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Dialogues
de la Madrugà
Bruno Lavardez est un guitariste flamenco. C’est aussi un gitan espagnol,
un caló, précise-t-il, soucieux
de distinguer le caló des
manouches et des roms, cette vaste famille de nomades que l’Occident a
confondue sous le nom de gitans.

Je l’ai rencontré alors que je soignais son père, Antoine Lavardez, un
homme extraordinaire qui ressemblait à Achille Zavatta, et avait une science
rare du cante jondo. Antoine a accompagné avec sa femme Joséphine les premiers
pas de mon amitié avec Bruno. Il pouvait enchaîner les tarantas et les soléas
jusqu’au petit matin et parfois poussait une jota en l’honneur d’une amie
aragonaise. C’est grâce à l’alliance solide de nos deux familles que nous avons
décidé il y a près de quinze ans de « créer » une Peña flamenca
nommée « la Madrugá » dans un petit village commingeois,
Saint-Martory. Ce ne fut pas une chose simple, car le vocable gitan agit comme
un anti-sésame, il jette des obscurités instinctives sur tout projet qui les
implique. Je ne dis pas cette phrase à la légère ou pour dédouaner les propres
responsabilités des gitans dans le manque d’estime et d’affection dont ils sont
l’objet, je veux parler ici de la mauvaise réputation qui
colle aux gitans : cette mauvaise réputation qui outrepasse les
raisons conjoncturelles d’une méfiance ou d’une déception raisonnées de la
société, car elle loge dans un principe « ontologique » inavoué mais
coriace selon lequel les gitans seraient des êtres sombres et vindicatifs, la
plupart du temps oisifs et ivrognes, affichant en toute occasion leur
préférence tribale…
Néanmoins notre Peña flamenca a vu le jour et, année après année, elle a
défait les préjugés et les craintes de ceux qui lui prédisaient un avenir bref
et lamentable. « Dios lo ha querido », répétait Bruno, après chaque
soirée de la Peña où, malgré l’affluence et la notable proportion de gens à
moitié ou complètement ivres, nous n’avions à déplorer aucun incident, pas la
moindre bousculade, pas la plus petite œillade provocatrice, pas la plus
insignifiante rapine. L’hospitalité tournait enfin à l’avantage des
« parias ». Dieu l’a voulu. C’est étrange : comment Dieu
pourrait-il vouloir quelque chose d’aussi incongru, d’aussi infime qu’une
réunion de gens venus écouter du cante jondo en amateurs ou en novices ?
La Peña est avant tout un lieu de fraternité et de passage. La porte
d’entrée est un seuil qui modèle les esprits autrement, qui d’une certaine
manière les anoblit. La méchanceté de mauvais goût, la suspicion, la crainte
n’y ont jamais eu droit de séjour, les stéréotypes raciaux y ont volé en éclats
et les distinctions sociales sont restées accrochées aux portemanteaux. Mais
après tout, cela venait d’un travail humain, très humain. Que venait y faire le
Ciel ? Tout en en escamotant la signification providentielle, il m’arrive
aujourd’hui de comprendre ce que Bruno entendait par là : Dios lo ha
querido.
Enfin, ai-je besoin de le préciser, ces dialogues de la Peña
n’ont pas l’ambition de refléter un « point de vue gitan » sur notre
histoire ou plus généralement sur certains aspects de la condition humaine.
Bruno Lavardez parle en son nom propre. Mais il n’est pas moins vrai qu’étant
issu d’un peuple qui n’a pas de tradition écrite, son témoignage en éclaire
nécessairement de nombreux aspects, avec la liberté de ton d’un individu qui ne
se perçoit pas pour autant comme le porte-parole d’une communauté.
Il fait nuit à Saint-Martory. Les pigeons se reposent sur le toit. Une
bouteille de Paddy est posée sur la table avec deux verres, à côté d’un
enregistreur vocal de mauvaise qualité.
1 .
Claude – Bruno, pendant des siècles,
l’origine des gitans demeura un mystère. Mais aujourd’hui la plupart des
chercheurs semblent unanimes à reconnaître l’origine indienne des gitans. Or,
tu penses, toi, que les gitans descendent d’une des dix tribus perdues
d’Israël. Est-ce une vue personnelle ou cette filiation repose-t-elle sur une
tradition ancienne ?
Bruno – Les deux. D’après nos coutumes,
enseignées depuis longtemps, nous rejoignons le monde antique d’Israël. La
tradition préexistait à la migration des gitans de l’Inde. Que l’on soit
croyant ou non, c’est l’enseignement des pères des pères. Et nous respectons la
parole des anciens. On vient peut-être de l’Inde, mais dans le sens où l’on
vient toujours d’ailleurs.
C. – On vient toujours d’ailleurs. Ça me
rappelle la blague juive : « Mon père est t’ailleur ».
B. – L’origine indienne des gitans n’est
pas fondamentale. L’Inde est un beau pays. C’est une grande philosophie. Mais le
peuple caló n’est pas de là. Je vois les couleurs de l’Inde,
toutes sortes de beautés, mais je n’y découvre aucune des traditions du peuple caló. Que nous ayons eu un brassage
génétique en passant, c’est certain. On a vécu en Inde, on a pêché quelques truites
dans l’Indus (je ne sais pas si on y trouve des truites). Mais, en définitive,
on vient de nulle part et de partout à la fois. Aujourd’hui, je suis en France,
mais mes enfants ou les enfants de mon frère seront peut-être demain en Alaska.
En revenant sur la longue migration qui
nous a conduits d’Inde en Europe et précisément en Espagne, l’essentiel est
d’avoir gardé cette façon si singulière de garganter,
de vivre cantando y bailando. Notre
peine, notre manière de chanter ne vient pas du monde arabe, gitan ou juif.
Elle vient de l’Orient et s’est nourrie des passages propres à notre condition
de peuple nomade.
Tout le monde peut chanter une siguiriya.
Mais une vraie siguiriya est gitane. Les Italiens ont chanté le flamenco, mais
à la façon occidentale. La siguiriya est la première peine du monde flamenco. Le gitan l’amène avec lui. Elle
a éclaté en Espagne, il y a 500 ans. Mais ni les arabes ni les juifs ne
chantent vraiment la siguiriya. Ils vont la chanter, mais pas avec cette chair de poule qui te cloue
sur la chaise quand un gitan la chante. C’est autre chose qu’un chant, ou si
c’est un chant, il remonte à des temps indéfinis.
C. – La fréquence inhabituelle des noms
de l’Ancien Testament donnés aux enfants gitans (Abraham, Moïse, Nathanaël, Jérémie,
ou Sinaï...) est-elle un signe de la proximité des traditions juives et gitanes
ou est-ce un phénomène récent lié au poids de l’église évangéliste dans les
communautés gitanes ?
B. – Les noms que nous avions avant
notre arrivée en Espagne, nous ne les connaissons pas. Les sources
linguistiques ont disparu. On ne pourra jamais savoir nos noms d’origine. Tu
t’appelais Ibrahim ou Isaac, on te changeait de nom. Alors, oui, je crois que
les églises évangélistes abusent des prénoms bibliques. Ils donnent des noms hébreux pour se
rapprocher des temps bibliques, mais c’est très superficiel. Le nom ne suffit
pas ! C’est comme quand j’entends tous ces jeunes gitans dire fièrement
« Soy gitano ». Tout au plus peut-on se définir historiquement comme
le peuple caló. Mais c’est l’Europe qui nous a nommés
gitans. Gitans, gypsies, l’Égypte, la bohême, que sais-je ? Ce n’est pas
notre nom. Soy gitano ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu peux aussi
dire « Soy toro ». Tous les toros sont toros.

C. – Dans l’Édit promulgué par Philippe
V en octobre 1747, il est dit : « Ordre est donné de chasser les
Gitans par le fer et par le feu. La Sainteté même des Temples pourra être
violée afin de les poursuivre, les arrachant s’il le faut du pied des autels où
ils parviendraient à trouver asile ! » La violence de ces propos, les
pogroms auxquels le souverain d’Espagne invite le peuple espagnol ont-ils
laissé des traces indélébiles dans la mémoire gitane et comment ?
B. – Oui bien sûr et d’abord dans le
langage, la langue maternelle. On coupait la langue des calós qui s’exprimaient dans leur langue d’origine. Alors, on ne sait plus
exactement ce que l’on parle de nos jours, le romanes, le caló ? La persécution a eu des conséquences ineffaçables sur la langue
gitane. Le caló est littéralement une langue coupée. Et puis la persécution
est toujours restée. Même si les temples ne sont plus bafoués pour les
éliminer, les gitans inspirent toujours le rejet et sont imprégnés de ce rejet.
L’esprit de la persécution, on le sent encore flotter de nos jours.
C. – Quel était le danger gitan pour la
monarchie catholique espagnole ?
B. – Quelle menace, quel danger ?
Ils ont décidé qu’il ne fallait pas laisser procréer les gitans.
Pourquoi ? Parce que les gitans avaient d’autres rites, d’autres coutumes,
une certaine obstination à rester gitans, qu’ils refusaient de vénérer les
vierges que l’Église demandait au peuple d’idolâtrer. C’est à peu près tout.
Les gitans n’ont jamais aspiré à prendre un quelconque pouvoir en Espagne ou
ailleurs. Un peu de liberté. C’est tout ce que l’on demandait.

