillage de la nomenclature chimique proposée par Lavoisier et ses collaborateurs. En dépit de cette distanciation de 1800, on lui reprochera quand même, dès 1802, d’avoir « porté atteinte à la langue française en y introduisant des néologismes aussi désagréables et barbares que, par exemple, le mot gastéropode! (P.C.L.) »

Réalisme, nécessité, opportunisme, d'autres « collaboreront » à des degrés divers pour pouvoir continuer à travailler, obtenir des postes et  faire avancer leurs recherches. Ce sont ceux que plus tard, dans la préface à son livre Henri Brulard, Stendhal traitera de « lâches ».

Deux groupes « témoins », aux débuts de « l'anthropologie » :

Observateurs de l'homme et Idéologues

 

Les cinq années du Consulat constituent un virage profond dans la société française, virage qui s'appuie sur des orientations législatives et politiques. Le monde de la science, qui présente une activité intense, y participe. Chacun cherche notamment à trouver les conditions de travailler de se faire connaître. Bonaparte instrumentalise « ses » savants pour asseoir son pouvoir et sa conception de l'Etat. Si de nombreux historiens s'accordent pour voir globalement, dans la période 1795-1802, une « embellie », 1800 en est probablement « le début de la fin ».

 

Les sociétés savantes et les groupes de réflexion sont très actifs. « On peut même dire que ces formes de sociabilité sont un phénomène caractéristique de la société française autour de 1800 » (J.-L.C.). Bonaparte (plus tard, Napoléon), saura jouer avec ces forces auxquelles il donnera une place et y distribuera prébendes ou réprimandes, à travers les institutions, les pouvoirs et les moyens qu'il y alloue : « …les sociétés savantes apparaissent comme des objets incontournables lorsqu'il s'agit d'étudier les logiques sociales qui traversent les milieux savants du Consulat, et les dynamiques de renouvellement des savoirs qui caractérisent les années 1800 ». (J-L.C.). Parmi ceux qui marquent l'époque de leur empreinte, rassemblant en leur sein des hommes de science à la carrière ou « carrure » prépondérante, on connaît en effet le courant des Idéologues. C'est Destutt de Tracy, qui forgea le terme Idéologie, comme la « science des idées ». On connaît moins, et avec des imprécisions dont certaines demeurent irréductibles[9], celui de la Société des Observateurs de l'Homme.

 

L'activité de la Société des Observateurs de l'Homme ne s'étend que sur une période de quatre ans, de 1800 à 1804, très exactement la période du Consulat. Elle a laissé peu de traces et apparemment presque pas ou peu d'archives: « cette société savante n'a jamais publié ni la liste de son personnel, de ses membres, ni la liste de ses travaux » ( J.-L.C.).

« Observer l'homme », tel est le programme ambitieux de ce groupe qui voit le jour en janvier 1800 et organise sa première réunion publique en août suivant. On peut lire en mai 1800 dans le Journal des Débats : La Société qui tient ses séances dans l'ancien hôtel de La Rochefoucauld, rue de Seine, [...] a pour but d'étendre et de perfectionner la science de l'homme. Ses travaux se divisent en observations sur l'homme physique, sur l'homme intellectuel et l'homme moral. Quelques semaines plus tard, son secrétaire perpétuel, Louis-François Jauffret, définit, sous le titre d'anthropologie, cette science multidirectionnelle, incluant le moral et le physique, diverse et à vocation rassembleuse, dont se réclameront désormais les Observa­teurs de l'homme (J.-L.C.). Le premier président en est Joseph de Maimieux, personnage « besogneux », « second couteau » (J.-L.C.), auteur d'un projet de langue univer­selle, la Pasigraphie.

Le personnage central de l'entreprise est René-Ambroise Cucurron, l'abbé Sicard, déjà célèbre instituteur des sourds et muets de naissance. Religieux d'origine toulousaine ayant commencé son canonicat à Bordeaux, monté à Paris, il était parvenu à obtenir la succession de l'Abbé de l'Epée à l'Institution fondée à Paris par ce dernier[10]. En 1795 il fréquente les milieux du clergé réfractaire. Il est notamment lié un certain François-Augustin Leclère, imprimeur libraire d'ouvrages catholiques, et du Journal de la Religion, dont son ami Dominique Ricard, prêtre réfractaire est un rédacteur. Il s'est ainsi introduit dans les milieux de la presse qui sont pour une bonne part, sous le Consulat, des supports « réactionnaires ». Il se rend utile à ces publications par l'embauche de nombreux jeunes sourds-muets : ainsi paradoxalement il y pourvoit une main-d'œuvre docile en faisant œuvre sociale. On peut voir tout le parcours de l'abbé Sicard sous cette métaphore de son ambivalence et de son sens « tactique ».

Les Observateurs se montrent particulière­ment actifs à partir du printemps 1800. Les membres sont invités à participer à la première expédition maritime du 19e siècle, l'expédition du capitaine Baudin vers l'Australie. A l'occasion de la préparation théorique de l'expédition, Joseph-Marie Degérando[11] rédige en guise d