En m’intéressant à l'année 1800, je me proposais de
travailler à l'établissement d'un catalogue d'événements ou de découvertes
scientifiques. Mon investigation documentaire m’a apporté davantage, tant elle
m’a fait croiser les mondes politique
et scientifique, dans toute l'ambiguïté de leurs liens. J’ai centré ma
recherche sur la manière dont s’illustrent ces liens, plus particulièrement au
travers des activités de deux sociétés savantes : la Société des
Observateurs de l'homme et - à un moindre degré - le courant des Idéologues.
Le 1er janvier 1800 est installé le Consulat, après le coup d'Etat réussi du 18 Brumaire An VIII (9
novembre 1799),
avec pour Premier Consul Napoléon Bonaparte. Ceci met fin aux quatre années du
Directoire (1795-99), où le Général Bonaparte avait posé l'empreinte de son
pouvoir sur la France, avec ses campagnes brillantes ou conquérantes.
Et de fait l'époque
dont 1800 consomme un virage symbolique se signale par des nouages étroits et
énigmatiques entre Science et Pouvoir, qui semblent inaugurer des tactiques de
gouvernement, dont la post-modernité contemporaine ne se prive pas.
Création par le
"politique" d'un creuset ambigu
Sous le prétexte d'éviter le « vandalisme » que le pays
avait récemment connu, et soucieux du risque de retour des extrêmes des
aristocrates comme des ultra-jacobins), dans un climat « de
promesse », créant les débuts d'une politique et d'une mentalité de
« méritocratie », le Directoire de Bonaparte s'était appuyé sur les
savants. Ce qui avait été perçu comme un souffle nouveau : certains parmi eux,
gardaient le souvenir cuisant de la parole de Robespierre sous la Terreur :
« la République n'a pas besoin de savants » et la plupart étaient
ruinés, en particulier ceux qui, de près ou de loin, tiraient leurs moyens
d'existence des structures de l'Ancien Régime, ou travaillaient pour des
familles de la vieille noblesse (P.C.).
Si, en 1793, le jeune Cuvier avait déploré « l'état des
sciences », celui-ci était devenu « méconnaissable » selon le
mot de Delamétherie (de la Métherie) à la fin du Directoire : un renversement a
eu lieu et les publications se sont multipliées, dans un milieu scientifique où
explosaient les théories sur l'origine de la terre et de la vie. Courant neptunien
qui la situe dans le milieu aquatique, les océans, courant plutonien qui la
situe du côté minéral des montagnes, des volcans, des comètes : ces recherches
portaient l'empreinte des Lumières, par des conceptions lucrécienne,
épicurienne ou démocritienne, dont le matérialisme plus ou moins affirmé
venait, au nom de la Raison,
selon l'intensité de son affirmation, faire entame au dogme créationniste
de l'Eglise.
Napoléon Bonaparte lance l'élaboration d'une nouvelle
constitution, qui, si elle reste imprégnée des idées de Siéyès,
sera rédigée fin décembre 1799 par Daunou (qui appartient au groupes des
Idéologues dont il sera question plus moin). Renforçant l'Exécutif, celle-ci
établit les conditions d'un régime politique autoritaire et hautement
centralisé : la Constitution de l'An VIII marque une
rupture avec les constitutions précédentes, on n'y trouve pas de référence aux Droits de
l'Homme ou à la défense des libertés. Elle est de surcroît beaucoup plus
technique : elle définit les pouvoirs, notamment ceux de l'homme fort du
régime.
En 1800, de nombreuses institutions sont créées en moins d'un
trimestre. Ainsi : le Conseil d'État, pour préparer et rédiger les
projets de loi et le Sénat, chargé de maintenir la Constitution.
L'administration locale avec la création du corps d'Etat de la
« Préfectorale » et ses préfets, qui s'accompagne de changements dans
le découpage administratif. Une réforme judiciaire suit, faisant désormais
reposer la Justice sur des magistrats professionnels, en principe inamovibles.
On réserve le suffrage aux seuls juges de paix
(causes mineures, ressort limité au canton).
Dès janvier 1800,
la Banque de France est créée. C'est une banque
privée avec le soutien du gouvernement. 1800 est aussi l'année des
pacifications : à l'intérieur, celle de l'Ouest de la France, en particulier de
la Vendée et ses Chouans; à l'extérieur, après la victoire de Marengo,
Bonaparte entame avec les pays voisins un processus qui se concrétisera
quelques mois plus tard par des traités de paix (Lunéville, Amiens). Il invite
le clergé
à rentrer en France
et lui accorde la liberté de culte le 28 décembre
1799. Dès le début de
1800, il engage avec Pie VII des négociations qui déboucheront sur le concordat en
1801 et sur la restructuration de l'Eglise en diocèses l'année suivante.
Concernant les immigrés, aristocrates et hommes d'église, qui avaient quitté la
France, il leur permet le retour et supprime la loi des otages.