C. – Le roi d’Espagne Philippe V
souhaite ni plus ni moins l’élimination des gitans, une sorte de
« solution finale ». C’est plus qu’une discrimination.
B. – On envoyait les gitans costauds
servir dans les galères et ils prenaient les femmes qui ne se donnaient pas la
mort. Ils se servaient d’eux et ils voulaient les exterminer. Où est la
logique ?
C. – Y a-t-il eu ou y a-t-il un rêve
d’État gitan comme Herzl l’a rêvé pour le peuple juif à la fin du xixe siècle,
quand l’antisémitisme européen faisait rage, ou bien la dispersion est-elle au
cœur de la culture et de la vie gitanes ?
B. – Le gitan est un nomade. Nous sommes
passés de pays en pays, nous avons traversé des régions sans jamais être
enfermés dans des carcans politiques. Bien sûr, j’ai rêvé d’avoir un État par
la pensée, mais à quoi ça sert d’avoir un État, si c’est pour le perdre. Un
État, c’est aussi des barrières, des défenses, des soldats, des frontières.
L’être humain peut passer d’un lac à un autre, mais il ne peut pas franchir le
barrage qui le fait couler. Quand tu vas d’un pré à un autre pré, s’il y a des
barbelés, il faut les escalader, t’écorcher, te faire mal. À quoi bon ?
C. – Mais l’absence de toute institution
politique n’est-elle pas aussi une faiblesse ?
B. – Il y a bien des représentations
politiques du monde rom. Mais elles n’ont pas empêché de faire manger des
petits tziganes par des chiens. On les avait accusés de voler. D’accord, mais
les laisser dévorer par les chiens ! Le peuple gitan, qu’il soit ou non
représenté, doit être rejeté à la mer. C’est un peuple paria ! Dans une
mairie, un jour, on m’a dit : – Tu n’as rien à faire ici ! – Mais je
suis Français, ai-je dit. – Non, gitan !
Depuis la nuit des temps, nous traînons
une malédiction mais elle nous fait aussi reconnaître les étincelles du
bonheur, de la beauté. Tu manges du pain rassis et un jour tu as la chance de
manger du pain frais.
C. – Bruno, comment définirais-tu le
racisme ? Pourquoi cette peur ou cette haine de l’étranger, du voyageur
avec sa valise ou sa roulotte ? La biologie moderne a totalement réfuté
les points de vue racistes qui établissaient des classements humains, des
hiérarchies raciales, et l’on a même découvert qu’il y avait davantage de
variations génétiques entre deux Islandais qu’entre un Islandais et un Malien.
Comment comprendre alors cette pulsion raciste de la mise à l’écart, le choix
fait a priori et sans conditions de
la haine contre l’hospitalité ? Elias Canetti dit de nous, êtres
humains : « Nous venons de très loin et nous nous portons vers trop
peu ! » Est-ce que le racisme peut être décrit comme une courte vue,
un défaut obstiné du regard à ne jamais se porter trop loin en arrière, vers la
multitude des histoires humaines ?
B. – Pour moi, l’être raciste est une
personne malade. On se regarde, on n’est pas parfait : le nez trop gros,
les oreilles décollées, les jambes courtes. Le raciste est un être qui est
malade de lui-même et comme il ne peut venir à bout de ses imperfections, il
est malheureux, il a besoin des autres, de faire attention aux autres pour
s’oublier, pour ne pas se mépriser. J’ai de la « compassion » pour
les racistes. La base de l’être humain, c’est d’aller vers la clarté, le
soleil, la poésie. On demande tous ça à la naissance. Dieu a permis cette
beauté : quand tu chantes une buleria,
quand tu fais une poésie, le bonheur est là ! Les propos racistes ne
peuvent pas intéresser Dieu. Ils n’intéressent personne.
C. – Pourtant, tu as souffert et tu
souffres encore de ce regard raciste. Peut-on expliquer la survie illogique du
racisme ?
B. – Je te l’ai dit : ils se
regardent dans la glace. Ils ont le nez trop gros, les oreilles décollées, le
ventre tombant, le sexe insuffisant. Ils sont en manque de quelque chose. Ils
sont dans le malheur d’être. Et le plus fort, c’est qu’ils ne veulent pas s’en
débarrasser, ils vivent de ça. C’est
une terrible infirmité, profonde et somme toute assez vulgaire.
C. – Pour toi, donc, le racisme n’est
pas lié fondamentalement à la présence de l’autre. C’est bien plutôt une
pathologie du Moi.
B. – Eso es !
C. – La question de la transmission, du
relais d’une culture à travers des générations passantes, forcément éphémères,
est d’autant plus délicate quand la tradition se transmet essentiellement sur
le mode oral. Ne faudrait-il pas susciter au sein du monde gitan des hommes
d’écrits, de témoignages, de sciences, capables de défendre la culture et les valeurs gitanes ?
B. – Détrompe-toi ! La transmission
orale est une grande force, une force inimaginable. C’est le soleil dans notre
cœur. Si l’on n’a pas ça, on n’est plus rien. C’est une grande force poétique,
elle habite en nous.
C. – Ce que tu dis me rappelle la
remarque d’un psychiatre juif, le docteur Fritsch, après la mort de papa :
« Jeune homme, vous ne trouverez jamais dans les livres la lumière du
regard de votre père. » Les livres permettent cependant une transmission
maîtrisée, un enseignement, des témoignages, des commentaires, une mémoire
active, créatrice. On peut s’y référer à tout moment. Le besoin d’intellectuels
gitans ne se fait-il pas sentir, dans une époque où « l’identité »
gitane a bien du mal à réussir une « assimilation créatrice » ?
B. – Il en faudrait, bien sûr, mais
disons : est-ce qu’ils resteraient eux-mêmes ? Là est la question.
Parce que quand la chose est écrite, elle reste. L’écriture reste. Chaque
verset de la Bible est un diamant à mille facettes. Dans la transmission orale,
il y a toutes les lumières, toutes les facettes, pas une sélection !
Poètes, gitans, calós ! Je ne sais pas comment ils vont
conserver cette lumière... Je ne peux pas te le dire !

C. – Je pense à la génération de Lorca,
d’Alberti, de Bergamín qui, dans les années 20-30, a sauvegardé une part de la tradition
flamenca, en organisant par exemple le concours de cante de Grenade. À cette
occasion, beaucoup de choses intéressantes ont été écrites sur le cante jondo.
Des coplas anciennes ou des genres musicaux en voie d’extinction ont été mis en
sécurité, si j’ose dire, dans des livres. Penses-tu que l’écriture soit
condamnée à ôter une sorte de virginité, de clarté, de lumière à la tradition
orale, à la parole vivante des ancêtres ? Autrement dit, y a-t-il un
risque de perversion ou de déclin du sens inhérent à la chose écrite, le risque
par exemple de se perdre dans les subtilités et les délices de l’exégèse, dans
les excès intellectuels de ce qu’autrefois on nomma, assez injustement à mon
avis et je ne suis pas le seul, le pharisianisme ?
B. – Quand ils arrivèrent en Espagne,
certains gitans savaient lire et écrire. Mais l’État espagnol décréta
l’interdiction de l’écriture gitane. Moi-même, je suis allé à l’école jusqu’à
quatorze ans. Je sais écrire, faire un chèque, mais, dans mon esprit, je vais
beaucoup plus loin. Alors, est-ce qu’il le faudrait, est-ce qu’il faudrait des
hommes d’écriture gitans ? Oui, il le faudrait, mais dans un monde meilleur ! Il faut rester
secret pour l’instant. On ne peut pas sortir du secret. Le monde n’est pas
assez bon !
C. – Je pense à la devise de Spinoza
inscrite sur sa bague : Caute ! Tais-toi !
B. – C’est ça. Restons secrets, vivons
cachés ! Un jour, le monde méritera une expression plus libre.
C. – Je repense aux guerres yougoslaves.
Les grands oubliés de l’indignation internationale ont été ceux des communautés
roms. Comment expliquer l’absence d’émotion publique sur la funeste destinée
des tziganes ? Est-ce que l’on n’est digne d’être « parlés » par
les autres que lorsque l’on a des représentants, des forces politiques et
militaires, des aspirations nationales ? Le poète yougoslave Rajko Duric a
écrit un poème sur l’histoire d’un petit garçon de deux ans, Goran Matkovic,
qui, mort d’une grave maladie, n’a été porté en terre que six jours plus tard.
Il fallut combattre pour avoir le droit de l’inhumer. Goran Matkovic était rom.
B. – C’est absurde, c’est le néant
complet. Que l’Église fasse ça ! Comment peut-on refuser l’inhumation dans
la terre-mère à un enfant afin que les vers aient raison de son corps ?
Mais qu’est-ce que cette chrétienté ! Définis-moi le mot chrétien. C’est
possible que des gens croient détenir la vérité en dissertant sur la Bible.
Mais que ce soit un enfant de n’importe où, la raison d’être de Dieu est de le
laisser reposer en paix dans la terre. Qui sont ces gens-là ? Ils font
partie du néant ! Leur geste est incompréhensible. Au nom de quel
droit ? Ou alors, il faut en revenir à la vieille histoire : Celui
qui tient les rênes du Monde, c’est le Diable, l’esprit du Mal. Tu vois un
petit enfant mort, n’importe quel petit enfant mort, tu tombes à genoux,
non !
C. – Pour toi, Bruno, le Mal existe.
B. – Le Mal prédomine de plus en plus
dans le monde. Heureusement qu’il y a encore des gens qui dialoguent ou qui
écrivent !... D’où vient la haine ? Le Mal est là. Dans tout, il y a
le Mal !
C. – Je pense à Demandjuk, cet Ukrainien
de 23 ans, enrôlé par les nazis et chargé de surveiller un camp d’extermination
à Treblinka. On le surnommait Ivan le Terrible. Il fendait le ventre des femmes
enceintes avec un sabre, il perçait les fesses des jeunes filles avec une
chignole, avant de les traîner vers les chambres à gaz. Quand on voit les
ignominies de Demandjuk, on sent que le Mal existe, que la bête immonde est
toujours féconde, comme le disait Brecht.
B. – Le Mal existe parce que l’être
humain trouve le bonheur dans la complaisance du mal infligé. Demandjuk n’est
qu’un être forcé. En se croyant
heureux de faire le mal, il est lui-même un non-être poussé par des forces
ennemies. Il vit dans les ténèbres du mal pour le mal. Pour le plaisir du mal,
pour satisfaire l’être malfaisant du Diable, du Malin. Le Diable n’existe pas,
mais Demandjuk ou d’autres le font exister. Tout compte fait, ce sont eux qui
perdent. Ils perdent leurs vies, un jour comme chacun de nous. mais en plus ils
restent des pauvres cons, des abrutis sanguinaires dans le jugement de
l’Histoire.
C. – Les gitans sont de plus en plus
exposés à la disparition des petits métiers. Pour s’en tirer, ont-ils d’autres
choix que le RMI, la délinquance ou les deux ?
B. – La société française assiste aussi
bien les gitans que les autres pauvres. De toute manière, il y a trop de
pauvres, aujourd’hui. Pour ce qui est des gitans, on leur a enlevé la petite
manne des poubelles avec les déchetteries. Certains gitans ramassaient jusqu’à
1 500 kg de ferraille. Soi-disant pour la propreté de l’environnement.
Mais on ferme les décharges et on laisse les usines polluer et détruire la
santé. Oui, il faut l’instruction occidentale. Je serais fier que mes enfants
ou ceux de mon frère deviennent médecins ou professeurs. Mais tous ne le seront
pas. Arrêtons de mentir ! Alors quand on tue les petits métiers, le
cuivre, les batteries, quand on enlève ça, c’est comme si on enlevait le pain
de la bouche des enfants : que peut faire le père ? Certains gitans
font des conneries, c’est vrai, mais qu’on n’oublie pas la disparition des
métiers traditionnels, la vannerie, le ramonage, la ferraille... De nos jours,
il faut passer un brevet ou un bac pour démonter un gicleur de gaz. Les portes
sont verrouillées. C’est désolant : un grand filet d’un côté et un petit
poisson de l’autre ! J’aurais voulu comme musicien gagner ma vie avec la
musique. Crois-moi, c’est autre chose que l’allocation de Rmiste.
C. – Pour toi, Bruno, quel est le prix
de la liberté ?
B. – Je fais tout pour être libre et je
le suis. Rien ne m’enlèvera la liberté. Mais si nous avons la liberté sans
amour et l’amour sans liberté, nous n’arrivons à rien. Être libre, c’est avoir
l’amour en soi. Personne ne peut « me » l’empêcher. On m’enferme, on
me coupe la tête, je serai toujours libre. Le matin, mille choses m’oppressent,
m’assaillent. C’est une souffrance de se lever avec tant de questions qui
bourdonnent sous ton crâne. Mais il y a cette liberté venue du fond des âges.
Alors qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? On en sourit. Je ne
pourrai jamais être sérieux un seul jour de ma vie. Impossible ! Est-ce qu’on se regarde dans une glace en
bois ?

