|
Depuis
trente ans, c’est-à-dire depuis qu’on a pu prendre la mesure des effets du
premier choc pétrolier et anticiper ceux de la mondialisation, on parle des
« nécessités d'adapter les formes d'organisation et les modes de
fonctionnement aux modifications du marché et à sa globalisation ». En
Europe, le chômage galopant apparu peu après 1973 affecte une « masse
critique » de la population. En France, dans les années 90, des jeunes
considérés comme des « exclus » n'avaient connu leurs parents que
dans une situation de non-travail.
Ce
texte est une pérégrination dans le monde contemporain, à partir de mes
expériences et de mes observations. Il m’est d’abord venu en
tête la nomination des moteurs de recherche comme Yahoo, Google ou celle des serveurs comme Wanadoo, Noos –
Internet étant emblématique de la révolution de l’information qui est centrale
dans les changements intervenus. Cette mode du son o-o m'a interpellée. J’ai
d’abord cru y entendre un cri de ralliement des tribus d'Internautes. Puis
l'écriture o-o m'y a fait voir un double zéro, qui m'a conduite sur la piste de
la généalogie des nombres, ainsi que sur ces « n », « n+1 »
ou « n–1 » qu'on trouve en entreprise pour désigner un salarié dans
son échelon hiérarchique, qui fait de lui
« le supérieur ou l’inférieur » d’un autre.
A partir de Google et de Yahoo, cet exposé présente « une
brève histoire de zéro » ; s’ensuit une réflexion sur « trois
aspects du monde économique et de la vie au travail », puis une « focalisation sur deux phénomènes
contemporains ».
Enfin, en questionnant la place de la psychanalyse, je
tenterai une ouverture.
Quant
aux Yahoos, ce sont des personnages que Gulliver, le héros de Jonathan
Swift, rencontre à son quatrième voyage.
Fraîchement débarqué sur une île, il aperçoit dans les arbres une curieuse
espèce d'habitants qui sautent d'arbre en arbre en poussant des cris hostiles :
« Quelques-uns de ces démons-là grimpèrent dans
l'arbre, s'agrippant aux branches qui pendaient de l'autre côté, et se mirent à
décharger leurs intestins sur ma tête. Je pus tout juste me mettre à l'abri en
m'aplatissant contre le tronc de l'arbre, mais je fus presque asphyxié par
l'odeur des excréments qui pleuvaient autour de moi. »
Ce
sont les Yahoos, cette horde d’individus « affreux, sales et
méchants », qui vivent au milieu d'un peuple beau, rationnel, éduqué, les Houynhnms,
qui eux-mêmes sont des chevaux, dont les Yahoos sont les esclaves :
leurs maîtres les emploient comme bêtes de trait, en attelages par six. Les Houynhnms
procèdent à une comparaison anatomique systématique entre Gulliver et des spécimens Yahoos. Il n’y a
« pas-de-différence » entre cet homme les Yahoos !
Les
Yahoos, et c’est par là qu’on peut comprendre le choix de nom des fondateurs du
moteur de recherche, sautent d'arbre en arbre tout comme les internautes
d’aujourd’hui surfent de lien en lien, par associations de mots-clefs… Difficile
de ne pas penser aussi à ce que les psychanalystes font à l'écoute des associations
libres de leurs analysants, pour qu’ils y trouvent… « rien, peut-être » ou
« peut-être rien ». Mais dans
ce cas, « rien plus rien plus rien, ça fait trois fois rien, et… trois
fois rien, c'est déjà quelque chose », nous assénait poétiquement Raymond
Devos. En effet, comment penser ce zéro, que le dictionnaire définit comme
« cardinal de l'ensemble vide, élément neutre pour l'addition des
nombres » ? Ce symbole numérique, figuré par un trou, m'a fait
m'attarder sur le vide qu'il dessine et, fussent-elles graphiques, anatomiques
ou topologiques, sur les limites qui l'entourent…
Limite entre
négatif et positif, et comme une traversée. Ligne de partage, qui ferait
frontière, le zéro est un opérateur très fécond : outre qu’il permet de
poser des nombres « négatifs », qui servent pour les températures
(au-dessus, en-dessous de zéro), mais aussi pour
la datation (avant ou après Jésus-Christ), il a permis de « traiter
l'absence comme une présence dans la mémoire écrite des hommes » – selon la formule de
Denis Guedj – et alors, s’agissant de mémoire, la traversée
prend la consistance d’une étendue. Le zéro serait dans ce cas comme une
« bande passante » dans l'histoire singulière de chacun.
