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« L’ensemble de
connaissances, d'études d'une valeur universelle, caractérisées par un objet
(domaine) et une méthode déterminés, et fondées sur des relations objectives
vérifiables » telle est la définition que le « Robert » donne de
la science.
Parler de science à
propos de l’eugénisme est une question, pour moi, souvent posée. En tant que petit-fils et arrière-petit-fils de
déporté juif, je me suis toujours demandé qui j’étais. Elevé avec conviction
dans la religion catholique, au côté d’un grand-père sauvé de Drancy mais
converti au protestantisme, de quel côté judéo chrétien porter son
regard ?
C’est pour cette raison
que, me considérant moi-même sans identité propre ou entière, je me suis
souvent penché sur les théories eugéniques platoniciennes pour les comparer à
leurs applications terrifiantes au cours du XXe siècle.
Le rêve de la cité
idéale qui apparaît dans l’Antiquité est celui d’un combat aussi permanent
qu’inéluctable entre les hommes, imposant l’idée de la nécessité d’une organisation idéale de leur vie en
communauté, basée sur un système de castes. Le positivisme platonicien est très
largement tourné vers l’intérêt général de la cité, le but étant de construire
une société du savoir.
Dès lors, Platon prône
un contrôle des naissances et des relations entre les individus selon leur rang
et leur sexe. Ce sont ceux qui savent, l’élite, qui exerceront cette
prérogative aux travers de lois, lois d’ailleurs intelligibles par elle seule
– la lecture et la confection de la loi
devenant le socle de transmission de l’oligarchie. A l’exception des magistrats
tels qu’ils sont nommés dans « La République », le reste de la
population doit ignorer le désintérêt de la cité pour ses intérêts propres. « Il faut, selon nos
principes, rendre les rapports très fréquents entre les hommes et les femmes
d’élite, et très rares, au contraire, entre les sujets inférieurs de l’un et
l’autre sexe. (…) toutes ces mesures devront rester cachées, sauf aux
magistrats, pour que la troupe des gardiens soit, autant que possible, exempte
de discorde », ibid., V, 460 a.
Théorisation de l’utopie
De l’interprétation diverse de cette pensée
vont découler les pires dérives de notre humanité. C’est en effet de cet idéal
antique que se réclament les fondateurs de l’eugénisme moderne tels que Francis
Galton qui, dès le XIXe siècle prétend tirer sa théorie de Charles
Darwin et de « l’origine des espèces ». Théorie qui aboutit au fait « qu’il
faut favoriser la survie
des plus aptes et ralentir ou interrompre la reproduction des inaptes ».
Pour autant, dans son ouvrage La Descendance
de l'homme et la sélection sexuelle, paru en 1871, Darwin émet sans
complexe des conclusions sur l’hérédité en affirmant qu'il est probable que le
« talent » et le « génie » chez l'homme soient héréditaires[]. Il lui paraît également vraisemblable
que les protections sociales vont à l’encontre de la sélection naturelle[]. Erreur de placer le génie sur ce qui
n’est, en fait, que l’acquisition d’un savoir-faire.
Toutefois, Charles Darwin place l’esprit de
fraternité humaine au-dessus des lois scientifiques : « Nous ne
saurions restreindre notre sympathie, en admettant même que l’inflexible raison
nous en fît une loi, sans porter préjudice à la plus noble partie de notre
nature », déclare-t-il dans le même ouvrage.
Dès lors, on étudie les meilleures méthodes
scientifiques pour contrôler les naissances ou pour permettre à l’humanité de
contrôler son propre destin biologique. C’est un droit à naître, ou pas, qui
posé, impose une hygiène de la race et donc, par extension, de la caste.
De l’utopie
scientifique
L’entre-deux-guerres voit se développer un
scientisme autour de l’eugénisme. La République de Weimar eut un projet qui fut
élaboré par des juristes et des psychiatres. Les pères en furent le professeur
de droit Karl Binding et le professeur de psychiatrie Alfred Hoche. Ces deux
universitaires travaillèrent à la conversion de leurs milieux respectifs à l'eugénisme.
Le projet n'a pu cependant être formulé dans un texte législatif. Les concepts
qu'il développait, par exemple les notions de « vie indigne d'être
vécue » où « d'euthanasie », allaient trop loin par rapport aux
autres législations eugénistes, et les Eglises demeuraient vigilantes. Les
théoriciens allemands arguèrent de l'intérêt collectif pour justifier le bien
fondé de l'interdiction d'être. La vie des malades et des handicapés mentaux
était déclarée indigne d'être vécue au nom de l'intérêt collectif en s’appuyant
sur des fondements médicaux et économiques erronés.
La
notion universelle de droit public fut l’objet de nombreux détournements.
Ainsi, l’eugénisme est très largement utilisé lors des deux grandes crises de
1923 et 1929 pour relancer le projet de législation eugéniste. En 1929, les
économistes arguent que « les handicapés et malades mentaux coûtent cher à
la collectivité ». De ce fait, la question se pose d’en éviter
l’existence, d’en réduire le coût. Ils deviennent coupables de bien des maux.
La pensée eugéniste, rattachée sans scrupules au concept juridique de l'intérêt
général, légitima une réduction drastique des moyens financiers et des moyens
en personnel de la psychiatrie.
De l’eugénisme à la race
C’est alors que se développent les théories
raciales.
Il suffit de se convaincre que l’hérédité prévaut sur le milieu social et
culturel, que l’inné est plus fort que l’acquis. La question se pose alors de
savoir ce que nous serions, nous tous, produits de métissage. Que faire de la
valeur intrinsèque des hommes, si seule
leur appartenance raciale conditionne leur importance au sein d’une
société ? A l’inverse, le métissage n’est-il pas le meilleur antidote à
cette quête de pureté raciale qui sacrifie de fait l’essence à
l’apparence ?
