« Ne vous attendez pas à une morale pleine d’espérance. Les
hommes sont ignobles (…) » (J.P. Sartre, Cahiers pour une morale). Dire, dans l’urgence extrême, à la fois
l’inutilité et la nécessité d’une morale, c’est être convoqué en ce point de
vacillement, d’hésitation fondamentale, dont aucune métaphysique (non plus
certes qu’aucun « retour du religieux »), ne pourra, historialement,
sauver notre modernité. La « crise » de l’économie marchande – mais
peut-être d’abord celles de l’économie symbolique, de l’économie psychique – ne
fait que mettre au jour, sous l’actualité inquiète et tragi-comique qui nous
advient, ce point de faille. Signe, en ponctuation, d’une faillite ?
Prenons déjà acte de ce
qu’aucun jugement moral ne peut désormais s’assurer de lui-même : car
l’humanisme classique est irrévocablement ruiné. Ainsi l’humanisme kantien
donnait-il à la moralité son principe, rationaliste, dans le sujet (nul
piétisme, donc) : manifesté en tant que « fait de la raison » -
lequel ne s’explique par aucune donnée du monde sensible – le sentiment de
respect oblige vis-à-vis de la raison universelle qui fait d’autrui un Homme.
Mais comment les particularismes, exacerbés au nom du droit individuel (ou
communautaire), s’inclineraient encore devant cet universel abstrait qu’est
l’Homme ? La moralité est destituée dès lors qu’on ne veut vouloir le respect qui fait la valeur de la valeur. La
moralité aurait peut-être en conséquence à n’être comprise, avec Hegel, qu’en
tant que moment de l’histoire générale de la conscience : mais quel accord
trouver avec cette perspective hégélienne d’une justification totale du réel –
toute abomination passée, présente et à venir, comprise, et dialectiquement sublimée ?
Car, moralisme réactif, « passion triste »? la plus commune ignominie
nous surprend en proie au sentiment de scandale. Et ce sentiment ne nous
abandonne qu’au désarroi.
Car assurément, reconnaître
sans nulle secrète réserve la banalité du
mal, c’est ne plus oser l’isoler, l’assigner à définition – à cette fin
impérieuse (mais imaginaire) que la règle demeure confirmée par l’exception.
Aussi nous faut-il certes le dénoncer, mais sans pouvoir nous croire justifié à
le faire. Que dire donc ? - ou bien
à quel silence méditatif devons-nous nous résoudre ? Délégitimés et
divagants, à l’heure de la prolifération des comités d’éthique et des
confondantes adjurations à la moralisation des marchés, notre oreille s’est
bien assourdie à la voix législatrice
qui s’était voulue fait de la raison.
De quelle révolte avons-nous donc, pourtant, la prétention ? Notre
trouble, aussi radical qu’il est dérisoire, reste traversé par une
injustifiable insistance, au-delà même de tout éclat de protestation. Nulle
espérance pourtant en effet, non plus que nulle sagesse : l’Ethique de
Spinoza pourrait même prendre là des traits séducteurs de « mauvais
ange ».
Situons donc notre question en
quelques mots. Que subsiste une volonté absolument inconciliable au mal, semble
suffire à ce que se formule une éthique – l’humanité essentielle de l’homme ne
tient qu’à cette possible attestation. Avec Héraclite déjà, l’éthos est cette dimension (daimôn) par laquelle l’homme n’est pas
cédé à l’animalitas. Mais la
métaphysique où se fonde la valeur est pour nous achevée, ce qui signifie que
la volonté de puissance s’est faite norme, et norme de la norme en ce qu’elle
gouverne et évalue : le pouvoir, le désir – la moralité, la volonté.
L’éthique en tant que libre
puissance d’objection ne résiste pas à une herméneutique (sociologique,
psychologique, etc.) qui en dévoile les motifs latents et les finalités nécessaires : l’affirmation de soi
par soi. L’éthique est effectivement révoquée, ainsi que le montrait J.L.