Quant au redoublement
du o ou du zéro, énigmatique au premier abord, il pourrait être regardé du côté
de la répétition : double présence ou double absence, vide sur vide,
empreinte, deuil ?… Enfin, si le zéro « ouvre la voie » aux nombres
négatifs, il est aussi ce qui, au moyen de la fonction successeur (N+1), « pose un début au défilement des nombres »… Le
zéro, ce pas grand-chose, donc l’opérateur qui ouvre la porte à des
mondes dont on ne saurait plus se passer, ni pour compter, ni pour penser, il
s’est avéré comme un élément majeur du logos.
Trois aspects du monde
économique et de la vie au travail
A propos du
« un » et du « deux »
Considérons certains
aspects du monde économique et de la vie au travail : novlangue, effets du
management participatif et noms propres des sociétés anonymes.
La novlangue
Dans la novlangue,
jargon du monde des entreprises, le « pragmatisme » opère comme un
mot d'ordre. Il y est question du faire, de l'avoir, mais pas du penser ni de
l'être ou de « lettres ».
La novlangue emprunte à
divers domaines, d'abord à la technique ou aux sciences physiques, chimiques,
mécaniques, hydrauliques, etc. : « fusions, restructurations, performance,
fusibles ». Au militaire et politique : « stratégie, cible,
états-majors, objectifs, seconds couteaux, chefs charismatiques ». Aux
lexiques professionnels : des pressings et de la diététique quand on
« dégraisse » les effectifs comme des lipides excédentaires. A celui
des tueurs à gages : les « DRH killers » ont un prix, leur salaire
est proportionnel au nombre de salariés qu'ils ont « flingués ». Et aux
techniques comportementales : « assertiveness »,
« coping », « stress », « self-esteem »...
L'euphémisme de la
diplomatie : un licenciement en nombre devient un « plan social » ou
même un « plan de sauvegarde de l’emploi », un manipulateur :
« quelqu'un qui sait motiver », un « harceleur » : un
spécialiste du « management par le stress ».
Ce qui se passe dans le
travail a son envers dans le non-travail : le chômage. Là, c'est le
lexique du « marketing » du « savoirsevendre » pour trouver
un emploi, chacun étant invité à se considérer comme un « produit »
devant trouver son « créneau » ou sa « niche »
commerciale ! Dans la « foire aux candidats » qui se pratique dans
divers salons et expos, de plus en plus semblables aux campagnes d’adoption
pour chiens et chats de la SPA, des postulants à un emploi doivent « se vendre » en cinq minutes. Un cabinet
proposait des formations pour chômeurs intitulées « L.O.V.E »,
acrostiche pour « Lettre pour Obtenir Vite un Entretien ».
Les chômeurs diplômés
sont désormais des « intellos précaires ». Etymologiquement,
« précaire » signifie « obtenu par la prière », les
précaires ayant longtemps été des ouvriers (surtout agricoles) qui se louaient
à la journée. De ceux-là, restent ceux qu’on croise le matin du côté de la rue
du Caire (le « Pré-Caire ») à Paris, faisant de la
« précarité » l'état de celui qui n'a pas de « pré
carré ».
Des travailleurs
hautement qualifiés sont en effet sans emploi. On préfère les compter sur les
statistiques de la formation et ils deviennent des « stagiaires de la
formation continue ». A partir de 57 ans et six mois, ils reçoivent
notification de l'Assédic qui a « le plaisir de les informer qu'ils sont
désormais « dispensés de recherche d'emploi » : ils ne sont plus
« calculés » dans les statistiques
du chômage – faut-il
se
plaindre ou se réjouir de leur euthanasie symbolique ?
Euthanasie qui touche
aussi les entreprises. Dans les cas de mort programmée, un président est chargé
de conduire l'entreprise à sa mise en « liquidation ». Le montant de
ses indemnités, qu'on appelle le « parachute doré », est dans ce cas
négocié dès l'embauche.
