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Dans
un premier fragment, à partir de la déclaration Oh mes amis, il n’est nul
amy fréquemment reprise par Derrida, j’ai évoqué le
thème de l’amitié tel que ce dernier le déconstruit en s’appuyant
sur des textes connus.
Il
éclaire, souvent pour l’interroger mais aussi pour donner à entendre son propre
point de vue, leur approche ambiguë des liens
de l’amitié avec la fraternité d’élection et l’esprit communautaire
qu’il questionne particulièrement.
Mais
il en dégage aussi, de façon très convaincante, l’idée d’une aimance,
autre mode d’aimer et d’être qui accueillerait ou du moins tendrait à
accueillir (car il y a de l’impossible dans ce possible) une anticipation du deuil et la nécessité de survie
qui l’accompagne. Celle-ci est mise en lumière en tant que réalité
personnelle et sociale au cœur de l’amitié mais elle apparaît surtout comme un
concept qui nous permettrait d’évoluer vers un mieux dans notre vie dite
privée, donc aussi dans le champ politique et celui de la pensée.
Dans
ce second fragment, j’aborderai le travail de Derrida en ce qui concerne le
renversement produit par l’oeuvre de Nietzsche dans le champ philosophique et social, puis son analyse de la conception de Carl Schmitt qui place
l’ennemi et, corollairement, la guerre, au fondement du politique.
Ami/ennemi
selon Nietzsche et Carl Schmitt
« Peut-être »
Le
contre-pied de Nietzsche:
« Peut-être alors l’heure de joie viendra-t-elle un jour aussi où chacun
dira :
"Amis ;
il n’y a point d’amis !" s’écriait le sage mourant.
"Ennemis,
il n’y a point d’ennemis " s’écrie le fou vivant que je
suis. »
Derrida
développe d’abord longuement ce qu’il nomme la pensée du « peut-être » selon Nietzsche, un
« peut-être » auquel lui-même adhère parce qu’il annoncerait,
dans un éventuel avenir, l’événement nouveau, événement d’amitié, qui ne
rendrait pas impossible une autre philosophie, une autre politique.
Ce
« peut-être » n’est pas celui de l’opinion ; il contient une sorte
de promesse de l’imprévisible, car, écrit Derrida, la pensée du
« peut-être » engage peut-être la seule pensée possible de
l’événement. De l’amitié à venir, de l’amitié pour l’avenir. Car pour aimer
l’amitié, il ne suffit pas de savoir porter l’autre dans le deuil, il faut
aimer l’avenir.
Nietzsche,
appelle cet avenir, cette heure de joie qui viendra peut-être
un jour et il l’appelle dans un renversement radical coupant court à
ce que l’amitié à fondé dans le passé.
Comme
Nietzsche déclare par ailleurs qu’« il faut aimer ses ennemis », on
peut se dire qu’il associe, dans cette déclaration, l’ami et l’ennemi.
Derrida
commente :
« S’il
n’y a d’ami que là où il peut y avoir de l’ennemi, le « il faut
l’ennemi » transforme sans attendre l’inimitié en amitié, etc. Les ennemis
que j’aime sont mes amis, comme les ennemis de mes amis. Dès lors qu’on a
besoin ou désir de ses ennemis, on ne peut compter que des amis. »
(On
peut noter, dans l’écriture de Derrida, la récurrence de ses « etc. »
qui laisse une ouverture à la pensée, de la même façon que l’usage du « peut-être » en de nombreuses
occurrences, après en avoir souligné la fréquence et l’intérêt dans les textes
de Nietzsche).
Derrida, par la suite, va encore au-delà : il a
évoqué la transformation de
l’inimitié en amitié ; il introduit maintenant le terme de conversion
de l’ennemi en ami, précisant que nous n’en aurons jamais fini avec
cette conversion qui reste la condition structurelle de ce à quoi elle
doit encore survivre en le rendant possible : l’arrêt, la décision, la
responsabilité, l’événement, la mort même.
