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Le 27 juillet 1656 la communauté juive portugaise d’Amsterdam
lança son khérem à l’encontre de Baruch Spinoza pour
hérésie et athéisme. Le philosophe avait alors 23 ans. Remarqué très
jeune pour son intelligence et sa vivacité au milieu des siens qui voyaient en
lui un futur docteur de la loi, Baruch ne s’était pas contenté d’étudier la
tora. Elargissant le champ de ses intérêts, il apprit le latin et étudia la
philosophie, notamment à partir de l’œuvre de Descartes, qui lui-même avait
beaucoup travaillé à Amsterdam, à l’abri du dogmatisme de l’Eglise et de
l’inféodation à la Royauté.
Dans
le courant du siècle écoulé les Pays-Bas avaient en effet réussi à se
constituer en terre hospitalière pour les penseurs de tous bords. Mais, s’ils
avaient déjà opté pour la liberté religieuse comme principe, avec l’ouverture à
la diversité que celui-ci impliquait, la politique des Pays-Bas n’allait pas
sans une condition préalable formelle : que chaque ressortissant d’une
communauté pratique sa religion de manière orthodoxe dans son
« église », et ce dans le respect des gouvernants et de l’ordre
public - chaque institution se chargeant respectivement de faire régner cet
ordre dans ses rangs.
Signe des temps
Spinoza avait à peine un an, quand, en Italie, Galileo Galilei, ecclésiastique et savant
éminent, ayant comme on le sait, prôné l’héliocentrisme dans le sillage de
Copernic, fut condamné par le
Tribunal de l’Inquisition (1633). Il fut contraint à objurguer ses positions dans
un acte d’allégeance et de soumission absolue à L’Eglise :
« Moi, Galiléo, fils de feu Vincenzio Galilei de Florence,
âgé de soixante dix ans, ici traduit pour y être jugé, agenouillé devant les
très éminents et révérés cardinaux inquisiteurs généraux contre toute hérésie
dans la chrétienté, ayant devant les yeux et touchant de ma main les Saints
Évangiles, jure que j'ai toujours tenu pour vrai, et tiens encore pour vrai, et
avec l'aide de Dieu tiendrai pour vrai dans le futur, tout ce que la Sainte Église
Catholique et Apostolique affirme, présente et enseigne. Cependant, … la
croyance fausse que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et
que la Terre n'est pas au centre du monde et se déplace,… j'ai écrit et publié
un livre dans lequel je traite de cette doctrine condamnée et la présente par
des arguments très pressants, sans la réfuter en aucune manière; ce pour quoi
j'ai été tenu pour hautement suspect d'hérésie, pour avoir professé et cru que
le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la terre n'est
pas le centre, et se meut. »
Déclaration qu’il termina dans un souffle, comme se parlant à
lui-même, par le célèbre : « e puor, si muove », et pourtant,
elle tourne.
Eglise, Mahamad,
quelle différence ?
On a beaucoup glosé sur l’expulsion de Spinoza de la communauté
juive par le Mahamad, haute autorité à Amsterdam, avec l’accord des rabbins et
des notables. Peu de temps après, à la suite des sommations d’usage, Spinoza ne
manifestant aucun signe de repentance, fut frappé de l’opprobre majeur qu'est
la chemmata : radiation définitive des registres de la communauté. Ce
dernier stade de la condamnation équivalait à considérer que c’était comme s’il
n’avait jamais été circoncis, ou, c’est à peu près la même chose, non pas qu’il
était mort, mais qu’il n’était jamais venu au monde - venue dont pour chacun,
la preuve est dans l’inscription aux registres.
Ainsi, certains ont pris le philosophe comme emblème du
« juif du juif », exclu parmi les exclus, les Marranes dont il est
issu l’étant doublement, par les Juifs et les catholiques, voire davantage, par
tous ceux à qui la non-pureté religieuse répugne. Tandis que d’autres tenants
du compromis, ou du relativisme moral, ont allégué que le khérem aurait pu
n’être qu’une mise en demeure diversement appliquée, et que, si Spinoza avait
mis de l’eau dans son vin, celle-ci aurait pu être levée. Au lieu de cela, ce
khérem fut décrété indélébile et irréversible.