On n'a pas oublié
l'affaire du directeur d'une chaîne de magasins qui avait touché une prime
pharamineuse pour avoir licencié 700 personnes, la maison-mère des Pays-Bas le
remerciait « pour service rendu ». Dans la perspective ultra ou
néo-libérale, licencier ainsi est un « savoir-faire ». Il est encore
question de « rien ou presque rien », le poids social ou symbolique
du salarié de base étant « voisin de zéro ».
Le management
participatif
Dans ce mouvement est
né le « management » comme une pratique,
des techniques, et même une « discipline » universitaire avec
ses « écoles ». J'évoque particulièrement le « management participatif », censé inciter à l'initiative
personnelle et visant à l'épanouissement de chacun. « Chaque un »,
d'ailleurs, par le biais de l'évaluation annuelle des salariés, épreuve
rituelle, est invité à devenir son propre censeur, au nom des
« valeurs » de l'entreprise : il devra au préalable procéder à
son « auto-évaluation ». Il aura non pas une « note »,
considérée comme barbare, mais une « appréciation qualitative » de
son travail, à commencer par la sienne propre…
On est tous dans le
« même bateau » ou la « même galère ». L'équipe c'est
« un pour tous, tous pour un ». L'entreprise affirme son
« unité », elle est « une » : à l’autel du profit, en
effet, « elle est thune »...
Lacan,
en 1966, dans son discours de Baltimore, déclare : « l'idée de l'unité unifiante m'a toujours fait l'effet d'un
scandaleux mensonge. » Aussi
suggère-t-il « de considérer l'unité sous un autre angle, non plus
celui de l'unité unifiante, mais celui de l'unité comptable, un, deux,
trois. »
La hiérarchie en
entreprise est désignée par les formules N+1, N-1. L'individu salarié est
comptabilisé « comme un » sur les « effectifs ». Pour
totaliser un nombre, pas pour son nom. Exit le sujet.
Chacun est donc à la fois un N+n et un N-n. Sauf pour l'employé le plus
subalterne, qui est un N-. Ainsi l'interchangeabilité est assurée. Un N+1 = un
autre N+1. Certains N+2 ne parlent qu'à leur N-1, pas aux N-2, qu'ils adressent
à leur N-1, ils parlent à « un » échelon en moins, pas
« deux », ce qui peut alors s’écrire « Haine–2 ». Le
patron, qui est le N « supérieur », a un N+ d'un autre ordre :
l'actionnaire.
Les « noms
propres » des sociétés « anonymes »
Si on associe cette
question de la genèse des nombres à l'idée d'une histoire, d'une fondation ou
d'une généalogie, on en trouve une aussi dans le monde du travail. A l'occasion
de fusions/restructurations, bon nombre d'entreprises ont changé de nom.
Certaines sont allées
puiser dans le gisement gréco-romain : Thalès, Novartis, Aventis. Ce faisant,
elles ont fait disparaître trace d'une
fondation, par l'effacement d'un nom, comme Thomson, ou d'une référence régionale, comme Rhône-Poulenc.
Prendre un nom qui
puise dans le berceau de Rome et Athènes, est-ce se doter d'une inscription
atemporelle, comme si ces entreprises étaient notre « déjà-là », en
niant leur histoire ? Peut-on parler, pour une collectivité, de quelque
chose qui serait le nom-du-père, ou le nom-des-pères ?
Effet malencontreux
s’il en fut, celui de la multinationale sidérurgique qui prit pour nom Arcelor,
dans les années où se promulguait la Loi sur le harcèlement professionnel. Dans
ce nouveau nom, on peut y entendre
« aciers de Lorraine », mais aussi, dans le même temps où se
promulguait la loi sur le harcèlement moral, l’esclavage évoqué par Zola, sur les
ouvriers des « forges ».
Une focalisation sur
deux phénomènes
Dématérialisation de
l'échange et délocalisation du tiers
Sans m'attarder sur ce
qui serait la nature des changements (i.e. :
se sont-ils produits par accentuation d'une situation ou par rupture,
sont-ils en continuité ou en discontinuité
?), je voudrais évoquer le développement de la « dématérialisation »
de l'échange et une « délocalisation » du tiers.
Dématérialisation de
l'échange
Pierre Legendre
montre que l'entreprise est devenue « une autre scène » pour
l'agressivité, la haine, la pulsion de mort, le sacrifice. Dans ce théâtre d’un
nouveau genre, les bureaux sont paysagés et d'une propreté
« clinique », il n'y a ni sang ni cadavres. Mais les péripéties,
elles, s'enchaînent comme chez Sophocle. Ca s'est seulement dématérialisé,
dématérialisation concomitante d'autres phénomènes qui bousculent nos
catégories et certaines de nos représentations.