C. – Quelqu’un s’avance, au
milieu des autres et dit : voilà comment il faut vivre. Que nous
rencontrions jamais, en un quelconque point de l’espace, un tel homme, est
inimaginable, mais si d’aventure cela arrivait, nul doute que nous le
tiendrions pour un énergumène, un cinglé ou plus sûrement un fanatique,
convaincu que tous ceux qui ne suivent pas sa route sont des infidèles et des
bons à rien. Alors que l’apostrophe de cet homme « Voilà comment il faut
vivre » est absolument logique, car que cherchons-nous à transmettre par
notre histoire, nos savoirs, nos expériences, nos cultures, sinon une forme de
savoir-vivre, elle nous apparaît aussitôt démente par son caractère impératif
et univoque. Est-ce que je peux néanmoins te poser cette question, sans être
tout à fait cinglé ou illuminé : as-tu une règle de savoir-vivre ?
B. – Moi, je ne peux pas dire à
quelqu’un : voilà, il faut vivre comme ça. Chacun se crée sa façon de
vivre. D’ailleurs tu la crées d’abord dans ton esprit, par ton esprit. Et après
tu deviens poète ou musicien ou médecin, mais pas par l’exemple. Il « faut
vivre comme ça », je ne peux pas le dire ; même à moi je ne me
l’impose pas ! Je laisse vivre l’esprit dans ma tête. Si tout le monde
dit : on va vivre comme ça, on ne va plus s’entendre !
C. – C’est un paradoxe.
B. – Non, je vais employer une
formule tirée de l’espagnol. Un pisse en haut, l’autre pisse en bas. Il faut
déjà que je prépare mon esprit à la décision de faire quelque chose, d’aller
dans telle direction. Comment règlerais-je la circulation de tous les esprits
occupés à décider ou à faire quelque chose ?
C. – Dans ma jeunesse, on
lisait un Traité de savoir-vivre à
l’usage des jeunes générations, écrit par un écrivain belge Raoul Vaneigem,
qui fit partie de l’Internationale situationniste. Ce traité avait beaucoup de
succès. Il excitait l’appétit de vivre des jeunes révoltés de 68 contre toutes
les aliénations et scléroses des institutions, de l’école aux églises.
Aujourd’hui, il semble absurde d’écrire un traité de savoir-vivre, sinon à
l’usage de ceux, à l’école hôtelière ou ailleurs, qui doivent apprendre les
bonnes manières de table. Mais si l’on ne transmet pas d’une certaine manière
un savoir-vivre au sens large, que transmet-on au juste ? T’es-tu dit un
jour : je veux transmettre une part de ma culture gitane à mes
enfants ?
B. – Non, je ne me suis jamais
dit ça. Si eux veulent prendre une part de cette histoire, de cette vie, c’est
à eux, mais je ne suis pas le propriétaire qui fait faire le tour de la maison.
Ils voient ma façon de vivre ou d’être, l’amour que je leur porte, mais c’est à
eux de prendre. Ils sont libres de prendre ou non. S’ils ne veulent pas, je ne
les forcerai pas. Moi, je ne peux rien imposer.
C. – Tu veux dire que la
transmission reste quelque chose d’éminemment subtil et incontrôlable. La
fidélité à la parole du père, son interprétation décalée ou parfois son ignorance
sont donc des choix libres, des options ouvertes ? Sans ouvrir le débat
sur l’inné et l’acquis, ni sur l’énorme fardeau de l’inconscient dans la
construction de l’identité de chacun, cette liberté peut sembler difficile,
très difficile.
B. – Difficile, mais il n’y a
pas d’autre choix.
C. – Donc pas de
savoir-vivre ?
B. – Le savoir-vivre ?
Mais on ne peut pas faire comme Madame de Tartapion disant : voilà, la
cuillère, il faut la mettre de ce côté, la fourchette de l’autre. Déjà dire
« bon appétit » à quelqu’un, cela ne se dit pas mais on le dit quand
même.
C. – Pourquoi ?
B. – (rires) Comment veux-tu dire bon appétit à quelqu’un ?
Il y a quelque chose de malsain dans cette formule courtoise. Comment dire bon
appétit à quelqu’un qui va se remplir la panse alors que tu ne peux pas manger
ou bien encore à quelqu’un qui est trop malade pour ouvrir la bouche ?
Je suis un gitanico. Je vais parler un peu des
miens. Quand une table est dressée, à qui que ce soit qui se trouve à côté, on
ne dit pas bon appétit, on dit : tu viens manger avec nous ; de
suite. Un vrai caló, il dit ça.

2 .
C. – Parlons de tout autre
chose ! Bruno, comment imagines-tu le bien commun en Europe ?
Qu’est-ce qu’aujourd’hui ce bien commun ? Ce qui peut être mis à table en
commun, comme on partage un repas ou une chambre, ce que l’on pourrait nommer
une camaraderie européenne, au sens où nous dormons tous sous la même voûte
céleste. Ces mots de Philip Roth à la fin de son roman J’ai épousé un communiste sont magnifiques : « On voit
l’inconcevable : l’absence d’antagonisme, spectacle colossal. On voit de
ses propres yeux le vaste cerveau du temps, galaxie de feu qu’aucune main
humaine jamais n’alluma. On ne saurait se passer des étoiles. »
B. – Pour moi, c’est très
complexe. D’une part, et je m’excuse de parler comme ça, je n’y crois pas. On
ne peut déjà pas s’entendre en France, dans une petite nation. Quand on voit un
Africain, il reste Africain, quand on
voit un Pakistanais, il reste
Pakistanais, quand on voit un gitan, il reste
un gitan. Comment veux-tu faire ?
Tu es déjà perdu dans une petite base comme la France. Alors
comment faire pour l’Europe entière ? Ma vision fait défaut. Je ne le vois
pas, je ne vois pas l’Europe à travers les nations. Je dévie un peu. Je prends
l’exemple de la Roumanie. Quand on voit tous ces jeunes gitans ou non-gitans
qui viennent chez nous, on les rapatrie, on leur paie l’avion pour regagner
leur pays : on les renvoie chez eux parce qu’ils ne sont pas productifs.
Alors, d’un coup de baguette magique, ils vont tout changer, ils vont apprendre
à ces gens-là à vivre autrement ? Je ne peux pas croire en une Europe qui
renvoie chez eux ces gens, qui les renvoie à l’intérieur d’elle-même, en son
sein, comme un reste de trop.
C. – Bien sûr, la tentation de
placarder sur les papiers d’identité : « en surnombre dans l’économie
nationale » se fait à nouveau entendre comme au temps de Vichy. Mais à la
différence du régime pétainiste qui prenait les métèques en otage de sa
révolution nationale, il semble que ce soit toute la société qui se moque
généralement du sort des roms, pas simplement un État ou une assemblée d’États
comme l’Union européenne. La maison commune européenne manque sans doute de
chaleur, de générosité. Elle cherche des émigrants convenables et utiles à son
développement économique, mais un pas a été fait grâce à elle dans l’accueil de
l’étranger. Et c’est du reste la remontrance d’une commissaire européenne,
Viviane Reding, contre la discrimination des roms en France, qui a rendu la
honte encore plus honteuse en livrant les « rafles » de MM. Hortefeux
et Besson à la publicité.
B. – Oui, cela existe, mais on
ne peut pas tous accéder à cette maison commune. Je veux dire que si tu es un
pauvre Africain, comme ces Noirs qui parcourent les plages avec leur arsenal de
breloques, tu resteras un pauvre Africain… Alors, la voûte étoilée, tu peux la
posséder parce qu’elle est donnée par Dieu mais pas par l’être humain. La
bannière étoilée ou le drapeau des douze étoiles sur fond bleu de l’UE sont
d’une autre nature. Il y aura de la camaraderie quand on ne mettra plus de
barrières. Mais ce n’est pas aujourd’hui qu’on va créer une Loi libre.
C. – Ce n’est pas toujours
l’esprit des lois que d’abattre les barrières ou d’augmenter les
libertés !
B. – Oui, mais ces textes ne
servent à rien, sinon à augmenter le nombre des barrières. Quand on laissera
enfin au petit Africain, au petit Roumain, au petit gitan la liberté de penser,
aux pauvres en général, alors quelque
chose émergera. Mais c’est trop demander. C’est là que ça se joue. La
camaraderie humaine existe déjà, mais on ne peut pas y accéder.
C. – On ne peut pas y
accéder ! Peut-être parce que l’euro est plus important que les œuvres de
l’art et de l’esprit. Où que l’on se déplace en Europe, sourd la même
complainte : « Avant l’euro, au temps de la lire, de la peseta ou du
franc, on y arrivait encore. Maintenant on ne joint plus les deux bouts. »
On parle peu de Cervantès, de Goethe, de Rabelais, de Tolstoï ou de
Shakespeare. On croit à tort que la création des instituts portant le nom
glorieux de ces génies littéraires suffit à créer une atmosphère cosmopolite
européenne. Rien n’est moins vrai. Le bien commun reste une illusion, un rêve
inaccessible. Derrida l’avait pressenti en appelant à une hospitalité
européenne inconditionnelle, c’est-à-dire à une philosophie de l’accueil des
étrangers qui remodèle en profondeur l’hôte…
B. – Mais cette hospitalité est
rien moins qu’évidente. C’est impossible. Comment veux-tu qu’on ouvre les
frontières et qu’on fasse rentrer en Europe toutes les populations en mal de
quelque chose ? Comment peut-on faire ? C’est plus facile d’organiser
la prospérité des plus riches que de créer une hospitalité sans conditions et
qui n’est pas immédiatement payée de retour.
C. – Est-ce que, selon toi, le
fascisme reste pensable dans une communauté européenne, dans un assemblage
hétéroclite de vingt-cinq ou trente nations ? Ou penses-tu que l’Europe
n’est pas en soi un paravent contre les fascismes et qu’elle peut aussi les
façonner, les provoquer ?
B. – Cela s’est déjà vu. Dans
les années trente, on a déjà tenté de faire l’Europe et ce fut un champ de
ruines. C’est un peu flou, ce que je dis, sans doute ne s’agissait-il pas alors
de faire une Europe démocratique, on la voulait communiste ou fasciste. Mais je
ne peux pas croire que tout d’un coup on va créer une osmose, une harmonie des
nations, que l’on va ôter tout le mauvais de l’histoire de chacun et qu’on ne
va laisser que le bon. C’est mon point de vue, mais je préfère évidemment me
tromper. À part si Dieu décide de descendre sur terre et de calmer les esprits.
Mais là, ce ne sera pas qu’en Europe…
C. – Je voudrais enchaîner sur
les quiproquos et les malentendus que suscite de nos jours toute
« vocation » à la séparation. D’un point de vue anthropologique,
personne ne s’étonne de certains rituels mystérieux d’initiation à l’âge adulte
dans de nombreuses cultures « exotiques ». Venant d’un Indien Haida
ou d’un sorcier dogon, la relation avec l’invisible ne choque pas. C’est une
sorte de chamanisme amusant et pittoresque. En revanche, le
souci de maintenir des temps et des espaces sacrés au cœur de nos villes
modernes provoque l’incrédulité, la méfiance ou la colère. Par exemple, on
soupçonne les Juifs pieux
de vouloir couper le cordon ombilical avec le reste de la famille humaine. Et
bien sûr, comme l’amalgame est la loi du genre, c’est tout le judaïsme que
certains, de plus en plus nombreux, suspectent d’apartheid avec l’humanité. La
vocation à se mettre à part n’est pas imposée aux Juifs de l’extérieur, mais
bien par la logique ségrégative de leur Loi. Comme on ne sait toujours pas bien
définir ce qu’est l’être juif, ni pourquoi les nazis ont voulu exterminer tout
le peuple confusément identifié par ce vocable, on tend une oreille en
direction de ceux qui évoquent la volonté des Juifs de se mettre à part
eux-mêmes, d’ériger volontairement des ghettos et des murailles avec les autres
humains ou, comme le fait Israël en Palestine, de dresser un mur de séparation.
Bruno, comment réagir à ce soupçon et à cette
colère ? Je sais que les gitans aussi, par leurs coutumes ou leur mode de
vie, sont réputés faire bande à part. On les accuse de se penser comme une
population prioritaire, de refuser souvent l’exogamie ou le métissage, de régler
leurs affaires en dehors de la Loi commune, en un mot, d’être des autistes
culturels fièrement inassimilables ! Qu’en penses-tu ?
B. – Au niveau gitan, caló, ce
n’est pas « de maintenant ». De nos jours, on te le fait comprendre,
avant on le taillait dans l’évidence. Le racisme n’existe scientifiquement et
parfois politiquement plus, mais il persiste, aussi bien celui des payos envers
les gitans que celui des gitans contre les autres. Mais disons, et c’est
difficile à expliquer…

