L’autre
soir, j’allumai mon poste de télévision et tombai par hasard sur l’émission
« Mots croisés », consacrée au G20 et à l’avenir de la crise
économique mondiale. À l’invitation
d’Yves Calvi, on trouvait des hommes respectables et connus pour leur expertise
et leur acuité théorique dans des domaines financiers et économiques
généralement jugés comme rébarbatifs et en tout cas peu médiatiques :
Jacques Attali, président de PlaNet Finance, Nicolas Baverez, historien et
chroniqueur du Monde et du Point, Daniel Cohen, professeur
d’économie à l’Ecole normale supérieure. Baudouin Prot, directeur général de
BNP Paribas et l’ancienne ministre de la Culture du Mali, Aminata Traore
complétaient le plateau. L’enjeu de l’émission reposait sur une
question : le G20, dont Jacques Attali nous apprit incidemment qu’il
s’agissait en réalité d’un G27 ayant conservé sa première appellation, était-il l’embryon d’une nouvelle
gouvernance mondiale, une sorte de directoire éclairé du monde, la nécessaire
actualisation diplomatique d’un monde multipolaire ou un coup de bluff des
anciens riches faisant croire aux nouveaux qu’ils pouvaient désormais acquérir des parcelles d’influence
géopolitique ? Bref, un autre Conseil de sécurité de l’ONU en gestation ou
un écran de fumée visant à ménager le statu quo planétaire d’une Amérique ultra
consumériste et d’une Chine hyper industrielle ! Les trois
intellectuels français, semblant pareillement désorientés, donnaient l’impression de
penser au bord de l’abîme. On ne pouvait s’empêcher d’imaginer que, s’ils se
penchaient encore un peu plus en avant afin d’incliner leur regard vers un
avenir à peine hors de vue, ils tomberaient inévitablement dans un grand trou,
une sorte de fosse commune de la raison diplômée et savante. Comme dans les
cauchemars où soudainement des abîmes se découvrent et engloutissent les
protagonistes du rêve, après une chute vertigineuse, on devinait aisément que leurs
télescopes personnels leur révélaient des états du Monde si effrayants qu’ils en
devenaient imprononçables. Et si leur expertise économique, quoique inachevée
et partielle, avait pour but d’en conjurer la ténébreuse menace, elle en
dissimulait mal en revanche la hantise spirituelle.
En face, Aminata Traore – je dis en face
car, bien qu’étant assise à leurs côtés, elle paraissait en face d’eux –, se
posait sans réserves en championne souriante mais décidée du Sud. Elle accusait le système capitaliste, consumériste
et irresponsable d’être à la
fois exportateur unilatéral des valeurs occidentales
et d’être atteint d’une maladie autistique et paranoïaque incurable.
Par sa seule présence, Aminata Traore
portait non pas toute la misère du monde mais assurément sa conscience aiguë,
écorchée et révoltée. Nos trois « experts », renvoyés malgré eux à
leur mauvaise conscience de serviteurs de l’Occident, surenchérissaient à tour
de rôle et en vain sur la banqueroute du système financier international et la
faillite manifeste et odieuse de sa moralité. Certes, des nuances lézardaient
un peu le bloc d’intelligence occidentale. Ainsi Baverez, refusant de momifier
le continent noir dans un statut de victime intemporelle du progrès humain,
opposait à Aminata Traore la forte croissance africaine. Jacques Attali tentait
de souligner la diversité, la disparité du Sud en évoquant l’Est (la Chine,
l’Inde) ou l’extrême Occident (le Brésil). Sans pour autant attendrir l’ancienne ministre malienne, il
réussissait assurément à nous déboussoler davantage, à nous désorienter,
et peut-être plus qu’à nous dés-orienter, à
nous dés-occidentaliser !