Les
achats de produits financiers sont instantanés, d'un continent à un autre,
en « un clic ». L'espace et le temps tels que nous les vivions sont subvertis. Plus besoin de la
« signature de la main » des acteurs. Le corps, la matérialité, sont
évacués.
Dans
les entreprises, si l'investissement sur les places boursières rapporte
davantage que l'activité de base industrielle, celle-ci passe au second plan.
Après avoir dégagé de la production le cash
qui a permis d'investir, on ne se soucie pas des salariés achetés puis
revendus avec leurs machines et les murs des usines.
« Sans doute, être
négocié n'est pas pour un sujet humain, une situation rare, contrairement au
verbiage qui concerne la dignité humaine, voire les Droits de l'Homme. Chacun,
à tout instant et tous les niveaux, est négociable, puisque ce que nous livre
toute appréciation un peu sérieuse de la structure sociale est l'échange. »
La valeur de l'argent,
ou des titres, devient la marchandise ultime, et celle qui rapporte le plus, ce
n'est plus seulement ce qui permet les échanges dans une certaine
« spécularité », ce n’est que pure « spéculation ».
La dématérialisation est
concomitante d'ambiguïtés qui la soutiennent.
Ainsi, un salarié actionnaire d'une autre entreprise que celle qui
l'emploie peut devenir complice involontaire de licenciements dans l'entreprise
dont il est actionnaire. Si le capital de son entreprise est ouvert, il pourra
être victime pareillement lui aussi. Mais si son entreprise distribue des
actions, il devient associé de ses employeurs. Et en tant qu'actionnaire, il
vote à l'assemblée des actionnaires. Dès lors, si les comptes présentent des
déficits, comment va-t-il arbitrer intérieurement entre sa position de salarié
menacé dans son emploi et celle d'actionnaire menacé dans son patrimoine ? La distinction entre les termes salarié et employeur
s'en voit écrasée.
Les produits financiers
se nomment : des « actions » et des « obligations ».
Difficile de ne pas y lire « éthique » et
« surmoi ». La multiplication des holdings financiers qui gèrent bon
nombre des « firmes »,
le font « en écran ».
Ecran total même, si l'investisseur a planté son « siège social » sur
quelque « paradis fiscal ». L'investisseur capitaliste
s'exonèrerait-il justement du souci social, par la seule énonciation de ces
signifiants : « action » et « obligation » ? Et ainsi
se donnerait-il le droit de… « jouir du
corps »… du corps social.
Le tiers se délocalise
Les
entreprises rédigent leur « code de bonne conduite », leur
« charte sociale », leur « liste des valeurs ». Ces
documents, qui ne sont pas proposés au débat avec les partenaires sociaux, font
progressivement référence. Au point qu'on demande aux nouveaux embauchés de commencer par les signer, en
annexe à leur contrat de travail, plutôt que le « règlement
intérieur » qui, lui, a fait obligatoirement
l'objet d'un accord officialisé et acté dans les instances représentatives des
deux parties. C'est le début d'une substitution qui joue comme une subrogation.
Auparavant,
en cas de conflit entre salarié et patron, si le contrat de travail n'était pas
explicite, on se référait à la convention
collective propre au secteur professionnel concerné. Si cela ne
résolvait pas le conflit, on se tournait alors vers le Droit du Travail, écrit,
égalitaire et universel, qui primait sur toutes les instances. C'est ce qu'on
appelait la « hiérarchie des normes ». Désormais on voudrait que,
devant le poids de la convention collective et devant le Droit du Travail, le
contrat de travail prime et « dise le vrai ».
Ces
mesures visent à un renversement de la
hiérarchie des normes et à ce que cette inversion devienne légale
avec l'appui et l'intervention du politique.
C'est
dans ce creuset que s'inscrit la tentative –
en partie réussie – d'instaurer
de nouveaux contrats de travail, présentés notamment par le patronat
comme des outils sociaux mais qui sont des « chevaux de
Troie » prêts à donner des coups de boutoir au Droit du Travail. La
contractualisation comme « lieu-tenante » de la Loi, et dont il
est fait loi, figure la réduction du
triangle salarié/employeur/loi, à deux parties de force inégale. Le
« trois » qui fait tenir par la « triangulation » est
réduit à « deux », à un duel donc entre le salarié et l’employeur,
rétablissant l’antique loi du plus fort.