C. – Oui, bien sûr, mais je
parle de ce sentiment partagé par un nombre croissant de gens, que certains
groupes humains ont reçu en héritage une volonté délibérée de s’affranchir de
la loi commune… Cela nous paraît évidemment absurde, mais cela se dit.
B. – Mais précisément, si l’on veut créer un monde
habitable, il faut accorder la liberté à ces Juifs pieux de régir leur rapport
à la pureté et à la sainteté comme ils l’entendent. Tout comme aux gitans qui
perpétuent certaines traditions. Quel mal font-ils au milieu de ce vaste monde ?
Ni les uns ni les autres ne veulent devenir la majorité, que je sache. Je
reviens à Hitler, à cet homme malfaisant entre tous. Au nom de l’Église, de l’Europe, de la race, lui et ses alliés
ont fait tuer des millions d’êtres. Alors oui, ceux-là, essayons de les mettre
à part, de les distinguer pour prévenir leurs crimes.
Mais les quatre juifs ou les quatre gitans qui veulent
vivre coupés, circoncis du monde d’une certaine manière, qu’on leur foute la
paix. Le monde n’est pas très juste et on peut se demander qui a ici raison,
qui se rapproche de la justice ?
Nous, les calós, nous avons perdu notre langue maternelle. Nous
parlons une langue métissée mais nous venons du même berceau et ce berceau,
c’est le respect de l’être humain. Si je ne respecte pas ces poignées de juifs
qui « sont dans la divinité », qui devrais-je respecter ? Je ne
vais pas m’incliner devant Hitler !
C. – Quel peuple serait-il autosuffisant au point de se
défausser de l’humanité comme on le fait d’une mauvaise pioche aux cartes ou à
l’inverse quel peuple serait-il digne d’une haine si démesurée et si constante
que seul son sacrifice apaiserait l’humanité entière ? Vue de l’espace, la
sphère terrestre est le bien commun à l’humanité. Il n’y a pas des podes et des
antipodes ! Les images extraordinaires de la terre saisies par les
astronautes ne créent-elles pas le devoir d’œuvrer de concert, ne
façonnent-elles pas une responsabilité commune ?
Pourtant, Babel reste la métaphore cruelle de notre
époque. Les gens de la génération de Nemrod bâtissent une tour immense,
vertigineuse, une ziggourat qui touche Dieu. On sait que Dieu va défaire la
tentation de la tour unique et qu’Il va éparpiller, disperser les peuples et
les langues. Les hommes ne se comprendront plus immédiatement. Ils auront
besoin de traducteurs, de passeurs, d’hommes de paroles multiples,
d’interprètes. C’est du reste cette longue histoire des interprètes que Karl
Marx veut clore sur un ton prophétique : les philosophes n’ont fait
jusqu’ici qu’interpréter le monde, il s’agit de le transformer. Le communisme
connaîtra pourtant une fin semblable à celle de la ziggourat babélienne.
Aujourd’hui même, nous
disposons d’une colossale force de frappe technologique, nous avons les
leviers, les calculs, les outils pour édifier un monde habitable par tous, mais
nous semons les injustices et les guerres, la misère et l’esclavage.
B. – La façon dont je vois les choses est la suivante.
D’abord pour la tour de Babel, dès que tu veux monter trop haut, il y a une
marche invisible et tu tombes. C’est ce que l’on a fait entendre à Babel.
L’être humain aime croire détenir la vérité et les
gitans par la Bible croient maintenant tout détenir, tout enserrer ; au
nom de Jésus, les prédicateurs veulent capter tous les jeunes, mais au lieu de
leur imposer cette identité-là : « moi, je crois en Jésus », ils
feraient mieux de prendre les enfants et de les amener à l’école pour qu’ils
apprennent mieux la Bible, hélas ils ne le font pas... Dieu n’a pas besoin de
nous pour faire comprendre à l’être humain qu’il est sa création, et que si tu
veux créer quelque chose avec un autre être humain, il faut préalablement lui
serrer la main et boire un coup ensemble, comme deux créations également
différentes, en oubliant ton identité, en oubliant l’identité de l’un et de
l’autre. Même avec la guitare, je joue un moment, je crée le Niño, je touche un
certain univers, mais après je suis un homme comme les autres.
C. – Peut-être une partie de la
solution réside-t-elle dans l’occultation de l’identité, à l’instar d’Ulysse
qui dissimule son nom à Polyphème le cyclope, en jouant sur la proximité de son
nom et de « personne ». De toute façon, l’identité (je parle de celle
qui lie, attache l’individu et d’une certaine manière le borne dans l’infini de
l’être) ne se régénère pas en répétant toujours les mêmes choses.
B. – Par l’identité, on court
le risque de se répéter et à force de se répéter, on crée des automatismes de
machines. Il faut savoir garder quelque chose à soi, faire une poésie de ce
don, de cet héritage, mais après tu vas serrer la main et c’est fini… Qu’est-ce
que ça veut dire, je suis ceci ou cela ? C’est en raison de la prétention
à être ceci ou cela que la tour de Babel a cassé. Elle avait déjà cassé dans
les prémices de sa
construction, avant la chiquenaude céleste. L’identité, il faut savoir la
laisser dormir aussi. Prenons la Torah. S’il
n’y avait pas eu la Torah, il n’y aurait pas eu la Bible et il n’y aurait pas
eu l’Homme, en tout cas pas l’Homme qui nous inspire un certain idéal
d’humanité. Cela veut dire que Dieu s’est servi des Juifs pour faire circuler
sa parole mais cela n’implique pas que Dieu soit à eux. Maintenant, il y a des
jeunes gitans qui ne savent ni lire ni écrire et qui prennent la Bible et
essaient de la lire. Pourquoi ? Si on savait lire, on ne ferait pas de
guerres ? On se serrerait la main, en se reconnaissant comme des lecteurs
semblables ? Mais chacun croit posséder quelque chose en plus ou en mieux.
Regarde aujourd’hui : on tue au nom de Dieu, mais ce n’est pas ça du tout.
S’Il descend un jour, Il va leur faire comprendre l’abus de Son
nom ! Mais il est à craindre qu’Il ne se décide trop tard.
C. – Kafka pensait que le
messie ne viendrait pas à la fin des temps, qu’il viendrait le lendemain. Mais
ce que tu veux dire, si je comprends bien, c’est que l’identité qui te porte,
« qui mérite qu’on médite sur elle », c’est l’identité non exhibée.
Quand tu es un peu assuré de ce que tu as reçu, il n’est pas besoin de le
claironner partout ou d’en faire un slogan. Un bon médecin n’a pas besoin de
déclarer « Ici, je guéris » pour exercer son art. En tout cas, nul ne peut
afficher une déclaration de compétence en dispense de tout savoir-faire réel,
et de la plus élémentaire confrontation aux faits. L’homme de quelque part
(nous venons bien tous de quelque part, d’une terre, d’une mémoire, d’un
peuple, d’une tradition ou d’une langue) sent la nécessité d’avancer caché, non
pas par un culte de la ruse ou de la dissimulation mais par le besoin
existentiel d’éviter le résumé, l’enquête sommaire, l’identification
réductrice. Plus profondes sont nos racines, plus loin vont-elles chercher dans
les entrailles de la terre l’humus nécessaire à la vie et plus il importe de ne
pas les rappeler à chaque entame de phrase…
L’identité est un port où l’on s’amarre mais, la
plupart du temps, nous larguons les amarres et naviguons en haute mer.
Peut-être peut-on risquer un parallèle entre cette notion d’amarrage et celle
de grand large. L’inouï est ce que l’on n’a pas l’habitude de vivre ou
d’entendre, c’est une forme d’irruption de l’inattendu dans l’habituel, dans la
stabilité. Imre Kertész, à
partir de sa propre expérience dans le Budapest des années 50, dit une chose
étrange : « Le sérieux est fondamentalement lié à la
stabilité. » Alors que l’univers communiste prend peu à peu possession des
esprits, soumet chacun à une sorte d’autocritique fébrile et maladive, Kertesz
songe au lien entre le sérieux et la stabilité. Il est vrai que la catastrophe,
c’est ainsi que l’écrivain bulgare nomme le régime naissant, a pour but de
liquider les strates innombrables du passé et de la mémoire, de forger un
citoyen nouveau. Le sérieux se nourrit de la stabilité, de la répétition ou de
la continuité du monde dans lequel nous vivons. Autrefois, on sacrifiait des
hommes au soleil, de peur qu’il ne se lève plus, mais ces sacrifices n’ont pas
résisté aux découvertes astronomiques. Le sérieux a échappé aux mains des
prêtres et s’est logé dans la tête des astronomes pour le bien de tous.
Mais, en ce qui concerne la vie des hommes, comment
penser le lien entre le sérieux et la stabilité ?
B. – … et le grand large,
aussi. Tout est là demain. Si nous tenons le passé en laisse, le grand large
nous submergera et si nous oublions les ports, l’humanité fera naufrage…

C. – Toi qui appartiens à un
vieux peuple de nomades, enfin de gens qui ont connu les pérégrinations,
traversé et parcouru beaucoup de routes et croisé d’embranchements, que
penses-tu du propos de Franz Rosenzweig qui qualifiait les Juifs de sans-patrie du temps ! Les sans-patrie
de l’espace (les gitans) et les sans-patrie du temps se rejoignent-ils quelque
part ?
B. – Ils se rejoignent sur
l’espace-temps (rires). C’est vrai
que le caló caló est apatride dans l’espace si l’on regarde bien. Je
n’aime pas les frontières. La terre fait partie de l’espace. Si tu commences
par mettre des barbelés pour aller quelque part, tu éteins l’espace pour borner la terre. Alors, au lieu de mettre des
barbelés pour éviter la fuite des moutons, qu’ils nous mettent quelque chose de
joli, qui ne fasse pas mal, qui plaise à l’humain. Comment aimer les barbelés
qui font mal, inutilement mal ? Oui, le gitan est résolument apatride.
C. – Cela ne t’empêche pas de
penser que les lois du pays où tu vis sont tes lois, que les autorités de
l’État sont tes autorités, que le président de la République est aussi ton
président.
B. – Je reconnais que la France
est mon pays. Mais ce n’est pas mon seul pays. Aussi bien l’Espagne peut être
mon pays. La France est le pays où je vis actuellement. Je respecte le drapeau
français qui est un peu le mien aussi, je suis né ici, mais être apatride, cela
veut dire que toutes les nations sont à moi. Cela veut dire que même si on me
rejette, je peux mettre les pieds par l’esprit n’importe où. Comme je te l’ai
dit tout à l’heure, il vaudrait mieux qu’on fasse des enclos avec autre chose
que des barbelés, comme ça les vaches nous regarderaient passer et nous
chanteraient une chanson... Quand on met des barbelés, ça représente l’esprit
de l’homme qui a mis ces barbelés-là, pas seulement du fil de fer torsadé. Le
monde est fait pour les nomades. Mais les nomades, qu’est-ce que cela veut
dire ? Quand je vois des jeunes Français d’aujourd’hui qui s’en vont
étudier ou travailler à l’étranger, en Amérique ou au Japon, comment les appelle-t-on,
ces gens-là ? Ce ne sont pas des nomades ? Alors que sont-ils ?
C. – Hermann Cohen, un
philosophe juif allemand de la fin du xixe siècle
a dit : « C’est une nouvelle fois ce que les Sages ont voulu
signifier en logeant au cœur de l’énumération des pires détresses de la vie
dont on implore d’être délivré le jour de la réconciliation “la haine sans
raison” : cette haine gratuite de l’homme qui vient en première place dans
le mal d’être homme dont nous souffrons. »
Comment mesurer ou approcher ce mal d’être homme
dont nous souffrons ? Ce mal d’être homme qui est beaucoup plus profond et
effrayant que la notion de haine de soi, et dont on implore d’être délivré le
jour du Grand Pardon…
B. – Riches, pauvres, laids ou
beaux, vous passerez devant Moi. Mais
on ne sait pas si Dieu pardonne. Devant Moi, vous passerez. Après, on ignore
tout de sa décision. On pense souvent à Dieu comme miséricorde. Il est aussi
colère, rigueur.
C. – Car en jugeant sa
créature, Dieu se juge lui-même un peu et s’interdit de la sorte toute forme de
satisfaction.
B. – Oui. On ne sait pas s’Il
pardonne. Ce n’est pas écrit. On ne nous a pas donné la définition. On passe
devant Lui.
C. – Ne trouve-t-on pas dans
ces bouffées de haine sans raison les germes d’une violence désespérée contre
la condition humaine ? Si un homme endure jusqu’à l’obsession le caractère
grotesque et pitoyable de toute existence humaine, l’autre homme, l’étranger,
le différent, devient haïssable précisément parce qu’il est une image à peine
déformée, à peine dissemblable de lui-même ?
La haine sans raison est bien plus que la haine de
soi. C’est la haine de la condition humaine, c’est-à-dire d’une condition qui
nous fait naître et mourir d’une manière arbitraire, et par laquelle nous
mesurons et faisons l’expérience de nos limites. Notre vie est trop courte pour
fabriquer une réelle sagesse, pour explorer les voies de l’amour que nous
ressentons mais laissons en chantier et probablement pour acquérir des
connaissances assez solides afin de devenir des hommes justes et équilibrés
dans nos choix ou nos techniques.
La plupart des hommes modernes répondent à cette
angoisse sans « Kippour », sans
le secours magnanime de Dieu, mais par un chant d’optimisme. On va améliorer la
condition humaine, la parfaire. On va trouver des réponses circonstanciées aux
différents manques de l’homme, à la stérilité, à l’impuissance, à la maladie, à
la faim, aux catastrophes naturelles avec nos drogues et nos technologies.
Cette espérance scientifique suffit-elle ?
B. – Les temps actuels me
semblent te répondre. Nos progrès créent aussi des désastres. Le climat, par
exemple, a perdu la boule. En revenant à la haine dont tu parles, cette haine
sans raison, moi, je ne peux pas avoir une haine sans raison. Je ne peux pas
comprendre la haine. Pourquoi ? Je parle pour moi et aussi pour des
milliers qui me ressemblent, je ne peux pas éprouver de la haine, même pour les
monstres.