Le
renversement opéré par Nietzsche s’inscrit dans un cadre plus large d’un procès
intenté aux « métaphysiciens de tous les temps » et le
« peut-être » serait alors à entendre comme plus encore qu’un
renversement : une sorte de dépassement, de mutation radicale. Nietzsche
nous invite en effet dans « Par delà le bien et le mal », nous
interpellant comme « Européens d’après-demain », à nous débarrasser
de la queue ou de la perruque de la « bonne conscience », annonçant
que cela va changer, et vite.
Ce changement passe par cet appel à l’ennemi dans
l’apostrophe nietzschéenne : celle du fou vivant qui, pervertissant
la sentence consacrée : « Amis, il n’y a point d’amis », la
renverse en : « ennemis, il n’y a
point d’ennemis », y substituant ennemi à ami.
Derrida
interroge cette folie, rappelant que Nietzsche associe à plusieurs reprises
l’idée de l’ami-ennemi ou du frère-ennemi car valeur et contre-valeur sont
imbriquées dans son œuvre.
Or,
il faut être fou, aux yeux des « métaphysiciens de tous les temps »,
pour se demander comment une chose pourrait surgir de son contraire.
(C’est
peut-être à partir de cette « folie » nietzschéenne que nous avons
pu, peu à peu, concevoir que le bien et le mal puissent être enchevêtrés, peut
être même identiques dans leur essence, endroit et envers d’un même tissu).
Cette « folie », Derrida l’aborde encore de
deux façons : d’abord
dans les contradictions caractérisant l’amitié, puis dans la feinte du
sage qui, parodiant son inimitié, se donne pour le fou qu’il n’est pas.
L’amitié,
en effet, n’est pas, dans cet appel, révoquée : elle est appelée autrement que dans le passé : amitié
sans ressemblance, amitié de solitude nous invitant à faire partie de
cette singulière « communauté » où l’on n’aime l’aimance qu’à la condition d’un retrait. Invitation à entrer dans
une communauté de « déliaison sociale ».
Cet
« impossible » est peut-être l’unique chance possible d’une nouvelle
philosophie, d’une nouvelle politique.
Cette communauté-là, à venir peut-être, serait (Derrida reprend là les mots de Bataille cités
par Blanchot en exergue de « La
communauté inavouable ») une communauté sans communauté.
(Nous retrouvons là cette folie de l’association
des incompatibles, absurde
au regard d’une pensée orthodoxe. La poésie, par contre, accueille volontiers
ces représentations oxymoriques, l’oxymore pouvant dès lors représenter, bien
au-delà d’effets de mode ou d’esthétique, la figure d’une autre façon d’être.)
Cette
façon d’être, Derrida la définit comme « langage de la folie que nous
devons parler, contraints, tous, par la plus profonde et rigoureuse nécessité à
dire des choses aussi contradictoires, insensées absurdes, indécidables
que "X sans X", "communauté de ceux qui n’ont pas de
communauté" ».
(Rappelons-nous pourtant qu’Héraclite avait posé d’emblée l’identité des contraires mais ce n’est
pas son héritage qui fut reçu ; c’est que, peut-être, entre ces
contraires, dans l’entre- deux des oxymores,
s’esquisse implicitement la transition ; sans doute est-ce le
vertige de cet espace intermédiaire, autre de l’un comme de l’autre, mais ombre
portée de chacun, que nous voudrions gommer.)
Autre folie, celle d’une amicale inimitié lorsque,
selon Nietzsche,
« le sage se faisant passer pour fou [se] détermine parfois à feindre
l’exaltation, la colère, le contentement
afin de ne pas faire mal à son entourage par la froideur et la lucidité de sa
vraie nature ».
Voilà
un sage qui fait le fou, jouant sa propre hostilité pour la déjouer : il
présente, sous la forme d’un semblant ce qu’il est en vérité, pour neutraliser
l’effet de son hostilité, pour protéger les autres de son inimitié, sa
froideur, sa lucidité :
Il les aime assez, écrit Derrida pour ne pas vouloir
leur faire tout le mal qu’il leur veut.