Spinoza, sans jamais pour autant adhérer à aucune autre communauté
religieuse, persista dans sa position intellectuelle, en écrivant, paraît-il,
la même année, en espagnol, ce texte dont on ne connaît pas le contenu, mais
dont on sait seulement le titre : « Apologia para justificarse de su
abdicacion de la sinagoga », titre témoignant qu’il assumait de lui-même
sa sortie, ou abdication, de son groupe d’appartenance historique et familial.
Le texte du khérem, qui a été abondamment commenté, est loin
d’être anodin : tout autant qu’une expulsion, c’est bel et bien une
malédiction lourde que la communauté lance à son jeune espoir désormais déchu
et diabolisé, et ce environ une semaine après le 9 du mois de Av du calendrier
hébraïque, qui est une date de deuil pour les juifs.
Lorsque le khérem est prononcé contre lui, évoque Noëlle Combet , « c’est que déjà il
élaborait de Dieu une conception très particulière qui ne pouvait être acceptée
par aucune orthodoxie, ni juive ni chrétienne, de telle sorte qu’on le réprouva
de toutes parts ». En voici un extrait :
«
Qu’il soit maudit le jour, qu’il soit maudit la nuit, qu’il soit maudit pendant
son sommeil et pendant qu’il veille. Qu’il soit maudit à son entrée et qu’il
soit maudit à sa sortie. Que les fièvres et les purulences les plus malignes
infestent son corps. Que son âme soit saisie de la plus vive angoisse au
moment où elle quittera son corps, et qu’elle soit égarée dans les ténèbres et
le néant. »
On trouve également ceci : « Que Dieu lui ferme à
jamais l’entrée de Sa maison. »
Qu’est-ce que le mot dit?
Dans le texte biographique controversé qu’écrivit quelques années
plus tard le pasteur Colérus, on lit :
« Des juifs d'Amsterdam, qui ont très-bien connu Spinoza,
m'ont pareillement confirmé la vérité de ce fait, ajoutant que c'était le vieux
Chacham Abuabh, rabbin alors de grande réputation parmi eux, qui avait prononcé
publiquement la sentence d'excommunication. »
N’étant pas hébraïsante, je me suis livrée à une réflexion
langagière toute basique, notamment à partir des assonances : celles-ci,
dans le monde juif accoutumé au travail approfondi avec et sur les mots, ne
pouvaient échapper en leur temps à ceux qui lancèrent le khérem.
En effet, le mot de khérem s’épelle en hébreu :
khet, rech, mem (kh, r, m). Dans un monde de domination chrétienne, certains le
traduisirent par excommunication. Si on s’en tient à l’hébreu, le terme de
khérem connote en effet la chaîne signifiante : exclusion, retranchement,
soustraction, suppression, c’est l’expulsion hors du corps de
l’assemblée.
On sait que dans les langues sémitiques, les mots sont formés de
racines, elles-mêmes de trois lettres, et que dans la forme archaïque on trouve
des racines de deux lettres. Prenons les deux premières lettres de
« khérem » et celles du mot « khrâ », ce sont les mêmes. Or
khrâ signifie, tout simplement : merde. Même si l’étymologie devait
contester cette allégation, l’assonance et
l’homophonie sont plus que troublantes : il s’agit donc d’une expulsion
qui sonne comme une excrétion, une déféc(a)tion. Qui se surcroît s’assortit
pour Spinoza quelques semaines plus tard d’un opprobre irrévocable, la
chemmata, fort proche dans les consonnes (ch, m, t) du mot
« chimtsa » (ch, m, t) qui en hébreu signifie «honte », dans le
sens de l’infâmie.
Haine, mépris, vindicte, imprécation, dégoût, « font
rage » à chaque instant dans le bannissement définitif de
Spinoza : ils le jetèrent, comme « un malpropre », autrement dit
comme une merde, expulsée, définitivement vouée à disparaître !