Cependant, Bonaparte s'attache rapidement au contrôle des
libertés. Il n'ignore pas que la liberté de la presse est une conquête de la
Révolution, et la presse se présente comme un foyer d'opposition, notamment
cléricale. Ce qui l'incite à éliminer rapidement un grand nombre de
publications, parmi eux le Journal des hommes libres. Une
soixantaine de journaux sont supprimés. En janvier 1800 ne paraissent plus
que 13 journaux à Paris.
Il favorise une presse qui lui sera dévouée, dont l'exemple le plus connu est
le Moniteur universel, qui sera plus
tard le journal officiel de « La grande armée ». Cependant il épargne
La décade philosophique, où publient
notamment les Idéologues, journal classé plutôt parmi les tenants de la pensée
révolutionnaire, et qui, créé en 1794, expirera en 1807. Pour contrôler
certains opposants, il fait procéder à des arrestations préventives, comme
celle du marquis de Sade. La liberté d'expression
et de réunion sont ainsi limitées. Il en va de même de la liberté de
circulation : la Police reste entre les mains de cet « homme à poigne »
qu'est Fouché.
Donnant des gages
et des avertissements indirects à ses opposants potentiels - côté traditionnel
, l'Eglise, ce qu'il reste de l'aristocratie ; et coté révolutionnaire, les jacobins, les « régicides »
- il s'agit pour Bonaparte de faire sa
synthèse, à son propre gré, entre les droits de l'Ancien régime et des droits
révolutionnaires, pour « unifier le pays ». Même s'il se présente
comme l'héritier des principes de la Révolution, ses textes sont empreints de
laïcité, mais il redonne une place à la religion, et à l'Eglise. Ce discours politique ambigu mis en
actes atteindra toutes les instances sociales et celles de la science ne sont
pas épargnées. Dès février 1800,
Napoléon s’est installé aux Tuileries et commence à s'entourer d'une Cour. Le « couronnement » de l'ambiguïté
de son discours politique ne sera-t-il pas, d'ailleurs, de se faire nommer
« empereur de la République française » (P.C.)?
Une personne, Lamarck, une pratique,
l'usage du grec
L'ambition de repousser les limites de la connaissance
est intense. L'humilité n'est pas de mise pour les savants. Ainsi de Jean-Baptiste
Lamarck. « Autour de l’année 1800 (P.C.L.), il s’était convaincu que
la dichotomie nature-vie pouvait trouver une composition tout à fait
originale. »...et à la même période, « faisant fi de toute prudence
ou de toute modestie, Lamarck se laisse aller à la satisfaction et à l’orgueil.
Dans le manuscrit que l'on peut supposer écrit en 1800 «Biologie, ou considérations sur la nature, les facultés, les
développements et l’origine des corps vivans », Lamarck
« n’hésite pas à se comparer à Newton » (P.C.).
Lamarck, qui avait déjà travaillé sur la flore, développera aussi
des recherches en hydrogéologie, en météorologie, sur les invertébrés.
Ce « passage » qu’est l’année 1800 illustre la mentalité
du temps, qui déploie une- multiplicité de champs pour le savoir, dans la
conviction quasi toute-puissante qu'aucun secret ne resterait impénétré et
inélucidé. Depuis les années 90 du
siècle précédent, on avait essayé de changer les noms d’un nombre incroyable de
choses (les jours de la semaine et les mois, les poids et les mesures…), de
transformer en profondeur le langage des métiers, des artisans et finalement du
peuple. Quasiment quotidiennement, on proposait de nouveaux termes pour
indiquer la naissance de nouvelles disciplines, naissance censée marquer la
rupture radicale avec le passé (source web). On cherche à établir des méthodes
de nosographies, nomenclatures, signalétiques.
Mais si le virage reste à peine perceptible dans les intentions
dirigeantes, on comprendra vite que l'emprunt helléniste déplaît au Premier
Consul et à une réaction renaissante, dans ses rangs, ceux qui « aux côtés
de Chateaubriand, considèrent que ces pratiques linguistiques étaient un indice
fort de propensions jacobines »(P.C.).
Certains personnages sentent le vent tourner. Georges Cuvier, à
partir de la préface au premier volume des Leçons
d’anatomie comparée, qui paraît précisément en 1800, laisse entendre que la
question des néologismes ne l’intéresse tout bonnement pas : les nouveaux
termes savants - pour la plupart d’origine grecque - utilisés dans l’ouvrage en
question ne sont pas de son fait, mais sont dus au travail de son collègue (et
co-auteur ), André-Marie-Constant Duméril. Le même Cuvier qui avait
proposé des dizaines de nouveaux termes pour désigner des parties anatomiques
venant d’être décrites, des classes et des genres d’animaux en passe d’être
établis, qui avait même théorisé la supériorité des racines grecques sur le
latin, dans le sillage de la nomenclature chimique proposée par Lavoisier et
ses collaborateurs. En dépit de cette distanciation de 1800, on lui reprochera
quand même, dès 1802, d’avoir « porté atteinte à la langue française en y
introduisant des néologismes aussi désagréables et barbares que, par exemple,
le mot gastéropode! (P.C.L.) »
Réalisme, nécessité, opportunisme, d'autres
« collaboreront » à des degrés divers pour pouvoir continuer à
travailler, obtenir des postes et faire
avancer leurs recherches. Ce sont ceux que plus tard, dans la préface à son
livre Henri Brulard, Stendhal traitera de « lâches ».