C. – Albert Cohen parlait de tendresse de pitié vis-à-vis d’un Laval
croupissant dans son cachot.
B. – Si on tue ma fille, sur le
champ, je vais avoir la haine, une haine énorme, mais si l’on me laisse le
temps de réfléchir, la haine disparaît. C’est à toi, l’être humain, à faire la
part des choses. La haine dans ma façon de vivre ne peut pas exister, peut-être
parce que j’admets toutes les limites de l’homme. Je ne vais pas en vouloir à
la femme avec qui je couche parce que je dois prendre du Viagra.
Non, je ne pourrais pas vivre de la sorte. Comment
compenserions-nous la masse de haine de tous ceux qui nous en veulent sans
raison ?
C. – Mais quand Hermann Cohen
nous parle d’être délivrés de cette haine sans raison, il s’agit bien d’une
haine sans objectif, sans but, sans intérêt. Une haine qui ne connaît pas sa cible. L’être humain, précisément
comme tu le disais, n’arrive plus à faire la part des choses. Et il se met à
ressentir chez le voisin, le frère ou l’étranger, la grimace de ce qu’il est.
Mais tu as sans doute raison, la haine se fonde aussitôt après le sentiment de
la grimace. Le seul fait de ne pas admettre sa vanité, sa finitude, crée déjà
une haine ciblée, une haine tournée vers un but. Pourtant, comme le dit Bloom
dans l’Ulysse de Joyce :
« Personne n’est quelque chose. » C’est une sainte évidence que l’on fuit.
B. – Je reviens à cette prière
formulée à Dieu de nous retirer la haine. Je vais le dire autrement. Si, déjà,
je fais le premier pas, je travaille à retirer de moi cette haine, c’est plus
juste vis-à-vis de Dieu. Dieu n’a pas besoin de toi ce jour-là. Ce jour-là,
c’est toi qui es le demandeur, c’est à toi de faire ce retrait, c’est à toi de
te débarrasser de la haine. Oui, sans doute faut-il demander à Dieu, mais aussi
à ton voisin, à ton semblable, essayer de discuter avec lui, de parler. Sans
dialogue avec quelqu’un, comment trouver la souche, ce qui va mal en toi ?
Parce que si tu te renfermes en toi, et que tu en arrives à douter de la raison
d’être des fleurs, si tout est négatif, Dieu n’y peut plus rien. Il n’a pas
créé l’homme comme être négatif, mais comme un être en tension. C’est la limite
de son aide.
Moi, quand je n’aime pas quelqu’un, je ne vais pas
le rejeter, je vais l’éviter. Cela suffit la plupart du temps. Alors, la haine,
il faut apprendre à la gérer, à la tenir à distance.
C. – C’est vrai qu’il faut
tourner nos esprits vers la lumière et la beauté comme les tournesols
s’inclinent vers le soleil. Mais, parfois, le cloaque nous submerge, et on
oublie la simple beauté des choses, on perd le fil de l’univers, de cette
infinie et mélodieuse pulsation de l’Être.
B. – Et la haine surgit de
l’inconnu, du tréfonds des entrailles et elle fait commettre à l’homme le
crime. L’homme devient la Bête. Pas un chien, pas un loup, non la Bête.
C. – Dans Les Deux Morts de ma grand-mère, Amos Oz dit : « Ils
croyaient que tous les gens n’avaient pas été créés égaux, mais que tous
avaient également le droit d’être
différents. »
On connaît les excès de l’égalitarisme : dans
sa version biblique, c’est la ville de Sodome qui détient la palme avec son
obsession de l’égalité des uns et des autres au point d’élever la ressemblance,
l’indistinction et donc la confusion sexuelle à une règle centrale de la Cité.
Un midrash inspiré par le mythe grec de Procuste raconte qu’à Sodome, on
raccourcissait les jambes des grands et on étirait celle des plus petits afin
qu’aucune tête ne dépasse. Dans un autre ordre d’idées, plus polémique, plus
politique, Chateaubriand a parlé de la passion des Français pour
l’égalité : « Les Français sont dogmatiquement amoureux du niveau.
Ils n’aiment pas la liberté, l’égalité seule est leur idole. Or l’égalité et le
despotisme ont des liaisons secrètes. »
Sommes-nous proches de la vision d’Amos Oz sur le
droit égal à la différence des hommes ou sommes-nous plus concernés par le
jugement de Chateaubriand sur notre passion du niveau ?
B. – Où commence-t-elle et où finit-elle,
l’égalité ? Moi, je ne peux pas être ton égal. En tant que petit musicien
flamenco, je ne peux pas être l’égal de Paco de Lucia. Paco de Lucia est un
guitariste reconnu, célèbre. Alors qu’est-ce que ça veut dire :
égalité ? L’égalité face à la maladie ou à tout autre chose, l’égalité
n’existe pas. Égal à quoi ? Pas même à toi ! Tu n’es jamais égal à
toi-même. Alors comment imaginer étendre l’égalité à tous, autrement qu’en coupant
les têtes ?
C. – On n’est déjà pas égal à
soi-même. Tu as raison de le dire. D’un instant à l’autre, notre humeur, notre
attention varient. Nous sommes disposés à aimer, nous tournons notre humeur
vers ce sentiment, nous le laissons nous habiter, nous modeler. Mais au départ,
c’est bien à partir d’une humeur, d’une disposition d’esprit que l’amour
s’éveille. Bien souvent, notre humeur irritée laisse surgir des pensées moins
fraîches.
B. – Et on passe souvent plus
de jours à être mal qu’à être bien.
C. – Alors l’égalité, c’est
peut-être l’idée qu’une société doit créer d’égales conditions de réussite, ce
que l’on nomme, d’une manière assez drôle et ingénue, l’égalité des chances.

B. – Mais quelle égalité des
chances ?
C. – Commençons peut-être par
écrêter les écarts vertigineux des revenus ! Peut-on parler d’égalité des
chances, si nous ne faisons pas partie d’une planète économique commune ?
Ce n’est pas aujourd’hui le cas.
Des patrons qui ont mis en péril leurs entreprises
partent avec des indemnités pharaoniques et on licencie les salariés d’un
groupe en bonne santé pour flatter le ventre des actionnaires. Font-ils partie
d’une société commune ? L’égalité, valeur cardinale des droits de l’homme,
n’a aucun sens aux yeux des Crésus et des mendiants. C’est un peu comme des
domaines ou des ensembles mathématiques sans espace d’intersection. Et chaque
fois qu’une valeur s’éloigne du réel, elle gagne un « isme ».
La passion du niveau, l’égalitarisme, n’est jamais
aussi forte que
lorsque les conditions sociales et économiques de l’égalité réelle reculent.
L’égalité introuvable devient le terreau de la jalousie et du soupçon. C’est
peut-être en ce sens qu’il faut comprendre l’avertissement de Chateaubriand sur
la parenté insoupçonnée entre l’égalité et le despotisme.
B. – C’est une jalousie qui ne
s’arrête jamais, c’est une escalade et aussi une descente aux enfers, si on
veut bien le regarder… Tu vois un homme qui travaille dans une gravière et
l’autre qui est ébéniste. Pourquoi dire qu’ils sont égaux ? Ils ne peuvent
pas être égaux. C’est impossible, mais on va dire que l’un a travaillé à
l’école, l’autre non. Foutaise. Peut-être l’un a-t-il eu des parents qui l’ont
poussé à s’instruire, l’autre peut-être pas, l’un a eu une maladie au mauvais
moment ou un chagrin… Il en résulte toujours une inégalité. Ce qui importe est
d’être libre par rapport à soi-même. Le reste suit.
Or, l’être humain n’est pas libre. Il va décider
d’aller écouter un morceau de musique, par exemple Mozart, parce que c’est bien
d’aller écouter du Mozart, mais ce n’est pas forcément parce que l’homme en a
envie. Cela fait bien de se mettre un costard et d’aller écouter un grand
compositeur. Et ce phénomène vaut pour les petites classes sociales. Il y en a
beaucoup qui vont écouter du flamenco ou du jazz, mais ce n’est pas parce
qu’ils en ont envie, c’est parce que c’est comme ça… les autres y sont,
pourquoi pas moi ?
C. – Il faut y être.
B. – Il faut y être, il faut
écouter. C’est le triomphe des festivals. Moi, je reste libre de moi-même et
des jours de ma passion pour la musique.
3 .
C. – Je vais te lire les
fragments d’un poème de Jacob Glatstein (1896-1971), écrivain yiddish
originaire de Lublin et qui émigra en Amérique, en 1914. Après un voyage dans
son pays natal en 1938 et surtout après la Shoah, son amertume fut
immense :
Bonne nuit, vaste monde,
Monde géant, monde puant.
Allemand porcin, polak exécrable
Vieux pays voleur de beuverie et de mangeaille
Loqueteuse démocratie avec tes froides
Compresses de sympathie !
Bonne nuit, monde insolent, monde électrique,
Je retourne à ma lampe, à la cité des ombres.
Le monde s’enfonce dans le cauchemar, l’inhumanité, les ténèbres et le
poète dit au monde bonne nuit comme on le dit à l’enfant angoissé par le noir.
À tous les vaincus et affligés d’un temps de
destruction et de néant, loqueteuse démocratie, tu n’as donc qu’à offrir des
compresses froides, lointaines, sèches. Démocratie sans élan humain, que vient
alors faire ta sympathie ? Que pèse-t-elle ? Ce poème est sans espoir
puisqu’il se clôt par le retour au ghetto : je reviens au ghetto. Le
ghetto ou le vaste monde puant ? Sommes-nous sortis de cette terrible
alternative ?
B. – Je ne crois pas. On n’en
est pas sortis. Quand les gens voient Auschwitz, alors ils se disent : Ah
oui, c’est vrai, il y a eu ça !… Mais au fond de leur cœur, ils savent ce
qui s’est passé. Ils ont compris ce qui s’est passé. Mais pourquoi tous ces
êtres sont morts ? Est-ce qu’ils le savent ? Chaque être humain
depuis Auschwitz, qui a entendu le nom d’Auschwitz, devrait se tourner vers son
voisin, qu’il soit juif, gitan ou n’importe qui d’autre et lui dire je t’aime.
Le jour où je verrai cette étreinte gratuite, je pourrai croire que le monde a
changé, qu’une leçon a été enfin retenue. Mais ce que dit cet homme, on n’en est
pas sortis ; on est dans le monde puant, on est dans cette poésie-là.
C. – Mais c’est une poésie
terrible, parce quand même, après avoir dit bonne nuit au vaste monde puant et
électrique… je reviens au ghetto avec ma petite chandelle et mes livres à étudier.
Je retourne à la cité des ombres. Bonne nuit, vaste monde. Comme si le monde
électrique, qui ne cesse d’éclairer à toute heure la nuit, de communiquer, de
répandre sans relâche des ondes entre les lointains (hommes, machines, pays),
ce monde interconnecté était en substance un monde en train de dormir. Et qu’au
fond, malgré un bruit de fond continu, on assistait au sommeil du monde.
B. – Le sommeil électrique.
Oui, il a raison. Car avec tout ça, ils ne voient pas le soleil qui brille. Or
le soleil brille pour tout le monde. Alors qu’avec le monde électrique, la
lumière se cache pour beaucoup. On dit : le web, c’est magnifique. Je
trouve qu’il est plutôt « terrifique ».