Mais revenons au khérem en passant par le signifiant :
marrane. Dans les contrées multilingues, il se forme souvent des combinaisons
idiomatiques. Ainsi pour certains le mot marrane vient du vieux castillan
« porc », pour d’autres, il est formé du mot arabe
« haram », qui signifie « séparé, interdit, impur, péché »,
d’où est issu le mot harem (lieu réservé et assigné aux femmes). Mais pourquoi
une origine excluerait-elle l’autre, on peut très bien envisager une double
source à un même mot formé à l’occasion de circonstances aussi
particulières. En passant d’une langue à une autre, haram a pu changer de
consonne terminale, devenant haran, et la forme susbstantive s’énonçant
Ma-haram puis ma-haran. On n’est pas loin non plus d’y entendre ma-khérem…Ainsi
entreraient en collusion et symbiose le terme vieux castillan pour désigner le
porc, animal sale, impur et proscrit, avec le terme arabe exprimant en islam le
péché, l’interdit, l’intouchable, mais peut-être même aussi celui d’expulsion
et d’excrément, afin que s’obtienne le signifiant marrane, dans tout le poids
de sa signification.
Certes, comme l’écrit Noëlle
Combet « les termes de la
condamnation sont particulièrement violents » ! Il en
devient assez facile de comprendre que le philosophe de la liberté de la pensée
n’ait justement pas cherché à « composer ». On peut même penser que
ce khérem, loin de l’assigner à une mortification, semble lui avoir offert
« une opportunité de liberté malgré les attaques qui s’acharnaient sur
lui : en effet, son œuvre ne mentionne jamais quoi que ce soit d’un
regret, d’une repentance ou d’un quelconque consentement à l’humiliation. » Spinoza ne pouvait ignorer l’instabilité religieuse des
marranes en Hollande, ni du rigorisme calviniste qui servait d’exemple et de
matrice cultuelle aux responsables juifs. Et, ajoute Claude Corman,
« il s’est sans doute lavé, pas publiquement, mais intérieurement de
l’affront du khérem, en voyant les rabbins d’Amsterdam, dont
le vénérable Aboab, s’enliser dans la frénésie messianique de Tsevi ».
Pour les siècles
des siècles, amen…
Irrévocable,
l’opprobre contre Spinoza l’est bel et bien resté. Pour certains aujourd’hui,
l’auteur de « l’Ethique » est même décrit comme
« malveillant » à l’égard du judaïsme. Certes, c’est que plus tard le
philosophe s’en prit aux rabbins, à qui il reprochait une
« superstition » voisine du « délire ».
Mais, ces thèses, exposées dans son « Traité
théologico-politique », ne paraîtront ouvertement qu’en 1670. Spinoza a
donc en son temps été jugé sur ce qu’on pensait être ses opinions, voire sur ce
qu’il déclarait, peut-être, dans les cénacles où il se réunissait avec quelques
intellectuels de son temps. Plus tard les auteurs critiques ont utilisé des
écrits postérieurs à l’affaire de 1656 pour la justifier. La condamnation ne
porte donc pas sur des actes, c’est une condamnation en présomption de délit de
pensée, à laquelle par une pirouette rétrospective on a donné valeur juridique
comme dans un jeu de « science-fiction ».
Or si l’Eglise et ses représentants, qui sont consacrés, sont
censés défendre l’infaillibilité du dogme, en aucun cas un rabbin qui, selon la
tradition juive, n’est pas investi d’un quelconque attribut ou pouvoir de Dieu
sur terre, n’est à considérer comme infaillible et la critique à son encontre
n’est pas un sacrilège. La discussion dialectique constructive est même partie
prenante du judaïsme, c’est la quintessence de l’enseignement talmudique.
Dès le concile Vatican II,
l’église mentionna que les interdictions à l’encontre de certains chrétiens
dans l’histoire, dont Galilée, étaient injustes. En 1979 et en 1981, le pape Jean-Paul II chargea une commission d'étudier la
controverse et considéra qu'il n’y avait là pas même matière à
« réhabilitation », le tribunal qui a condamné Galilée n'existant
plus : le 31 octobre 1992,
le même pape rendit une nouvelle fois hommage au savant lors de son discours
aux participants à la session plénière de l'Académie pontificale des
sciences, reconnaissant clairement les erreurs de certains
théologiens du passé.
Galilée et Spinoza ne parlaient certes pas de la même chose. Ce
dernier fut honni pour avoir dénié aux rabbins le savoir absolu sur la Création
du Monde, l’acceptation d’une croyance sans preuves, comme celles de la qualité
divine des miracles, ou du pouvoir céleste des prophètes. Mais l’analogie avec
Galilée est cependant loin d’être illégitime du fait que la conception
catholique du géocentrisme faisait partie du dogme de l’Eglise – et donc que
Galilée en entamait le dogme d’infaillibilité.
