La technique n'est-elle que le
lieu du calcul et de la construction ? Cette idée n'entraîne-t-elle pas une
conception purement mécaniste des choses ? Le succès même des techniques
contemporaines nous a fait oublier l'origine profonde des conceptions
cybernéticiennes. A partir de quels textes, de quelles sources spirituelles,
ces conceptions ont-elles pu se développer ?
Nous
allons essayer dans cette étude d'évoquer une origine cabalistique de la
cybernétique. C'est dans la pensée et les textes juifs sur le Golem et non pas
dans l'évidence de l'automaton grec
que l'on pourrait trouver l'inspiration de la cybernétique.
Les
textes de cabale nous guident vers une compréhension de cette origine et vers
une réflexion sur les relations de l'homme et de son Golem : l'ordinateur.
La
Cabale ne nous conduit pas hors du monde. Elle a une dimension métaphysique
mais aussi de mystique du quotidien. En effet, la possibilité de créer des
mondes par les lettres et l'effectivité de ces mondes par nos créations
actuelles nous rendent les interrogations anciennes des rabbins encore plus
présentes. L'ordinateur, cet être de langage est bien le compagnon fidèle de
l'homme contemporain. Mais à quelle fin ? La pensée cabalistique se place
d'emblée dans un rapport de familiarité à la transcendance. Ce n'est pas un
ailleurs du monde, mais la transcendance est là, au milieu des lettres.
Sur les ordinateurs
L'opérateur, à l'aide d'un clavier, envoie des impulsions électriques qui vont
être converties en marques électromagnétiques sur une bande ou sur une
disquette. Cette disquette à son tour va être lue par le processeur. Mais comme
ces différents organes ne fonctionnent pas à la même vitesse, il y a une
interface de mémoire servant de magasin afin que les lectures se fassent à des
vitesses compatibles. Les informations sont envoyées en mémoire vive et le
processeur va chercher les adresses des mots et les arrange entre elles, et il
traite les mots en les comparant entre eux. Les chaînes logiques ainsi
reconstruites sont envoyées à des mémoires intermédiaires précédemment
décrites. Les périphériques sont alimentés à leurs demandes et à leurs
vitesses, justement l'écran et la disquette.
Telle
est l'organisation de la machine, mais ce qui nous intéresse c'est
particulièrement l'écrit. Afin d'écrire, il nous faut un langage
d'organisation. Ceci constitue un système d'exploitation : par exemple le
système DOS pour les micro-ordinateurs et le système UNIX pour les machines
plus importantes. Ceci réalise la première interface entre l'humain et la
machine. Nous allons nous intéresser à ces systèmes d'exploitation qui
constituent une machine virtuelle. Cette dernière est différente de l'ensemble
du circuit. Le fonctionnement logique est autre que le fonctionnement direct du
calculateur. De la même manière, le fonctionnement interne des processeurs
exige aussi une machine virtuelle non directement observable. Au moment même où
les ordinateurs sont de plus en plus ramifiés, les concepteurs sont proches des
conceptions initiales et se rapprochent des thèses de la cabale. En effet, ce
sont les arrangements de langage ou les instructions plus que la poussière ou
le sable (le silicium est la matière même des processeurs) qui sont l'axe du
développement.
En
langage de cabale, on dirait que ce sont les portails des lettres qui sont plus
importants que la poussière pour la formation du Golem. Les lettres de lumière
mises sur les membres du Golem selon un ordre particulier, ceci constitue le
secret de la fabrication, disparaissent
quand le sable se contracte. Et pourtant, cette présence de la lumière est
nécessaire au fonctionnement même du Golem. Ceci ressemble étrangement au
fonctionnement du coeur du processeur. Les transistors commutent, mais nous ne
pouvons voir le microcode. Celui-ci est une conception originale qui permet les
performances de la tranche de silicium. Ce code est une suite d'instructions
judicieusement choisies et économes en temps de fonctionnement permettant de
gérer des opérations plus complexes. Le microcode est une sorte de grammaire
qui organise les instructions plus complexes comme multiplications, additions
ou mots organisant les programmes en vue de lire le système d'exploitation et
les autres logiciels. Ces microcodes sont le fruit de recherches à la fois
rationnelles et intuitives. Elles représentent le fleuron des laboratoires de
recherche. Si nous voulons faire apparaître le microcode, nous détruisons le
processeur. Nous savons que celui-ci existe, mais nous ne pouvons ni le lire ni
l'écrire. De la même façon que l'on ne peut toucher au Golem sans le détruire.
Le
microcode est un produit à la fois sacré et précieux, tant et si bien que deux
sociétés de fabrication de processeurs s'affrontent sur le microcode d'un
processeur particulier (il s'agit d'AMD et d'INTEL) ; cette affaire représente
des milliards.