C. – Alors tu es prêt à
retourner à la petite clarté de la bougie ou de la lampe ?
B. – Aux cordes de ma guitare ! Mais je vais
rajouter quelque chose de personnel. Tu sais que l’on m’a retiré mes enfants.
Que j’aie raison ou tort, je ne vais pas le revendiquer, parce que le gitan que
je suis laisse son passé enterré. Il ne vit pas avec le passé. Je ne peux pas
vivre avec le passé. Car si tu vis tout le temps avec le passé, l’avenir,
comment le vois-tu ? Tu le vois morose. Ce qui s’est passé en Espagne avec
mes ancêtres, quand ils étaient en Andalousie, on les persécutait, pendant
quatre ou cinq cents ans, ça a été ça. Du côté de ma défunte mère qui est
Etcheverria, dans la Navarre, on les forçait
à prendre ce nom ou on les zigouillait. Que je revendique, que je Ce n’est pas maintenant que moi, je
vais revendiquer leur histoire… À quoi ça va servir ? Tous ces morts, ma
revendication ne leur apporte rien ! m’insurge
contre la discrimination, mais qui me dit que dans dix ans ou plus, on ne va
pas remettre ça ? Alors il faut enterrer le passé et vivre avec le
présent. Parce que l’avenir, on ne sait pas. C’est comme les tziganes qui ont
été éliminés, souvent parce qu’ils n’avaient pas de papiers, ils ont été
considérés comme rien du tout. Mais qu’est-ce que tu veux qu’ils
demandent ? On ne va pas les faire revenir, malheureusement.
C. – Peut-on éliminer la
mémoire…
B. – Bien sûr qu’il faut une
mémoire, c’est-à-dire un passé ! Mais cela ne suffit pas, la preuve pour
moi, c’est que dans le présent, je sens la montée du fascisme, un air, une
atmosphère de fascisme. Et beaucoup de monde y tombe. Même les gitans sont
tombés dans le piège. Alors qu’ils sont au mieux des paysousses, ou qu’ils se comportent comme tels, avec les parties de
chasse, les boules et les bitures, une certaine forme de rapacité, de goût de
l’argent, du bas de laine… qui noie leurs esprits. Moi, je suis peut-être un
musicien inconnu, mais je reste un gitanico.
C. – Tu parles de
discrimination inexpugnable ?
B. – Ce que j’entends de nos
jours, c’est : « Mais vous ne travaillez pas, qu’est-ce que vous
faites ? Mais qu’est-ce qu’il fera celui-là, demain ? » Voilà ce
que j’entends, chaque jour. Un soir, j’avais donné un concert gratuit à la
basilique de Saint-Gaudens pour l’aide au Burkina Faso, et naturellement des
amis m’avaient invité le soir à partager le repas. L’une des convives a
dit : « qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? » Évidemment,
elle n’a pas dit ça exactement dans ces termes mais cela revenait au
même : elle se posait la question de la légitimité de ma présence. Ils
sont minoritaires, les gens capables de t’aimer, non pas même de t’aimer, de te
rendre simplement justice, la justice comme elle doit être, c’est-à-dire un
respect simple. Tu n’imagines pas ce que c’est d’aller remplir des papiers. Je
le vois et je le sens. Je ne le supporte plus. Il s’agit d’un fascisme plus
cruel qu’avant, plus insidieux, plus souverain. Même le non au référendum, et
tu sais que j’ai voté non, fut malheureusement un vote majoritairement
fasciste.
C. – Au temps de l’Espagne
miséreuse et sombre des années 20, quand García Lorca s’occupait avec Alberti,
Manuel de Falla, et d’autres de faire respecter et connaître le cante jondo, la
plupart des cantaores, hommes et femmes, chantaient dans des estaminets et des
auberges où quelques clients égrillards et avinés se moquaient d’eux.
Mais, quand la fierté et les pleurs montaient à la
gorge des chanteurs et que la complainte flamenca laissait sourdre des plaies
de la voix le sang de tout un peuple, même les bidasses et les ivrognes
saluaient quelque chose qui perçait la cuirasse insensible de leur âme. On
faisait alors silence. Un silence de respect, une brève leçon d’humanité. En
sommes-nous encore capables ?
B. – Non !
C. – Dans l’ère moderne, qui
s’avance comme une ère de la conquête des libertés et de l’émancipation,
l’accent est mis sur l’aptitude des hommes et des femmes à briser
l’enchaînement des générations. Chacun est invité à découvrir sa voie, son mode
de vie, et tenter d’accomplir son existence, sans attendre. Nous avons quitté
le voisinage tantôt railleur tantôt sublime des dieux. Nous
sommes les créateurs de nos récits, nos propres metteurs en scène. Nous
fabriquons nos golems. Notre technologie semble avoir vaincu la nuit. Nous nous
croyons affranchis de la poussière.
B. – Mais nous sommes des
poussières en orbite ! Qui sait si le mensonge n’est pas au cœur du
mélange homme-machine ? Je sais bien qu’avec la science, des choses
immenses, heureuses peuvent être accomplies contre nos défaillances et nos
handicaps. Mais enfin, le mensonge, c’est tout aussi bien la perte du sens de
la mesure.
Qu’on aide un jeune paraplégique ou une jeune
aveugle à retrouver une marche ou une vision avec des robots, cela apportera du
bien. Mais quand on étend les prouesses technologiques à des âges très avancés
(où l’on a vu et marché toute sa vie) et qu’on va forcément sélectionner un
petit nombre d’élus, le bien ne m’apparaît pas.
Le mensonge n’est pas lié uniquement aux croyances
et aux brigades religieuses. Un homme est destiné à la mort. On peut sans doute
reculer l’échéance, on ne peut pas l’annuler. Même en mélangeant l’homme à la
machine, on reste fondamentalement destiné à la mort physique. La science ne
fait que créer d’autres superstitions en prétendant le contraire.

4 .
C. – Tu me disais tout à
l’heure qu’il y avait aujourd’hui une manière de regarder les êtres, de les
évaluer, de les parquer qui est devenue proprement invivable. Je voudrais qu’à
ce propos, nous parlions de ce qui s’est passé à Perpignan, à la fin du mois de
mai 2005. En deux mots, le moteur « objectif » des événements est un
crime. Un arabe a été pris pour cible par deux ou trois jeunes gitans qui l’ont
lynché et assassiné. Et puis, jaillit la lave du commentaire ou des
commentaires qui ont très largement « communautarisé » le
fait-divers. Toi qui es un homme qui a plutôt tendance à sortir de ta
« communauté » (ta vie l’atteste), comment ressens-tu le fait que dès
que l’occasion se présente, on restaure une sorte de responsabilité ethnique
collective ?
B. – On te jette dans le
panier.
C. – Au fond, quel est ton
sentiment sur la capacité des gitans aujourd’hui en France de s’en tirer ?
De s’en tirer, et de garder leur dignité personnelle constamment tachée ou
filtrée par la perception hostile de la « gitanité », allégorie peu
séduisante suspendue à quelques stéréotypes négatifs.
B. – La véritable histoire de
Perpignan, nous ne la connaissons pas. Nous ne savons pas ce qui s’est
réellement passé. Quand on dit que les
maghrébins, les arabes, et les gitans, enfin les calós, tu
sais que je n’aime pas ce mot gitans…
C. – Oui, je sais que tu
détestes ce mot générique, mais enfin, la population gitane de Perpignan est
diverse.
B. – Bon, d’accord, mais disons
que les uns et les autres ne se sont jamais appréciés et estimés. Ce ne sont
pas les paroissiens affables d’un quartier ! Les uns sont pour Jésus, les
autres sont pour Allah. Ça ne marche pas sur des roulettes. Il y a toujours eu
des histoires à cause de ça.
En revenant au fond de l’affaire, on peut imaginer
les embrouilles d’un quartier riche en délinquants, en trafiquants mais, sans
connaître le fin mot de l’affaire, on a tendance à extrapoler, on dit que les
gitans pratiquent la vendetta, qu’ils forment une sorte d’immense famille comme
une toile d’araignée, ce n’est pas vrai. Je ne connais pas les gitans qui
vivent près de chez moi, à Tarbes ou à Pau, encore moins ceux qui vivent à
Perpignan ou en Espagne.
Mais les médias ont simplifié, caricaturé. Au lieu
de dire : des populations de cultures différentes se sont affrontées, on a
dit les gitans et les arabes. Ce qu’il est difficile de supporter aussi bien
pour les arabes que pour les gitans et qui revient à faire un monde de
catalogues. C’est précisément cela l’essence du fascisme.
Cela fait plus de quatre cents ans que les gitans
vivent dans le quartier Saint-Jacques de Perpignan. On fait comme si le
quartier était à part de tout, qu’il avait des frontières propres. On aurait pu
dire aux uns et aux autres : bon, maintenant, vous qui êtes des Français,
vous devez connaître la Loi et la Loi s’applique à tout le monde. On ne va pas
commencer à dire vous les gitans, vous les arabes parce qu’après qu’en pensera
l’opinion ? Que la loi est variable, conditionnelle. La ville de Barbastro
et la ville de Saint-Gaudens sont jumelées, la culture commingeoise et la
culture aragonaise n’en sont pas moins différentes, c’est pareil dans un
quartier.
Non, on pouvait les calmer, quitte à envoyer des
soldats s’interposer et éviter les débordements, mais non, c’étaient des gitans
et des arabes, des gens que l’on a fait rentrer par la grande porte de la
République et que l’on en fait sortir par la petite à coups de phrases
humiliantes. Ce qui m’a surpris, ce sont les paroles qui ont blessé tout le
monde. Quant à l’arrestation de quatre petits clowns qui ont fait le mal, la
police peut le faire sans le crier sur les toits. Sinon, c’est de la
fumisterie. Elles ont fait plus de mal, ces quatre paroles, que tout ce qui a
pu se passer, sans méconnaître la tragédie qui a abouti à la mort d’un homme et
à la désolation d’une famille.
C. – Et comment le voient tes
frères, tu en discutes avec eux ?
B. – Avec une certaine crainte.
Ils ont peur d’être pris à partie dans les marchés par les arabes qui sont
pourtant leurs clients. Ils se méfient, mais il n’y a pas d’hostilité. Dieu
merci, Toulouse est une ville cosmopolite. Il n’y a pas de tensions,
d’inimitiés. Mais peut-être cela changera-t-il si les médias parlent ainsi de
la relation des gitans et des arabes, comme de deux communautés qui vivent dans
les mêmes endroits et se font la guerre ?
C. – Mais d’où vient cette
confusion croissante dans l’opinion entre les gitans et les arabes, par-delà
les attitudes communes et provocatrices d’une certaine jeunesse qui aime bien
intimider, insulter et « jouer les racailles » ? Les traditions,
les croyances, les modes de vie sont très différents. Et toi-même, tu
contestais la thèse musicologique qui faisait remonter les origines du flamenco
au melting-pot de la musique arabo-andalouse. Or, il s’était établi dans les
esprits une sorte de correspondance paresseuse entre les deux populations
« classées à embrouilles » que le drame de Perpignan a soudainement
illustré. Comme si, et je caricature à peine, avait éclaté soudainement une
guerre civile dans le quartier d’une ville !
B. – Cela veut dire que, dans
l’esprit de certains, nous sommes des attardés, des demeurés. Je pense aux
photos que la propagande hitlérienne diffusait sur les juifs et les gitans. On
aurait dit des fous, des idiots, des dégénérés. Mais là aussi, les mots sont
les mêmes. Si le même crime avait eu lieu dans des populations plus proches de
la moyenne, on n’aurait jamais usé de tels mots. Un prêtre pédophile ne fait
pas rejaillir l’opprobre de son comportement odieux sur toute l’Église.
C. – Non, on ne dit pas encore
que Benoît XVI est le pape des pédophiles !
B. – Ce que je sens
aujourd’hui, c’est que si je n’avais pas ma guitare et la musique qui me porte,
je serais un gitanico suspect, un paria, mais nous en avons l’habitude, dans
une société de prêts-à-porter, de fiches d’identité.

