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Dans
les trous noirs de l’espace molaire, tel pape dissuade un continent malade du
sida d’utiliser le préservatif, tel citoyen d’un pays démocratique nomme détail les camps de concentration, tel chef d’état exige des quotas de
contraventions (un papier en plus) et des quotas d’expulsions (un papier en
moins). Mais là aussi des oppositions, des protestations, le théâtre mis à la
disposition des banlieues, tous les combats donquichottesques, fût-ce contre
des moulins à vent, dessinent des rhizomes. La toile est un exemple de lignes moléculaires serpentant entre des
lignes majeures.
Des
lignes de fuite peuvent être, dans le champ social, plus mortelles qu’ailleurs,
la dérégulation boursière, par exemple ayant fait tout à coup basculer les
Etats les rappelant à la nécessité des lignes molaires.
Dans
toute chose, des transversalités, des variables, des lignes de fuite
traversent, en mouvements et échanges incessants, les territoires de
consistance et les axes majeurs.
Cette
conception deleuzienne héritée de Spinoza éclaire, outre les multiples champs
du savoir, nos déambulations existentielles et le langage qui les traduit. Nous
oscillons en effet entre nos tendances structurantes et nos mouvements de
déterritorialisation. Il y a entre les deux orientations une immanence
réciproque, chacune naissant de l’autre et la modifiant.
Les
trois lignes de vie dégagées par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans
« Mille plateaux » se révèlent un modèle
efficace, un outil de repère, une boussole pour nous diriger sur nos
chemins existentiels et contourner les catastrophes ou parvenir à nous en
extraire.
Les
lignes, en leur premier état, sont subordonnées au point : elles sont molaires, composent un système
arborescent, dessinent un espace strié
à l’image de l’autoroute. Il arrive qu’entre la verticale et l’horizontale la
diagonale se brise, se mette à serpenter de vecteurs et points, se diffuse en
un réseau de lignes nouvelles
moléculaires, rhizomiques. Elles animent un espace lisse, steppe, désert, océan dont le plan n’a aucune autre
dimension que celle du mouvement qui le parcourt. Les multiplicités qui s’en
produisent ne sont plus subordonnées à l’Un. Elles prennent consistance en
elles-mêmes.
Anomales,
nomades, elles ne sont plus normales et fondées en fait plus qu’en droit, elles
génèrent des devenirs et des transformations. A leur pointe extrême, ces
rhizomes, dans l’élan qui les accompagne, prennent la forme de lignes de fuite créant des déterritorialisations porteuses de
potentialités créatrices. La ligne
rhizomique réalise donc une connexion entre le système arborescent et la
ligne de fuite, mais elle peut, courant d’arbre en arbre, se trouver
ramenée au segment, retourner, coagulée, à l’espace strié ; à son autre
extrême, la ligne de fuite, abandonnant sa créativité potentielle, se
transforme parfois en ligne de mort. Le rhizome est donc en risque de
rencontrer des trous noirs sur son trajet : ceux d’une coalescence extrême
là où il serait happé à nouveau par la ligne molaire ou ceux d’une dissolution
catastrophique là où la ligne de fuite évoluerait en ligne de mort.
Cette
topographie nous concerne dans nos expériences personnelles et sociales qui
sont le contenu de nos vies. Nous
conduisons nos barques selon une nécessaire organisation existentielle dont les
lignes sont molaires. Nous faisons abris de nos systèmes de vie, de pensée ou de croyance. Nous les nommons souvent
idéaux. S’ils ne sont pas
questionnés, mis à l’épreuve dans la relation avec d’autres, ils nous poussent
à l’autoritarisme, à la soumission, les deux parfois, et à une conservation
étroite, quasi- rituelle, de nos habitudes.
C’est
ainsi que nous vivons le plus souvent, dans les mêmes lieux, les mêmes
professions, les mêmes relations, les mêmes cercles. Nous y trouvons un
confort, l’illusion d’une vie satisfaisante, une bonne conscience, souvent car,
bien sûr, nous savons être utiles et efficaces. C’est la vie « ordinaire ».