Aminata Traore n’en démordait pas. En
dépit des contorsions et des circonlocutions de nos trois penseurs, il ne
faisait aucun doute à ses yeux, qui étaient aussi les nôtres pendant sa prise
de parole, que ceux-ci reflétaient idéologiquement, c’est-à-dire inconsciemment, les affres et les douleurs égoïstes
d’un Système qui les avait nourris, éduqués, élevés dans la
méconnaissance radicale du Sud. La profonde et irrémédiable disgrâce des
pauvres n’était pas leur affaire. L’après-crise leur faisait peur, mais peur
dans la mesure où cet après n’était peut-être qu’un avant, une simple
répétition, le prélude à une crise encore plus terrible et dramatique des pays
riches. Cela faisait belle lurette que les pauvres subissaient la crise, non
comme un avatar du système mais bien comme sa condition, sa nature intrinsèque.
Et du coup, cette émission sur les
enjeux du G20 sentait la mort, le naufrage, quelque chose comme la fin de la conversation. Derrida a dit un jour que tant que les hommes se
parlaient, malgré les blessures, les offenses, les cicatrices, les haines,
l’espoir ne mourrait pas. Cette émission empestait le désespoir. Nulle ébauche
de conversation, nulle alliance de pensée, nulle pesée des arguments de
l’autre, nulle promesse d’un monde plus
habitable, n’allégeaient le terrible sentiment d’incompétence ou plutôt
de provincialisation des experts
européens.
On devinait, informulé et tapi dans l’ombre des
hésitations, des silences, des visions partielles ou mal ajustées des orateurs,
l’avènement barbare des discordes, des guerres, des despotismes, des nettoyages
et des tris ethniques. Déferlant sur nos nations impréparées aux désastres
économiques, la marée montante des
paupérisations submergerait nos modestes digues. Les Etats avaient déjà
renfloué une fois le système bancaire, ils ne pourraient pas le sauver une
seconde fois ! Et les alternatives
internationales au capitalisme, orphelines de l’idéologie communiste,
n’avaient pas jusqu’ici étayé suffisamment leurs fondements politiques pour
faire valoir leur crédibilité et leur pertinence, et venir en rescousse à une
humanité sans guides.
La mort rôdait sur ce plateau de
télévision et personne n’avait envie d’entonner l’air de la carmagnole sur le
naufrage d’un système multipolaire qui, à peine créé, à peine émergé de
l’ancien partage du monde, paraissait déjà si impuissant et inutile. La misère
continuerait, s’amplifierait ; les nantis joueraient les bons samaritains,
pour un temps bref, un temps compté, avant la rechute et la grande lessive de
l’humanité.
Ni Baverez, ni Attali, ni Cohen, ni
Traore ne parvenaient à être convaincants ou
éducatifs. Ils bredouillaient des arguments qui, sans doute brillants et
polis dans leurs recueils et leurs articles, pâlissaient, inertes et confus,
dans la triste mélasse d’un débat déserté par l’engageant et vivifiant esprit
de la conversation. La parole humaine, sans souffle, sans générosité, sans
grandeur de vue s’enlisait dans les marécages des sombres prévisions.
J’ai oublié de
parler du banquier de BNP Paribas, M. Baudouin Prot. Pour lui, la
conversation n’avait d’évidence aucun sens et encore moins d’importance.
Ce qui comptait était de rassurer les épargnants, les ménages et les
entreprises sur la solidité et la valeur exceptionnelle de la Banque française.
À l’image du petit village d’Astérix et d’Obélix, la Gaule bancaire tenait bon et résistait vaillamment aux
grimaçantes intempéries du Monde.
Persuadé que la télévision est un
instrument impropre à la maïeutique et qu’il est préférable de marteler un
argument simple et unique à destination du grand public, autrement dit de la
grande clientèle, il psalmodiait de réjouissants et optimistes diagnostics
sur l’imminente sortie de la crise.
En fermant le poste de télévision,
accablé par le jeu à somme nulle d’un tel débat, je méditais un moment sur le
colossal et saisissant effort qui nous attendait tous, non pas pour faire
chanter les lendemains mais pour éviter plus modestement, plus humblement le
pire. Mais en définitive, n’est-ce pas la même chose ?
Claude Corman 
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