C. – Au fond, ce que tu dis,
c’est que quelque chose précède dans le regard que l’autre porte sur toi la
connaissance qu’il peut souhaiter ou non avoir de toi. La Mancha, la tache,
c’est un livre de Philip Roth qui rejoint par-delà les siècles l’ambiguïté du
héros de Cervantès, hidalgo de la Mancha, hidalgo d’une région du centre de
l’Espagne mais aussi de la tache… Au fond, quand tu dis quelque chose, tu es
précédé par une aura ou une rumeur qui a déjà contaminé ta parole. Tu ne peux
pas dire les choses incognito. Tu es condamné à l’héritage, au provincialisme
étriqué de l’héritage. Bien sûr, tu peux parler en gitan, tu peux éprouver la
fierté d’appartenir à l’un de ces rares peuples qui ne se sont pas dissous dans
la bouillante lessiveuse de l’Histoire mais cela ne t’empêche pas d’avoir la
plus grande lucidité sur les gens de ton entourage, de ta maison.
B. – Le bien n’existe nulle
part.
C. – Mais crois-tu que quelque
chose s’est dégradé parce que les vieux n’ont plus été écoutés, que la
transmission des mœurs, des coutumes, des symboles s’est peu à peu vidée de
sens, face à la concurrence d’un mode de vie plus sauvage et émancipé, plus
racoleur aussi ? Je pense aux craintes de ton père sur l’évolution de la
jeune génération gitane. Est-ce qu’il y a eu une panne dans la transmission ou
est-ce que le monde environnant ne laisse plus de chances à l’écoute ?
B. – Le monde d’aujourd’hui est
un monde concurrentiel. Si tu veux t’en tirer, il faut faire comme ils te le
disent. Mais ce système-là les rejette. Et la force des traditions est
déclinante. Alors bien souvent les jeunes gitans se retrouvent dans une sorte
d’impasse d’où sortent les comportements stupides. Je vais te donner un
exemple. Quand tu m’appelles, tu ne me dis pas « Bruno, tu viens avec ta
guitare », je viens en ami, et tu essaies de voir dans mon esprit comme je
le fais avec toi. Alors que la plupart de mes « amis » m’appellent et
ajoutent aussitôt : Bruno, tu viens avec ta guitare ! Qu’en conclure,
sinon que si je n’ai pas la guitare, ce n’est pas la peine d’y aller, je ne
suis pas le bienvenu ?
C. – Oui, c’est comme si l’on
disait à quelqu’un : tu viens avec tes paroles !
B. – Alors, si je n’amène pas
ma musique, mes doigts n’existent pas, d’une certaine manière, ils sont
amputés, et moi je suis inutile ?
C. – Je me suis souvent posé la
question : pourquoi des petits groupes humains qui n’avaient pas de grande
puissance, ni de feu, ni d’influence diplomatique, ni de fortune avaient
survécu à une avalanche de désastres et de persécutions alors que les peuples
victorieux d’un jour, les Scythes, les Mèdes ou les Phéniciens n’ont pas
survécu à l’inévitable défaite du lendemain ? Peut-être que quand une
société n’est pas riche ou puissante, elle cherche à trouver des voies
originales qui transitent à l’instar des autres par le savoir-faire,
l’ingéniosité, les cultes mais aussi, et cela en définirait l’originalité
décisive, par l’élévation en humanité
de chacun de ses membres. « Le renoncement à l’action est la seule voie du
bonheur et de la paix » dit Milan Kundera dans son livre Le Rideau. Et le renoncement à l’action
est sans doute la condition de l’élévation en humanité.
Or, aujourd’hui que l’argent et ses attributs
règnent en maîtres, cette inclination est devenue le cadet des soucis des
membres confédérés de la planète. Aussi bien utilise-t-on un musicien comme un
prestataire de services chez qui l’on exige du talent et a-t-on oublié l’image
du violoniste de Chagall qui tombe du toit mais que la musique sauve en
déployant dans l’air un escalier imaginaire. Au lieu de prendre en toi l’homme
qui est accessoirement musicien, on sélectionne le guitariste flamenco doué,
qui est accessoirement homme ; on inverse les choses et les valeurs. Tu
pourrais à la limite exécuter une buleria
robotique parfaite, on te dirait : c’est bien. L’avenir appartient
peut-être à la buleria robotique avec
le duende reproductible par
l’ordinateur.
B. – Tu
dis que l’argent règne en maître. C’est vrai, mais le problème, c’est que quand
il y a trop d’argent inemployé dans une société, et bien on s’en prend aux
pauvres ! Il y a une perte de mesure des choses.
C. – Nous l’avons déjà
dit : les indemnités hallucinantes d’un gros capitaine de la distribution
concentrent un instant le scandale de la richesse mais l’instant d’après, la
rancœur s’avive contre les pauvres et plus que tout les pauvres oisifs qui
n’ont pas sombré dans l’univers des SDF et jouissent de certains avantages
sociaux. Mais comment peut-on changer les perspectives ?
B. – Tu
ne peux plus. Nous sommes dans une phase qui va aller jusqu’au bout. Une sorte
de phase finale. Je vais parler de la France, je crois que c’est le pays que je
connais le mieux. Ils se disent philosophes, tout le monde philosophe, mais ce
sont des philosophes muets. Ils ont des gestes, mais la parole est muette. Des
postures ! Dans ce monde nous sommes tous des nomades. Tu nais et tu
meurs. Alors qu’est-ce que ça veut dire, avoir des solutions ? C’est
absurde. J’appelle l’existence une petite prison, tu vois, avec plein de
vitres, de fenêtres et d’échappatoires. Tu crois que tu vas pouvoir voler à
l’air libre et tu retombes dedans, sans cesse. Mais ce n’est pas la vie qui est
comme ça, c’est l’homme !