Des rhizomes viennent pourtant par bonheur, inquiéter, voire lézarder
cette image.
Ils
filent la marginalité, la nôtre d’abord et celle que nous apercevons ailleurs,
de loin ou de plus près ; ils fissurent nos espaces. Car nous avons nos
accidents personnels, nos épreuves, nos passions, nos deuils, nos
déchirements, nos désirs d’ ailleurs,
nos chagrins, nos maladies, cela-même que pourtant nous tentons de mettre à
distance en structurant nos systèmes car nous voudrions bien ne rien savoir du
malheur, de la folie ou de la mort.
Rhizomes
sont aussi nos sympathies pour ceux qui n’ont pas eu ou n’ont plus la
possibilité de structurer : les clochards, les chômeurs, les sans-papiers,
ceux qui sont la proie d’une souffrance intime qui nous éprouve.
Rhizomes et lignes de fuites aussi, nos voyages, nos amitiés, nos
amours, nos créations.
Et
si nous sommes au risque des trous noirs de la sclérose générée par nos
structurations obligées, nous pouvons aussi être happés par ceux de nos écarts
trop grands lorsque, bateaux ivres,
nous cherchons à descendre les fleuves
impassibles en nous libérant des haleurs.
Nous avons vu des frères humains
naufrager sur leurs lignes de fuite, Nerval, Artaud, Van Gogh, nous laissant
des œuvres à ouvrir nos émotions et initier nos propres rhizomes. Rimbaud a
voulu, revenir pour « se caser » comme on dit, rejoindre un
quadrillage molaire…Trop tard. Dans les jeux sociaux et politiques cette
topographie apparaît aussi avérée. Dans les trous noirs de l’espace molaire, tel
pape dissuade un continent malade du sida d’utiliser le préservatif, tel
citoyen d’un pays démocratique nomme
détail les camps de concentration,
tel chef d’état exige des quotas de contraventions (un papier en plus) et des
quotas d’expulsions (un papier en moins). Mais là aussi des oppositions, des
protestations, le théâtre mis à la disposition des banlieues, tous les combats
donquichottesques, fût-ce contre des moulins à vent, dessinent des rhizomes. La
toile est un exemple de lignes
moléculaires serpentant entre des lignes majeures.
Des
lignes de fuite peuvent être, dans le champ social, plus mortelles qu’ailleurs,
la dérégulation boursière, par exemple ayant fait tout à coup basculer les
Etats les rappelant à la nécessité des lignes molaires.
Le contenu de nos existences a son expression dans le langage et c’est l’un
des champs où la pertinence du
paradigme de Deleuze et Guattari s’éprouve le mieux. Le modèle de l’arbre
domine et introduit une logique binaire, sous l’hégémonie du signifiant, que ce
soit dans la logique de Saussure ou celle de Lacan. Leurs systèmes, comme celui
de Chomsky, sont liés à un modèle arborescent et à l’ordre linéaire des
éléments linguistiques dans les phrases. Le langage n’est pas nié en tant que
réalité composite, mais l’objectif est de prélever
sur cette réalité un système homogène rendant possible une approche
« scientifique ».
Le modèle de l’arbre, introduit par Chomsky domine la linguistique
qui se veut science du langage. Cet arbre, de type hiérarchique est caractérisé
par sa binarité, ce qui veut dire, linguistiquement parlant, que le passage
d’un niveau à un autre s’opère à l’un
des nœuds, par une segmentation en deux constituants de niveau hiérarchique
subséquent.
Ainsi, le mot signe se
subdivise-t-il en signifiant et signifié qui se subdivisent ensuite à
leur tour. L’on voit bien qu’il s’agit d’un système molaire dont l’agencement
consiste en couplages binaires, comme
sémantique/sémiotique, masculin/féminin, consonnes/voyelles etc.…
Saussure écrivait le signe s/S
(signifié sur signifiant). Lacan préféra l’écrire S/s. ce ne fut pas une
révolution : on retrouve dans son système des couplages du même
type : sujet/objet,
plaisir/jouissance…
Ces systèmes ont une prétention scientifique : dégager des
constantes, jusque dans les variantes. L’aspect composite du langage n’est pas
nié mais faute de pouvoir le considérer comme un tout homogène, on en prélève
des sous-ensembles que l’on unifie pour tenter d’en dégager des universaux de
la langue ! S’opposant à cette systématisation, l’un des contradicteurs de
Chomsky, Labov insiste, à la manière d’un musicien, sur le fait que le thème c’est la variation, indiquant
par là même qu’une infiltration fissure l’homogénéité,
y introduisant des lignes
rhizomiques, éventuellement une langue étrangère dans la langue elle-même,
une parole, une écriture à fleur de réel.