Une façon paradoxale d’aimer :
jouer au fou, pour masquer l’inimitié, et
sauvegarder l’amitié. La sauvegarder nécessairement si nous voulons
aller de l’avant, vers un mieux dans nos façons d’être et, ainsi, le
« peut être » pourrait s’entendre comme un nom nouveau plutôt que
comme un adverbe : le « peut-être » d’un imprévisible à venir.
L’ennemi
déclaré
Pour
Carl Schmitt, ce n’est pas la sauvegarde de l’amitié qui importe mais celle de
la figure de l’ennemi en tant qu’elle fonderait le politique.
Derrida
livre les raisons de son intérêt pour les idées de Carl Schmitt :
« Elles
paraissent aussi rageusement conservatrices dans leur contenu politique que
réactives et traditionalistes dans leur logique philosophique ».
Elles démontrent, par ailleurs, une connaissance très
approfondie du droit et une grande rigueur de l’argumentation.
Derrida
démonte très minutieusement et longuement les théories schmittiennes.
(Je
ne retiendrai ici que quelques points : j’ai du mal à lire Carl Schmitt ;
sa pensée me reste trop suspecte et m’apparaît, à vrai dire, peu porteuse de
« progrès » dans le sens d’ouverture au futur.
J’admire
Derrida d’avoir rendu justice à ce qui, dans cette pensée, reste à prendre en
considération même si l’on sait quelle adhésion elle a impliquée au national socialisme.)
Selon
Schmitt, sans la figure de l’ennemi, le politique disparaît.
Il
le démontre en même temps qu’il anticipe sur la nécessité d’envisager
constamment la possibilité d’une véritable guerre qui, dès lors qu’elle est
considérée comme éventuelle, est, selon lui, déjà commencée.
Cette guerre devrait être dépourvue d’affect et de
haine : certes, elle
peut impliquer mon ami comme mon ennemi mais, dans cette « communauté de
combat », je peux être publiquement hostile
à mon ami comme je peux aimer mon ennemi en privé.
La
mort est à l’horizon mais, d’une tout autre manière que dans l’amitié, là où
celle-ci ne va pas sans l’anticipation du deuil, comme on l’a vu, ou sans le
risque du meurtre, ainsi que l’énonce Derrida :
« Aimer
d’amour ou d’amitié signifierait toujours : je peux te tuer, tu peux me
tuer, nous pouvons nous tuer. Ensemble ou l’un l’autre, l’une l’autre. Donc, de
toute façon, nous sommes déjà (possiblement
mais cette possibilité est justement réelle) morts l’un pour
l’autre. »
En
revanche, dans le contexte de Schmitt, il ne s’agit plus de mort d’aimance dans
une affirmation du vivant. Ce qui lie le couple ami/ennemi, c’est le politique,
défini par la désignation de l’ennemi et, au-delà, une autre figure de la mort.
Schmitt
cité par Derrida voit dans la mise à mort le sens de l’originarité
ontologique […] La vie humaine est un combat (« Kampf ») et chaque
homme est un combattant (Kämpfer).
Chaque
être humain, donc, vit en vue de la mort ou de la mise à mort.
L’on reconnaît là l’extrême rigueur de Derrida lorsqu’il distingue dans le contexte de Schmitt
ce point de vue d’une pure pulsion criminelle, la nuançant en quelque
sorte :
« Cette
pulsion mortifère de l’ami/ennemi procède de la vie et non de la mort, de
l’opposition à soi de la vie et non de quelque attraction de la mort par la
mort ou pour la mort. Cette nécessité mortifère ne serait pas purement
psychologique, bien qu’elle soit anthropologique. Il faudrait donc penser, si
impossible que cela paraisse et le demeure en vérité pour nous, une hostilité
sans affect, du moins sans affect individuel et « privé », une
agressivité purement dépassionnée et dépsychologisée, une hostilité pure et
finalement purement philosophique. »
(Lisant
l’expression « hostilité sans affect, à plusieurs reprises j’ai eu à
l’esprit quelques remarques d’Hannah Arendt sur « La banalité du
mal » et les arguments d’Eichmann lors de son procès).