Deux groupes « témoins », aux débuts de
« l'anthropologie » :
Observateurs de l'homme et Idéologues
Les cinq années du Consulat constituent un virage profond dans la
société française, virage qui s'appuie sur des orientations législatives et
politiques. Le monde de la science, qui présente une activité intense, y
participe. Chacun cherche notamment à trouver les conditions de travailler de
se faire connaître. Bonaparte instrumentalise « ses » savants pour
asseoir son pouvoir et sa conception de l'Etat. Si de nombreux historiens
s'accordent pour voir globalement, dans la période 1795-1802, une
« embellie », 1800 en est probablement « le début de la
fin ».
Les
sociétés savantes et les groupes de réflexion sont très actifs. « On peut
même dire que ces formes de sociabilité sont un phénomène caractéristique de la
société française autour de 1800 » (J.-L.C.). Bonaparte (plus tard,
Napoléon), saura jouer avec ces forces auxquelles il donnera une place et y
distribuera prébendes ou réprimandes, à travers les institutions, les pouvoirs
et les moyens qu'il y alloue : « …les
sociétés savantes apparaissent comme
des objets incontournables lorsqu'il s'agit d'étudier les logiques sociales qui traversent les milieux savants du Consulat, et
les dynamiques de renouvellement des
savoirs qui caractérisent les années 1800 ». (J-L.C.). Parmi ceux qui marquent l'époque de leur empreinte, rassemblant en
leur sein des hommes de science à la carrière ou « carrure »
prépondérante, on connaît en effet le courant des Idéologues. C'est Destutt de
Tracy, qui forgea le terme Idéologie,
comme la « science des idées ». On connaît moins, et avec des
imprécisions dont certaines demeurent irréductibles,
celui de la Société des Observateurs de l'Homme.
L'activité de la Société des
Observateurs de l'Homme ne s'étend que sur une période de quatre ans, de 1800 à
1804, très exactement la période du Consulat. Elle a
laissé peu de traces et apparemment presque pas ou peu d'archives: « cette société
savante n'a jamais publié ni la liste de son personnel, de ses membres, ni la
liste de ses travaux » ( J.-L.C.).
«
Observer l'homme », tel est le programme ambitieux de
ce groupe qui voit le jour en janvier 1800 et organise sa première réunion
publique en août suivant. On peut lire en
mai 1800 dans le Journal des Débats : La
Société qui tient ses séances dans l'ancien hôtel de La Rochefoucauld, rue de
Seine, [...] a pour but d'étendre et de perfectionner la science de
l'homme. Ses travaux se divisent en observations sur l'homme physique, sur l'homme intellectuel et l'homme moral. Quelques semaines
plus tard, son secrétaire perpétuel, Louis-François Jauffret, définit, sous le titre d'anthropologie, cette science
multidirectionnelle, incluant le moral et le physique, diverse et à vocation
rassembleuse, dont se réclameront désormais les Observateurs de l'homme
(J.-L.C.). Le premier président en est Joseph
de Maimieux, personnage « besogneux », « second couteau »
(J.-L.C.), auteur d'un projet de
langue universelle, la Pasigraphie.
Le
personnage central de l'entreprise est René-Ambroise Cucurron, l'abbé Sicard, déjà célèbre instituteur des sourds et muets de
naissance. Religieux d'origine toulousaine
ayant commencé son canonicat à Bordeaux, monté à Paris, il était parvenu à
obtenir la succession de l'Abbé de l'Epée à l'Institution fondée à Paris par ce
dernier.
En 1795 il fréquente les milieux du clergé réfractaire. Il est notamment lié un
certain François-Augustin Leclère, imprimeur libraire d'ouvrages catholiques,
et du Journal de la Religion, dont
son ami Dominique Ricard, prêtre réfractaire est un rédacteur. Il s'est ainsi
introduit dans les milieux de la presse qui sont pour une bonne part, sous le
Consulat, des supports « réactionnaires ». Il se rend utile à ces
publications par l'embauche de nombreux jeunes sourds-muets : ainsi
paradoxalement il y pourvoit une main-d'œuvre docile en faisant œuvre sociale.
On peut voir tout le parcours de l'abbé Sicard sous cette métaphore de son
ambivalence et de son sens « tactique ».
Les Observateurs se montrent particulièrement actifs à partir du printemps 1800. Les membres sont invités à participer à la première expédition maritime du 19e siècle,
l'expédition du capitaine Baudin vers l'Australie. A l'occasion
de la préparation théorique de l'expédition, Joseph-Marie Degérando
rédige en guise d