Cabale et cybernétique
Lorsque
Wiener exposa son concept de cybernétique en 1948, l'ensemble des spécialistes
des calculateurs automatiques pensèrent que ce concept était réellement
nouveau. Mais la discussion sur la validité des machines de Wiener s'inscrit
dans la suite des recherches cabalistiques sur les rapports entre une chose à
animer et le langage. Les discussions anciennes de la cabale posaient le
problème de la légalité de l'utilisation des lettres du Nom sacré de Dieu. Le
Rabbin pouvait-il fabriquer un être à partir de la poussière?
Le sage
le plus ancien qui se trouve dans un tel procès est le patriarche Abraham. Lors
de l'épisode du chêne de Mamré (Genèse, 18), les hôtes d'Abraham mangèrent avec
lui du veau, du caillé et du lait. Or ceci est contraire aux règles
alimentaires du judaïsme, la cacherout. qui à partir d'une lecture de ce verset
« Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère » (Deutéronome.
14 : 21), invite à séparer la nourriture carnée et la nourriture lactée.
Abraham aurait-il enfreint cette règle ? Moshé Idel (Le Golem. p. 287)
cite l'explication proposée par Rabbi Meir Leibush : si l'animal avait été une
bête ordinaire, le serviteur l'aurait égorgée. Or il est écrit qu'il avait
préparé l'animal. Cela nous conduit à comprendre que cet animal était
artificiel. Abraham est considéré dans la tradition comme l'auteur du Sefer Yetsirah, Livre de la formation,
ouvrage très ancien de la cabale qui, dans des spéculations sur le langage,
enseigne les capacités créatives des combinaisons de lettres. Ces discussions
anciennes sont, au vu du développement des machines à penser, d'une singulière
actualité. Le rôle du Golem est déjà souligné par Wiener dans God and Golem. Mais très vite cette
intéressante dialectique entre la transcendance et la poussière fut recouverte
par la notion grecque de machine : automaton. Le succès même des ordinateurs
fit que les questions de fond furent très vite oubliées.
D'une
certaine manière la notion de machine n'a pas permis de bien comprendre la
nécessité naturelle d'un langage pour un calculateur automatique. Il y a
actuellement, du fait de recouvrement de l'ancienne intuition dû au
développement de la technique même, une dichotomie entre l'industrie du
logiciel et la construction du calculateur. Le Golem au contraire est un être
de langage qui, combinant logiciel et calculateur, fournirait un modèle afin de
trouver une passerelle entre les deux conceptions opposées. Mais c'est bien
parce que le Golem est considéré comme un être de langage et non comme une
chose qu'il est le centre d'une discussion. Cette indication nous fait mieux
comprendre les rapports qu'ont les enfants avec les jeux électroniques et les
ordinateurs. En effet, l'enfant ayant eu peu de contact avec les choses, mais
plutôt avec des êtres, ses parents, ses frères et ses soeurs, considère
spontanément ce qui est capable de parler et d'écrire comme un être. L'enfant
se place d'emblée dans la perspective du Golem, ce familier qui, comme dans la
légende du XVe siècle, suit Rabbi Samuel le Hassid (Le Golem, p. 108).
Les lettres, la poussière et la
lumière,
la combinaison des lettres
Moshé Idel commentant Rabbi Eléazar de Worms écrit à propos de la
création d'un homme artificiel : « L'opérateur est censé créer une figure
ou un corps à partir de la poussière : cette forme est appelée Golem...
L'opération qui consiste à prononcer les lettres de l'alphabet ne commence
qu'après le modelage de la forme humaine... Une fois que le matériel est prêt,
l'opérateur commence le processus qui comprend entre autres choses la
récitation des lettres de l'alphabet... Le premier stade de la création par permutation
est relié à la combinaison des lettres de l'alphabet ; l'opérateur crée 231
combinaisons de lettres qui correspondent à autant de portails. »
On voit
donc que, dès cette étape, les lettres sont mises en relation avec les membres
du corps. « L'opérateur se conforme aux directives du Sefer Yetsirah et il associe les lettres des membres avec toutes
les autres lettres de l'alphabet... » (Le
Golem, p. 110-111). M. Idel cite un autre écrit de Rabbi Eléazar de Worms
où il est expliqué que c'est la force créative des combinaisons de lettres qui
permit à Dieu de créer le monde et qui permet à l'homme de créer un être
artificiel. R. Eléazar mentionne alors une seconde étape, celle où les lettres
correspondant aux membres du corps sont combinées avec les lettres du Nom divin
Y, H, V, H, et prononcées avec six timbres vocaliques (p. 111-112).
L'homme
La création du Golem pourrait évoquer celle de l'homme. Le texte
biblique dit en effet : « Et l'Eternel Dieu forma l'homme poussière
détachée du sol insuffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint
une âme vivante » (Genèse, 2:7). L'homme n'est pas fait de terre ou
de la matière même du sol (adama)
comme le disent des commentaires trop rapides, mais de poussière. Ce sont les
animaux que l'Eternel Dieu a formé à partir de la terre (adama) (Genèse
2: 19).