Avec cette figure de la communauté de combat revient l’image du frère, en particulier
lorsque Schmitt évoque la guerre absolue, c'est-à-dire la guerre
révolutionnaire, une guerre fratricide, énonce-t-il.
La
figure fraternelle de l’ami prend ici la forme du frère ennemi.
Derrida
en relève deux occurrences, lorsque Schmitt évoque un épisode stalinien, puis
un épisode maoïste.
Il
note que Schmitt cite avec ferveur un édit du roi de Prusse appelant à une
guerre des partisans et, revenant ensuite à ce qui lui importe, il pose la
question de l’amitié comme philosophie. Que devient-elle avec Schmitt ? Celui-ci
nous demande de penser la guerre, la mise à mort, l’hostilité absolue
comme chose de la philosophie.
(Est-ce qu’une telle éventualité ne paraissant pas radicalement impossible fait que
Derrida énonce à plusieurs reprises, au cours d’entretiens divers, que la
pensée et la philosophie sont à distinguer l’une de l’autre ? En
l’occurrence, la pensée aurait à s’écarter
de cette éventualité que la philosophie pourrait accueillir ?)
Dans
ce cadre schmittien, la guerre absolue fait ressurgir la figure fraternelle de
l’ami comme frère ennemi.
Que
des hommes, que des frères dans ce paysage, note Derrida ; pas l’ombre
d’une femme et nous y reviendrons dans le troisième fragment.
« Phallogocentrisme
en acte » conclut Derrida. Schmitt ne ferait qu’en prendre acte et
il ajoute que, dans les cultures européennes, la
Bible, le Coran, dans le monde grec comme dans la modernité occidentale,
la vertu politique et le courage guerrier ont toujours été virils en leur
manifestation androcentrée.
On
peut admirer l’honnêteté de Derrida qui accorde une place essentielle à un penseur théorisant la nécessité
d’une « politique de l’inimitié » et le faisant souvent en
logicien, indiquant par exemple la nécessité de la négation (c’est l’ennemi qui
serait central en tant que négatif de l’ami). Nécessité de la négation, dit
Schmitt, dans la « vie du droit » et la « théorie du
droit », comme dans la vie du vivant en général.
Mais, objecte Derrida, l’insistance inlassable sur
l’ennemi
n’impliquerait en rien une prévalence du négatif ou du moins le
« primat » de ce qui est ainsi « nié » […] « Partir de
l’ennemi », ce n’est pas le contraire de « partir de
l’ami ». C’est au contraire,
partir du contraire sans lequel il n’y a ni ami ni ennemi. En un mot,
l’hostilité est requise par méthode et par définition.
Respectant
sa méthode déconstructive, nous pouvons poser avec Derrida, au terme de ce
second « fragment », la question : comment trancher sans
exclure ?
(Ce
qu’il réalise en analysant dans le détail la pensée de Carl Schmitt, démontrant
ainsi que faire de l’autre un « adversaire » plutôt qu’un
« ennemi » permet de nuancer sa propre pensée.)
Quels
autres mots, concepts, attitudes inventer ?
Comment
accueillir cette folie vivante, théorisée par Nietzsche comme porteuse
du possible impossible dans une « aimance » réunissant de façon
oxymorique la présence et l’absence ? A supposer un tel accueil, le
peut-être d’un autre avenir, encore imprévisible, pourrait-il
s’ouvrir ?
(A
suivre)
Dans un troisième et dernier fragment,
je reviendrai sur la double exclusion du féminin dans les textes majeurs ayant
trait à l’amitié ; je mettrai ensuite ce constat en lien avec ce que dit
Derrida de la démocratie en tant qu’elle s’articule avec l’amitié.
Noëlle Combet
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