Spinoza n’a pas fait acte d’athéisme pour autant. et il a été
diabolisé en son temps et même longtemps après : l’accusation de
malveillance envers le judaïsme est en elle-même troublante quand on pense que
Spinoza écrivit un « Abrégé de grammaire hébraïque » - ouvrage étonnant au demeurant, tant il
peut être considéré comme l’un des premiers ouvrages de la réflexion
philologique.
Mais certains ont estimé que le philosophe risquait de rompre
l’acceptation fragile de sa communauté dans une Amsterdam qui, au nom de la
cohésion sociale, exigeait bien du conformisme de la part de chacun dans son
culte respectif. C’est la thèse du Spinoza vu comme fauteur de troubles
potentiel, en quelque sorte déjà une prémice du
« principe de précaution » version XVIIème siècle. Thèse
encore défendue de nos jours par des personnages éminents, universitaires,
philosophes, chercheurs, notables…
Ce qui nous paraît important, c’est que Spinoza avait très tôt
compris que théologie et philosophie étaient loin de former une seule et même
discipline. Mieux ou pire encore, il pensait que la distinction entre elles ne
pouvait être que bénéfique aux deux, affranchissant le flux de pensée du
philosophe de la théocratie et renvoyant la théologie à l’essentiel de sa
fonction spirituelle et religieuse. En termes contemporains, Spinoza ne faisait
pas autre chose que lutter à la racine contre tout fondamentalisme religieux,
que celui-ci soit flagrant, rampant, conscient ou inconscient.
Qui peut ou doit
lever le khérem ?
Dans
les premières années de l’Etat d’Israël, trois siècles après le khérem, David
ben Gourion dont on sait qu’il lisait Spinoza avant sept heures du matin, a
proposé la levée de l’expulsion, voulant probablement inscrire Israël sur une
ligne d’Etat démocratique éclairé, dans l’esprit du « Traité
théologico-politique ». Cette requête n’eut pas de suite.
Mais qui a qualité pour en juger ? Les juifs n’ont pas de
« lieu » de décision commune, comme peut l’être le Vatican pour les
catholiques ! Et du reste, pourquoi cela devrait-il se faire en
Israël ? Pourquoi pas à Amsterdam, ou partout ailleurs ?
Une initiative a été justement lancée par le Consistoire de Nice
au cours d’un colloque organisé par la philosophe Patricia Trojman le 29 avril 2007 – et ce
en la présence du consul des Pays-Bas. La finalité principale en était que les
juifs puissent sereinement se mettre à relire Spinoza et de replacer la
« perspective critique permanente au sein du
judaïsme ». J’insisterais à cet égard, car en cela l’œuvre de
Spinoza nous est essentielle, en ce qu’elle ouvre la voie à une critique
fondamentale des fondamentalismes religieux.
Spinoza a été assigné à une
bien curieuse contrainte à corps, pour ses opinions, l’enceinte de la synagogue
lui étant interdite. Les rabbins perpétuent le procès en délit d’opinion.
« Que l’ éviction de Spinoza de la Synagogue soit encore
active aujourd’hui laisse perplexe et déroute nos esprits », souligne
Claude Corman.
Car c’est un cas vraiment
très étrange dans le judaïsme, qui précisément au nom de la place faite à
l’étude, accepte la contradiction, la discussion infinie sur un objet de
réflexion, les divergences de tous ordres, sur le judaïsme lui-même. Chaque
juif apprend qu’il y a au moins 70 conceptions du judaïsme, du juif intégriste,
loubavitch ou hassidique au juif qui se dit presqu’athée mais fait le Yom
Kippour ou enseigne les bases à ses enfants ! Aujourd’hui, ils sont
nombreux les juifs pratiquants ou non, fréquentant ou non la synagogue, pour
qui l’important n’est pas de savoir si les prophètes avaient ou non reçu leur
inspiration de Dieu. Et de cette dernière catégorie, on en connaît un très
grand nombre, célèbres ou inconnus, qui n’ont pas été frappés de khérem.
Alors, pourquoi Spinoza le reste-t-il?
Paule
Pérez
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