Au-delà de la Shoah et de la politique
nataliste du IIIe Reich, les idées et la mise en œuvre de politiques
eugéniques existent et ce, même après la Seconde Guerre mondiale. Je ne veux
pas passer sous silence et certainement pas oublier. Je veux me souvenir de ce
terrible chapitre de l’histoire de l’humanité et énoncer que le nazisme pousse
l’eugénisme à son paroxysme, avec en plus la haine de l’être humain dans tout
ce qu’il représente et l’érection du pur fantasme en science des races :
car la « race » juive n’existe pas et n’a jamais existé. Mais l’idée
de l’élimination des plus faibles s’est souvent posée au-delà de la question
juive, au-delà de la question de la race. Les politiques eugéniques se
développent d’abord et principalement aux Etats-Unis, donc dans des sociétés
supposément démocratiques, avec des stérilisations forcées. Dès 1907, l’Etat de
l’Indiana promulgue une loi de stérilisation obligatoire pour les dégénérés
« héréditaires ». En 1930, plus de trente Etats étaient dotés d’une telle
législation.
Une réaction aux théories raciales et négatives
Le dit eugénisme prend une toute autre portée à
la suite des politiques mises en œuvre par le régime nazi. C’est en réaction à
cette dérive que deux positions émergent : les « continuistes »
et les « discontinuistes ».
Pour les continuistes, l’issue logique d’une
perspective eugéniste est illustrée par l’Histoire et les crimes commis par le
régime nazi au nom des principes de cette doctrine. Les fondements même de
l’eugénisme, en particulier ses présupposés héréditaristes, scientistes,
racistes, contiennent en germe des éléments qui conduisent nécessairement à des
développements contraires aux lois de la morale, et surtout à l’éthique. Pour
aller plus loin, il faudrait même considérer que c’est aller contre l’humanité
dans tout ce qu’elle possède de beau : sa diversité, sa part de hasard et
d’aléatoire.
Les discontinuistes, quant à eux, se placent
dans une position contraire. L’eugénisme est encadré par des dispositions
morales et juridiques suffisantes pour éviter toute dérive et pour aboutir à un
progrès de l’humanité.
Un eugénisme positif ?
Selon ses défenseurs, l'eugénisme vise à
assurer une humanité plus adaptée, donc en principe « plus
heureuse ». Par le vocable « adapter », ils entendent donner aux
hommes des défenses contre la maladie, l’hérédité, et toute fatalité. Ce n'est
donc pas selon eux la fin en
elle-même qui est criticable, mais bien souvent les moyens choisis. Ce serait, certes,
un grand progrès que de voir le diabète, l'hémophilie et d'autres maladies
héréditaires éliminées par thérapie génique. Cette forme d'eugénisme ne pose
pas les difficultés des théories développées au cours des XIXe
et XXe siècles, périodes où les
moyens utilisés avaient très largement dépassé les bornes de toute Humanité.
Cependant, la fin du discontinuisme pose
d’autres problèmes : il suffit d’examiner les lois dites de bioéthique de
notre code civil. Toutes les questions liées à l’embryon humain et à son
développement sont très strictement encadrées, il en est de même pour
l’interruption volontaire de grossesse et tout examen pré-natal. Au-delà du
texte juridique, il y a la jurisprudence, qui contribue très largement à un
encadrement des pratiques peuvant être considérées comme eugéniques. Elle
constitue en quelque sorte le dernier garde-fou éthique de l’interprétation de
la loi.
C’est ainsi qu’en France, pour la première fois
en 2000 avec l’arrêt Perruche, la Cour de Cassation consacre en termes très
clairs le droit pour l'enfant né handicapé d'être indemnisé de son propre
préjudice. Cet enfant, né handicapé en raison d’une erreur de diagnostic
médical, est indemnisé de sa propre naissance et fait ainsi valoir son droit à naître.
L’eugénisme et ses fantasmes immémoriaux nous
renvoient à notre morale mais surtout à notre éthique, car cette première tend
à le bannir. Le risque réside dans les moyens scientifiques qui tendent à
donner raison aux pulsions historiques.
Encore faudrait-il que l’Homme se définisse par
des valeurs humaines proclamées et non des critères biologiques. A mon sens, le
« bien-être » ne réside pas seulement dans des valeurs physiques mais
aussi et surtout dans des caractères, des ressentis et des individualités.
Comment laisser sa place à la personne qui habite un corps ? Nous devons
reconnaître que notre enveloppe corporelle n’est pas un objet maîtrisable en ce
qu’elle est inséparable de ce qu’on peut appeler notre dimension symbolique
voire spirituelle.
Toutes ces questions nous ramènent à notre
propre condition et à l’utilisation de notre propre savoir, de la science.
Pour reprendre la
pensée spinoziste, les hommes se croient libres au sens du libre-arbitre. Mais
être vraiment libre et heureux consiste à nous libérer de l’illusion de ce
libre-arbitre pour chercher et trouver ce qui nous détermine. Il faut
accroître notre « puissance d'agir » qui est notre seule essence et,
par là, combattre et vaincre la passion du surnaturel.
Qui sommes-nous et surtout pouvons-nous porter
atteinte à notre nature d’êtres vivants ? En contrôlant sa vie et sa mort,
l’Homme tend à devenir son propre maître, ou son propre dieu. Il croit tendre
vers sa liberté, mais à quel prix ? Sébastien Bauer
Cet article est un travail consécutif au
mémoire de recherche que l’auteur a réalisé dans le cadre de ses études en
sciences politiques (IEP de Paris).
C’est moi qui mets en italiques.
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