Marion*, et toute intention morale doit être présumée suspecte puisque nulle
norme distincte de la volonté de puissance n’est intelligible. Le nihilisme ne
se surmonte pas. Car toute volonté y est pré-inscrite. Parce que l’Ethique de
Spinoza demeure stoïcienne, transforme notre vision du mal, mais en définitive
le néglige, le secours qu’elle nous offre peut devoir être refusé, dès lors
qu’il nous faut, la conscience déchirée par le refus de toute conciliation,
ironique vis-à-vis de tout optimisme naturaliste, opposer le devoir-être à l’être,
le sollen au sein. Un tel dualisme ne peut bien sûr se réclamer d’aucun
préalable théorique, et défie assurément toute rationalité. Mais on peut aussi choisir de penser, comme Pascal, qu’
« il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison ».
Car la post-chrétienté se
plaît, toute transcendance illusoire démasquée, à des monismes qui peuvent
sembler repentants ; toutefois, aussi légitime soit-elle, une sobriété
métaphysique pourrait bien n’être que le masque vertueux de l’hédonisme décomplexé
du « dernier homme » de Nietzsche : n’est-ce pas ce qui explique
par exemple qu’un bouddhisme se soit adapté avec succès à nos cultes
raisonnables du bien-être ? Le bourbier du cynisme, et le moralisme
indigné, pourraient être l’avers et le revers du même symptôme d’une
impuissance, notre impuissance à désigner le réel, tragique, du mal.
Mais une « éthique de la
sollicitude », telle que P. Ricoeur la faisait valoir, trouve elle-même à
s’inclure, à sa place propre et inoffensive, dans le processus présent
d’excroissance indéfinie et de disqualification mondiale dont nul n’est maître.
Nous dénonçons la misère et le malheur, mais « nous ne savons que
proférer le discours des droits de l’homme », et en cette mesure où nous
ne voulons plus dire le mal. J. Baudrillard
(La Transparence du mal) observait :
« La pensée de l’humain ne peut venir que d’ailleurs et non pas de
lui-même. L’inhumain est son seul témoignage. Lorsque l’humain veut se définir,
en excluant l’inhumain précisément, et en prétendant réaliser son propre
concept dans l’humanisme et l’humanitaire, il tombe dans le dérisoire. La pensée ne vit qu’aux confins de l’humain, à la limite asymptotique de l’inhumain ».
(Nous soulignons).
« Nous sommes floués, et
impuissants à n’être pas floués » écrivait donc Nietzsche : la
domination universelle de la volonté de puissance produit l’herméneutique
réductrice qui disqualifie la moralité en la subordonnant par principe à des
motifs « pathologiques » au sens kantien (le pouvoir, l’idéologie, la
technique, le désir). Dans la métaphysique, la rationalité déterminait
l’éthique, or c’est bien à son encontre seulement que nous ne pouvons plus,
ainsi que l’invoque J.L. Marion*, que nous risquer,
au cœur radical de l’indécision, au « comme
si ». « Si, devant le tribunal de la puissance idéologique et
technicienne que déploie la raison métaphysique, indiscutablement je perds ma
liberté avec la moralité de mes actes, du moins me demeure une liberté de me
décider comme si j’étais libre de me
décider. »
Que l’éthique de l’acte soit disqualifiée par le soupçon, expose
désormais à la figure, désertique, du comme
si dans l’acte éthique, l’acte – librement - injustifiable. « L’homme ne
dispose pas de la liberté, mais la liberté expose l’homme, en sorte qu’il ne
puisse jamais se dispenser de décider comme s’il agissait
librement. » Aussi, pas de
« bonne volonté » au sens kantien, pas de dénonciation du mal, qui ne
se manifestent exemptes du risque d’être discréditées par leur caractère
toujours possiblement arbitraire : car aucune raison ne peut être
légitimement invoquée. « Mais qui donc
peut ainsi se découvrir libre de décider qu’il décide librement – puisqu’en
aval de cette décision inaugurale nulle raison, nul fondement, nul appel ne
l’éclaire ni ne la possibilise ? » Sous le feu pressant de cette
interrogation, et l’inhumain pour seul mais indispensable témoignage, notre
humanité est, personnellement et anonymement, en question.
*Jean-Luc
Marion Prolégomènes à la charité, Ed.
de La Différence 1986