Et le politique chargé
du législatif se fait lui-même acolyte d'un dédoublement et d'un
déplacement du lieu où s'écrit le Droit.
Elargissement,
ouvertures ?
Si les catégories
explosent, que devient cette loi ?
Et en effet, elles
explosent
Pour le dire
rapidement, la globalisation rend proche le lointain et fait de l'autre un
semblable : il y a chez l'autre du même avec les marques uniformisées,
Nike, Coca-Cola, etc.. Les frontières ne font plus coupure ou bord, l'ennemi
n'est plus hors des frontières mais au-dedans, la distinction dedans et dehors
est déstabilisée. Orange ex-France-Telecom crée le concept Unik, le téléphone
réversible, fixe et portable, avec pour slogan : « Entrez dehors et sortez
dedans ».
Y a de quoi s'embrouiller ! Guy Lérès parle de « möbianisation
du discours moderne », Guy le Gaufey évoque que « la Raison se
disloque lentement », lequel poursuit :
« Si
la science bouge en sa consistance intrinsèque, l'inconscient s'en trouvera
déplacé ; si l'Etat cesse d'être ce qu'il était, l'inconscient s'en trouvera
déplacé itou. »
La
science…
Elle a désormais renoncé à son hégémonie sur la « vérité » comme une
et une seule. On ne parle plus de « l'unité de la science ».
Aujourd'hui, les chercheurs dégagent l'historicité
des découvertes, les contextualisent, les relativisent, en multiplient
les points de vue, etc. Au passage, deux illustrations : le livre Histoire
de l'arc-en-ciel de Bernard Maitte, sur les multiples
façons d'envisager le phénomène météorologique. Ou Expliquer la vie,
d'Evelyn Fox Keller, qui explore comment chaque époque a généré ses définitions
de la vie. Cette ancienne physicienne américaine, ayant choisi de bifurquer sur la biologie moléculaire, a développé
une réflexion épistémologique qui l'a conduite par ailleurs à s'investir
dans la problématique du « genre » dans le
langage de la science (cf. Temps marranes n°4).
Entre
projet d'une construction universelle, dépendance ou inféodation aux modes de
financement et aux pouvoirs, abus de ses applications technologiques, la
science peut bien être objet de critique. De plus, pour ce qui nous intéresse,
les visées de la science ne sont certes pas axées sur le sujet et sa
singularité. Mais on a besoin de certaines avancées pour penser. Celles de la
physique moderne, de la linguistique, de la logique, de la topologie, ont
fourni à la psychanalyse des repères pour penser. Il serait temps peut-être
d'ouvrir un chantier afin d'y débattre des distinctions à opérer au sein
des concepts, des théories et des pratiques scientifiques, entre recherche et
applications, entre découverte heuristique et visée de puissance sans fin,
entre le « discours de la science » et les conditions de sa
constitution, entre science et technologies invasives.
L'Etat… L'Europe promulgue des lois qui sont des
« directives », c'est-à-dire des lois cadres, en déléguant à chaque
pays, au nom du « principe de subsidiarité », le soin de formuler ses
propres applications. Tous les Etats doivent se mettre, à terme, en conformité
avec les directives européennes. De plus l'étendue et la multiplication des
échanges amènent des affaires de justice sur un terrain multinational où la
compétence des lieux de Justice, qui doivent juger les affaires, est
incertaine.
De fait, avec la
gouvernance mondiale et des ensembles supra-nationaux, comme l'ONU, l'Europe,
la Conférence des Etats africains, etc., on assiste à la fin du monopole
des Etats sur le Droit.
Il
y a urgence à prendre des risques
Un droit et une
jurisprudence sont à élaborer. Des spécialistes s'y emploient, qu'on appelle
des experts. L'expertise est mise en cause, souvent à juste titre. Elle l'est,
mise en cause, quand, comme dit Guy Lérès :
« on voit que l'effet du savoir universitaire sur celui du maître
s'interprète dans le "tout-savoir" de la bureaucratie. » Cela se
produit, quand l'expert payé pour penser, se loge, s'abrite dans cette
bureaucratie, ou pire, lorsque sa
« pensée » ne sert qu'à contribuer au renforcement et à la
reproduction des verrous institués.