Quelle
est la différence entre la terre et la poussière ? Paul Nothomb explique ainsi
dans son oeuvre L'homme immortel, que
la terre est compacte à la différence de la poussière qui permet le passage de
la lumière. L'homme poussière, lumière et souffle est à ce titre un être de
parole, un « souffle qui parle » selon la traduction araméenne par
Onkelos de l'expression hébraïque « une âme vivante ».
La fabrication du Golem
L'homme
transporte sa propre forme dans la fabrication du Golem. Les lettres se
combinant, se matérialisent dans l'organisation de la poussière. Mais comment
donner une image de cette texture originale de la poussière et de la lettre ?
Imaginons ainsi : la poussière tombe mollement dans la raie de lumière et le
Rabbin accroche des lettres au tourbillon de sable non labouré. Peu à peu la
forme s'épaissit tout en laissant passer la lumière. Reprenant ce schéma, le
biologiste Henri Atlan présente les molécules organiques comme les zones
électrisées en perpétuel remaniement, et l'épaisseur de la molécule n'est que
le résultat de l'équation.
Poursuivons
alors la combinaison des lettres, de la lumière et de cette poudre. Il faut que
les lettres soient la vapeur du souffle répondant au souffle divin afin
d'animer les lettres. Les colonnes de lumière sont appelées suivant la
cantilation des lettres. Le Garçon servant le Rabbin appelle les colonnes afin
que la lumière d'en-haut vienne vers le Rabbin. Ce dernier invoque Metatron, prince
des anges et, grâce à cette lumière, il peut exalter la poussière.
De la
même lumière que les sefirot qui dessinent les dix numérations fondamentales de
ce que Charles Mopsik appelle « le psychisme divin », sont d'abord
des chemins de lumière avant d'être des condensations, de même la colonne de
feu précède les organes du Golem. Il y a d'abord la grille formée par les
lettres installées dans des carrés, puis une contraction (tsim-tsoum) de la
poussière en une forme de plus en plus compacte où la lumière brille comme une
lueur sur les braises. Ainsi lors de sa formation, le Golem apparaît comme un
ciel étoilé, microcosme semblable au macrocosme. Il est bien important de
considérer le Golem comme un être de lumière et non comme une créature sombre,
résultat d'une magie contraire à la loi.
Création de mondes
Le Golem est en répons avec l'Adam. Il résume toute la modification du Rabbin
illuminé par la transcendance. Les sefirot
explicitent l'utilisation de la lumière dans la formation du Golem. Sans la
lumière d'en-haut, la créature ne peut être possible dans la vérité (emet) (Le
Golem, p. 260). L'action du Rabbin est d'élever la poussière. Il attend la
lumière ; celle-ci descend vers la poussière. Alors ce sera un vortex de
poussière aspirée par la lumière qui montera au fur et à mesure de la
réalisation des arcanes. Les mots tissent un impalpable espace afin que le
matériel et l'immatériel s'unissent. Les vibrations disparaissent à nos yeux et
seules les lettres indiquent encore la présence du flux créateur. Mais pourquoi
les lettres peuvent-elles commander à la lumière d'en-haut ? Bien avant le
commencement, la Torah existait. Les commentaires disent que Dieu a consulté la
Torah pour créer le monde.
Les
portails des lettres sont d'abord prêts et la lumière est ainsi soumise à la
loi. Dieu, comme dirait Spinoza, est soumis à ses propres décrets. La lumière
obéit aux portails liés à la loi. Une fois les portes connues, la lumière peut
être canalisée afin d'inventer un monde. Et dans ce mouvement, la cabale
instaure Dieu comme Le Lecteur par excellence de la Torah. Participant Lui
aussi de cette action double : lis et écris ! Ainsi les discussions anciennes
des Rabbins qui auraient pu apparaître comme relevant d'une mystique archaïque
et dépassée par les progrès de la science et de la technologie, se trouvent au
coeur de l'activité scientifique la plus moderne. Les anciennes interrogations
« halakhiques » ou éthiques
des sages de la tradition juive sur le Golem prennent aujourd'hui tout leur
sens.
Moshé
Idel écrit que la pratique de la création du Golem constitue une tentative
humaine visant à connaître Dieu par le moyen que Dieu mit en oeuvre pour créer
l'homme. Et Henri Atlan, préfaçant le livre de Moshé Idel, nous invite à nous
poser la question du statut moral d'un tel être et en particulier de son
autonomie et de sa responsabilité devant la loi.
Jean-Louis Mousset der Golembauer
Moshé Idel, « Le Golem ». Paris, Cerf,
1992
Haïm Zafrani, « Kabbale, vie mystique et magie ».
Paris, Maisonneuve et Larose, 1986