A vrai dire, ces rhizomes ne sont pas des éléments des
constituants du langage, ne lui appartiennent pas essentiellement. Ils le
traversent, le lézardent, entraînant le langage à les suivre et l’écriture s’y
inscrire devenue nomade, entre ses propres lignes. Ainsi, de Certeau a bien distingué, dans son texte
« Poème et/ou institution » un aspect exilique se démarquant, à l’intérieur du langage, d’une
orientation cannibalique. L’image de
l’orientation cannibalique est donnée, selon lui, par le discours des
institutions et de la pédagogie alors
que l’exilique s’inscrit dans la forme poétique. Il se réfère à Mallarmé :
« Il (le poème) autorise un espace autre, il est le rien de cet espace. Il
en dégage la possibilité dans le trop plein de ce qui s’impose […] Il refuse
l’autorité du fait. Il ne s’y fonde pas. Il transgresse la convention sociale
qui veut que le réel soit la loi. Il lui oppose son propre rien, atopique,
révolutionnaire, poétique ».
Il y
a dans le style des figures ouvrant
cet espace autre : le chiasme, l’antithèse, la métaphore, les
mots-valises, l’oxymore. Des lexèmes
jouent aussi ce rôle : les hologrammes qui font bégayer la langue, les
articles ou pronoms indéfinis, les infinitifs qui expulsent le sujet, par leur
emploi direct, voire déclinés en supin. On peut penser à la langue chinoise
éliminant en outre l’article : devenir
petite pluie ? Porteuses de paradoxes, de torsions de non-sens, ces expressions provoquent un déchirement du
sens et de l’image ; créant l’ellipse, elles sont des échappées singulières du langage : ce sont des fugueuses. En
tant que telles, subversives, elles offrent l’alternative du vide au nihilisme
des temps modernes et aux servitudes qu’ils imposent par
l’intermédiaire de nos nouveaux tyrans : le chiffre, les quotas,
l’agencement, la quantification et le formatage de l’humain.
Pour
conclure, j’évoquerai l’ouvrage de Yannick Haenel « Evoluer parmi les
avalanches ». L’auteur évoque la nécessaire fonction du vide dans nos
vies, nos mots, nos écritures, énonçant que, si l’on ne se défend pas du vide,
on arrive au point où aucune phrase n’est satisfaisante mais que les phrases
qui s’élaborent à l’intérieur de ce point
le retrouvent partout.
Il
s’en produit une jouissance : « La jouissance ne consiste pas
seulement à laisser passer la joie dans ses membres ; mais à détruire les
habituelles raisons de vivre et à flotter, inhumainement, dans une solitude qui
se découvrira spirituelle. Je ne crois en rien ; seul ce rien resplendit,
et vous propose, lorsque vos gestes, votre silence, vos phrases se sont
introduits jusqu’à lui, un exil où vous vous sentirez pensé par le chant qu’il
soulèvera en vous à l’intérieur du vertige, avec, dans les phrases qui
sortiront de vous, la sérénité la plus immorale, cette sérénité stupéfiante qui
vient de la bordure du désastre. »
Haenel
propose ce risque : se laisser porter par les lignes de fuite
potentiellement créatrices, frôlant le néant mais l’évitant, dans une glissade
tangentielle aux abords du trou noir. Risque pris ponctuellement parce que, comme nous l’avait appris René
Char dans « la Nuit talismanique » :
La liberté naît, la
nuit, n’importe où, dans un Trou de mur, sur le
passage des vents glacés.
Noëlle
Combet
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