Mais peut-on pour
autant envisager la fondation d'un droit sans expert, si celui-ci est sollicité
comme faisant un apport d'expérience(s), origine du terme d'expert
? Pour le droit social, les experts européens auraient pu travailler plus mal,
puisque, par exemple, lorsqu'une entreprise d'un pays embauche dans une filiale
étrangère un salarié, celui-ci doit bénéficier des conditions de travail et de
contrat du pays qui présente les clauses les moins désavantageuses pour le
salarié, ce qu'on appelle à juste titre le « mieux-disant social ».
J'ai trouvé, sur un
tract récent de la CGT, que l'enjeu des années à venir est de faire en sorte
que les pratiques sociales se fassent dans le souci des personnes
: « Pour la CGT, le salariat, dans sa diversité d'aujourd'hui, a besoin
d'un socle commun de garanties permettant de renforcer, de faire respecter les
droits individuels des salariés. »
Et, dans un ouvrage
d'économiste, que volontairement je ne nommerai pas, on lit que, dans toute la
mesure du possible, les décisions prises dans l'intérêt collectif doivent tenir
compte aussi des singularités.
Ce qui traduit le mieux
ma perplexité à cet égard, ce serait cette phrase de Lacan prononcée dans son
discours à Baltimore : « mon expérience
m'a montré que la caractéristique principale de la vie humaine va, comme
on le dit en français, "à la dérive". La vie descend la rivière,
touchant une rive de temps en temps, s'arrêtant un moment ici ou là, sans rien
comprendre à rien… »
Pourtant… Il y a à
compter sur ces retournements inattendus venant de tout un chacun, loin de la
psychanalyse, mais peut-être parfois « tout contre » elle. En effet,
il y a une forte probabilité que, parmi les concepteurs, voire les auteurs
d'articles de lois, un bon nombre ait fait un séjour sur
un divan. J’ai rencontré, lorsque j’ai travaillé dans les ministères, des hauts
fonctionnaires qui préparaient la loi sur le bilan de compétences et d’autres
mesures sociales. Ce sont ceux que j'appelle les « alliés invisibles » de la
psychanalyse, qui par leur expérience en leur place peuvent faire que la
psychanalyse infuse comme par « capillarité » le corps social,
peut-être le corps législatif et « l'éthique » de leur profession.
Dans ce cas, chacun ou chacune d'entre eux est peut-être un tout petit moins
« désubjectivé » que celui qui ne serait pas venu en analyse. Sinon,
c'est dire que ce que nous faisons, c'est « zéro » ! Or, un seul
mot différent sur un texte de loi ou sur un
décret d'application – un
signifiant apparemment
insignifiant – et quelque chose peut être modifié.
Experts, décideurs,
syndicalistes, économistes, gestionnaires ou autres, il y en a en analyse.
A l'écoute,
aussi, des bruissements singuliers qui émergent chez les analysants, pour être
en mesure d'élaborer quelque chose avec eux, plus près de là où ça émerge. Il
s’agit en quelque sorte, pour l’analyste, que cette möbianisation du discours
puisse, selon le vœu de Guy Lérès « au
moins individuellement être contrariée ». Aux analystes, donc, de ne pas opposer leur
propre « novlangue » à celle dans laquelle ils sont plongés.
« Quoi
! s'exclame le Gaufey, on n'arrivait déjà plus à comprendre ce qui s'enveloppe
aujourd'hui du nom de psychanalyse, et en plus il faudrait comprendre comment
tout ça se situe sur l’échiquier de la pensée et des pratiques contemporaines! »
Pour moi, il y a urgence
pour les psychanalystes à aller jouer sur cet échiquier, justement parce qu'il
est devenu un « hologramme » et un « réseau » d'échiquiers. Il reste donc des tas de
chantiers à ouvrir pour la psychanalyse. On songe à cette phrase de Lacan lors
de son voyage aux Etats-Unis, s’écriant, devant le panorama de Baltimore à sa
fenêtre : « l'inconscient, c'est Baltimore » !… Notre actualité,
c'est ce Baltimore-là, c'est ça le très grand risque à prendre. C'est le pari que je
fais.
Paule Pérez
|