C. – Depuis le début de nos
entretiens, tu fais référence à un « ils » anonyme et pluriel. Ce
« ils » n’est pas souvent logé à la bonne enseigne mais parfois aussi
il semble traduire une force irrépressible ni bonne ni mauvaise qui conduit la
marche des sociétés, à l’image de l’inconscient tissant dans l’ombre la
personnalité du sujet. Qui est donc ce « ils » ? Ce n’est pas
une nation définie, ni une civilisation, ni une sorte de conspiration
planétaire, si je te comprends bien.
B. – Non, rien de tout cela.
C’est difficile à expliquer. Ce « ils » doit rester par nécessité
indéfini. Il s’oppose au tu, au moi, au nous qui peuvent peut-être se
comprendre, en tout cas être situés plus aisément. Ce « ils » pluriel
n’est pas non plus une émanation de Satan luttant contre le Il singulier qui
dans l’esprit des croyants est Dieu.
Non, c’est une influence, une atmosphère, une force
qui nous fait pencher vers telle ou telle direction. Un peu comme si la
civilisation (je n’aime pas trop ce mot, car nous ne sommes pas dans une
civilisation, nous sommes dans une économie) s’apparentait à une énorme gare
remplie de quais, de rails et de trains et que certains aiguillages (pas tous)
se faisaient sous l’influence de ce « ils » anonyme, pluriel. Ce
« ils » est comme le vaste esprit d’une Époque qui se dérobe à sa
connaissance. Et puis, ce « ils », chaque lecteur le traduit, le
comprend à sa manière, l’habille. C’est mieux que de prétendre tout saisir.
C. – Tu connais les vers de
l’épitaphe de François Villon, rédigés dans l’attente de sa future
pendaison : « Frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs
contre nous endurcis !… » On parle à tout bout de chant de
fraternité, la fraternité est inscrite en lettres d’or sur les frontispices des
bâtiments républicains et pourtant certains peuples sont moins frères que les
autres…
B. – Un jour je t’avais parlé
de l’extrême droite qui commentait l’Église et Jésus. Mais Jésus, que je sache,
n’était pas un Gaulois. C’était un gars de Judée ou de Galilée, en tout cas, ce
n’était pas un Gaulois mais un simple juif. Et tu vois ces gens de l’extrême
droite se placer sous l’étendard de l’Église, au nom de Jésus, accomplir
parfois des pèlerinages et rejeter les juifs et les gitans. Les métèques !
Dieu a bien fait les choses, quand même, mais combien sont-ils dans
l’ignorance ? Je t’ai aussi parlé de la glace en bois, je crois qu’aujourd’hui,
beaucoup regardent par une fenêtre obscurcie. Au lieu que le lointain se
découvre avec l’ouverture de la fenêtre et que ta pensée prenne le chemin des
rayons de soleil ou des gouttes de pluie, pour eux, il n’y a rien
au-delà : la fenêtre est obscure. C’est comme à
Saintes-Maries-de-la-Mer : un jour une gitane a fait une apparition, on ne
sait pas si c’est Marie, en tout cas cette jeune gitane est venue de la mer sur
une barque…
C. – Tu veux dire qu’elle est
arrivée par miracle.
B. – On ne sait pas, peut-être
qu’il s’agissait d’une gitane maligne, peu importe, toujours est-il que cela
donne chaque année prétexte à un énorme rassemblement de gitans venus de
partout, des Bulgares, des tziganes, des manouches et des sédentaires. Tout le
monde a le droit de prier en cet endroit. Ce n’est pas un gitan qui va
interdire la prière à un autre ! Et pourtant certains vont décréter que
nous n’avons pas le droit d’y prier, parce qu’ils ont déroulé l’étendard du
Jésus gaulois ! Et ouste, une fois les prières finies, il faut décamper
vite, plier les affaires et les caravanes.
Et pourtant, l’économie des Saintes-Maries doit
beaucoup au pèlerinage gitan. On a l’impression que nous sommes des êtres entre
parenthèses. Une fois finie la fête et la musique, nous ne sommes plus les
bienvenus. Il est vrai qu’ils ont fait ça avec des gens beaucoup plus
prestigieux que nous. Ils ont critiqué Albert Einstein, mais ils ont quand même
utilisé ses lumières pour fabriquer la bombe atomique.
On ne m’aime pas moi, on aime ma musique. Moi, je
suis quelqu’un qui là où il s’asseoit est assis et là où il se lève est levé.
Je ne fais jamais rien pour l’argent. Et pourquoi tu ne gagnes pas du pognon,
me demandent certains. Mais parce que je ne peux pas. Quand j’ouvre la fenêtre,
je peux voir, je vois de la poésie, je peux rêver, même devant des murs, par la
vision, par l’esprit, je le coupe ce mur, j’y fais un trou. Or l’argent
t’arrête. On fait du sur-place, on n’avance plus, on est suspendus.
C. – Les humains sont
incapables de maîtriser le champ du bonheur, parce que contrairement à d’autres
activités, le bonheur n’est pas un champ. Il n’est pas objet d’études. Personne
ne peut prévenir, ni pour lui ni pour les êtres aimés, les risques de
l’existence, sauf à vivre dans une bulle gélatineuse qui te rattrape et
t’enferme comme dans la série des années 60 Le
Prisonnier. Mais qui souhaiterait habiter ce village de parasols et de
grosses bulles ? La vie humaine, c’est de danser sur des volcans ! On
a beau feindre de l’oublier en sacrifiant aux mille routines du travail et des
sentiments quotidiens, nous dansons sur des volcans.
B. – Dans les anciens temps les
hommes mouraient à trente, quarante ans, maintenant qu’on peut vivre jusqu’à
quatre-vingt-cinq ans, on trouve le moyen de critiquer, de faire les
insatisfaits, de vouloir aller plus loin. Mais qu’est-ce qu’on veut au juste,
on ne sait plus ce qu’on veut. Le malaise de la civilisation se nourrit de
cette perte des proportions.
C. – Je voudrais que l’on parle
du cagaro. C’est quoi, au juste, le cagaro ?
B. – Quand un petit enfant fait
une chiasse, c’est un cagaro, il est tellement petit qu’il monte comme un
cornet de glace. Dans le monde gitan, on dit : que cagaro ! Mais
c’est beau. On rejette la merde, mais sans merde, il n’y a pas de fumier.
Alors, nous les calós, nous sommes tous des cagaros. Le gitan n’a jamais
oublié d’où il venait. Et puis, on marche parfois dessus et ce cagaro va
ensemencer la terre ailleurs, il va faire pousser des fleurs.
5 .
C. – Bruno, tu m’as permis de
connaître quelques facettes de l’univers gitan, ici ou dans la Navarre
espagnole de tes cousins. J’y ai découvert qu’outre un certain sentiment
frivole et libre de la vie, une sorte de désinvolture joyeuse qui tente de
conjurer ou de tenir en respect la peur panique de la mort, la vie devait être
un petit festin pour tout le monde, et qu’il convenait de ne jamais laisser
quelqu’un en marge, dans l’obscurité des recoins où l’on fait généralement
semblant de ne pas voir. Contrairement à nos sociétés modernes où la mise à
l’écart des uns constitue le principe numéro un de l’avancement des autres dans
l’existence.
Dans le monde gitan, tout le monde ou ce qui revient
au même, personne, n’est le bienvenu. On ne tranche pas le gâteau de
l’hospitalité selon les mérites ou les faveurs attendues des uns ou des autres.
L’ivrogne le plus détruit, le plus déconsidéré est l’égal des autres dans la
bénédiction des vivants. Cette bienveillance est-elle liée à la culture
gitane ?
B. – Je te coupe la parole.
Laissons la culture. Dans le monde non-gitan, pour être noble, il faut avoir
une particule ou une grosse fortune. Ah, cet homme au chapeau qui rentre dans
la banque, s’extasie-t-on, fût-il un grand bandit, mérite qu’on s’incline à son
passage. Et cet homme au chapeau en conclut hâtivement qu’il est un Monsieur.
Or les gitans, ne l’oublions pas, sont nobles et ils
le sont en dépit de leur pauvreté. Ils ont traversé les siècles sans se
dissoudre, sans se perdre, et c’est cela leur héritage aristocratique. Nous, on
n’achète pas la particule, on l’a !… Avant, on critiquait notre manière de
vivre. On nous en voulait, nous les nomades, les forains, avec nos caravanes,
mais maintenant avec l’explosion du tourisme du camping-car, du mobil-home,
c’est notre mode de vie qui est copié et apprécié ! Ils ont copié et ils
l’oublient, ils n’ont pas ouvert davantage leurs yeux sur nous, ils n’ont pas
exprimé une once de gratitude.
On a amené plein de choses, si on veut bien y
regarder, et c’est la raison au nom de laquelle je pense qu’il s’agit bien plus
d’une noblesse que d’une culture. Nous n’avons pas besoin de l’acheter, nous
l’avons en nous, nous la promenons, Dieu nous l’a concédée. On charge de tous
les côtés, on prend des coups de savates, mais on a aussi appris à les
esquiver.
Côté tzigane, les fins de repas musicales, les
petits orchestres dansants, les violons mélancoliques (cela ressemble au
phénomène des « schnorrers » dans le monde juif), qui peut en nier
l’apport dans les pays d’Europe centrale ? Jadis les nobles payaient ces
modestes ensembles pour animer leurs propres fêtes familiales. Et le cirque, à
ses origines, a été l’affaire principale du monde gitan, une de ses émanations.
De ce point de vue, Charles Chaplin qui était, je crois, d’origine anglaise
était un pur gitan. J’ai bien aimé Manitas de Plata disant un jour à
Charlot : mais tu es des nôtres ! Quoique, au fond, pour faire
avancer le monde, il faut beaucoup de mélanges, d’osmoses,
d’hybridations ! Mais le gitan, généralement, on le soupçonne. Les juifs
parce qu’ils sont à la tête des banques, les gitans parce qu’ils sont voleurs
de nature. Chapardeurs ou usuriers… Tu me connais, jamais de ma vie je n’ai pu
imaginer voler quelque chose.
Mais que les philosophes, enfin certains, fassent
moins de gestes et surtout qu’ils mesurent davantage leurs paroles. Nous autres
avons perdu nos traditions écrites mais c’est une raison supplémentaire
d’accorder du crédit à des paroles. Nul besoin de les faire pulluler, il faut
simplement les respecter, quelques paroles et cela suffit. Les jeunes qui s’en
sont détournés y reviennent, après un tour de chauffe raté dans le monde qui ne
leur convient pas. Tu sais, il y a une parole de la Bible qui dit : quand
les infirmes marcheront et les aveugles verront… C’est-à-dire qu’avec les techniques
modernes, on peut espérer faire marcher les paraplégiques et redonner une
vision aux aveugles, on croit donc qu’on est entrés dans une période
messianique, divine. Mais cela peut aussi annoncer une phase finale, explosive,
barbare. Si Dieu ne descend pas nous prêter main-forte, je crains que… tout ne
se disloque. Mais si tout explose, si la lave des fureurs se met en marche,
cela ne fera rien avancer, les explosions, les guerres, les révolutions ;
nous sommes assez instruits par l’Histoire et je partage le point de vue de ton
écrivain hongrois : le sérieux a toujours quelque chose à voir avec la
stabilité…
Car le mal persiste dans l’irruption et s’enkyste en
son cœur et rien ne se règle. Il faut en tout cas que quelque chose se passe
d’inimaginable, pour dévier le cours de l’Histoire de sa marche vers une forme
extrême de despotisme, ce que j’appelle la phase finale. Je pense avoir raison
de craindre ce cours des choses, bien que je ne veuille pas me donner raison et
que ma propre raison m’effraie !
Autre chose, nous avons besoin d’autre chose. Tu as
un ministre de l’Économie qui annonce 16 % d’augmentation du tarif du gaz
et le Premier ministre 5 %. Mais enfin, c’est se foutre de tous ceux qui
utilisent le gaz, et aux yeux desquels un tel écart n’est pas un exercice
comptable de l’État, mais un écart pharamineux…
On ne cesse de fabriquer des fautifs, ceux qui
fument, parce qu’ils s’esquintent la santé, que ça coûte cher à nos hôpitaux et
parce qu’en plus ils trahissent la nation en allant acheter les clopes à
l’étranger. Et moi qui pourrais au moins une fois me sentir quitte avec l’État,
être un bon élève, n’étant pas fumeur, eh bien je suis aussi fautif de ne pas
consommer, de ne pas dépenser d’argent, de ne pas contribuer au paiement des
taxes… Non, il faut l’intervention de quelque chose de très haut !
Même Spinoza, qui est un champion, dans quelle cave
l’ont-ils logé, qu’est-ce qu’ils ont fait de lui ? On en est à faire de
Jésus un Gaulois et de Dieu un étendard de sang. Les hommes veulent s’embarquer
désormais pour d’autres planètes avec le rêve d’y découvrir un oxygène plus
dopant. Ils ont fermé ce monde-ci et tentent de s’échapper de leur propre
maison fermée. Comment te dire, c’est beau de faire des études supérieures, je
prends l’exemple de mon fils aîné, il est en quatrième année de sciences
politiques, on essaie de se reparler depuis trois ans et il n’est toujours pas
capable de comprendre un dialogue, de dire : papa, on va dialoguer, on va
essayer de trouver… Je voudrais qu’on se mette à une table et qu’on discute
sans réserve. Je suis prêt à prendre toutes les fautes sur moi. Je suis
incapable de lui reprocher quelque chose. Mon fils a du vocabulaire en français
comme en espagnol, mais c’est de l’appris, il ne me dira jamais : malgré mes études, non, ce sera
toujours : moi qui ai fait des
études…

C. – Alors qu’en chacun de
nous, une multiplicité de gens discutent, se querellent, mènent les uns contre
les autres des escarmouches sérieuses ou futiles et concluent souvent des
armistices honteux : ainsi l’érotomane plein de désirs chaotiques
interpelle le sage ou l’homme fatigué, dédaigneux par conviction ou par usure
organique de la chair, de la sorte que chacun d’entre nous devient
alternativement une star du porno ou un grand sage contemplatif. Je plaisante
en citant ces caractères extrêmes, mais c’est pour souligner schématiquement la
multitude de personnages qui occupent nos personnes et qui font cohabiter
l’homme de peine et l’oisif frivole, le rigoureux et le désinvolte, le
responsable et le fou, l’homme fidèle à la virgule à la tradition et l’original
qui crée un autre univers… Et c’est ainsi je crois que nous sommes préparés à
la conversation.
Tous les hommes sont des creusets, les plus petits,
les plus insignifiants (qu’est-ce que cela veut dire, insignifiants ?) des
creusets où se mêlent dans des fusions incertaines des laves de pensées,
d’opinions et de sentiments bien souvent contraires, de sorte que chaque
produit fini temporaire, notre personnalité au temps 0, n’est jamais intègre,
harmonique. Elle reste hérissée de barbes et remplie de scories.
À ceux qui veulent nous cataloguer, nous ranger,
nous identifier avec leur taxinomie hasardeuse empruntant à la religion, à la
race, au métier ou à la politique ses critères objectifs de marquage,
opposons-leur que chacun d’entre nous est déjà en soi un immense rébus et qu’il
se perd dans ses propres jeux de pistes. Le connais-toi toi-même de Socrate est
une géniale blague. Se connaître, c’est connaître l’univers entier, la nature,
la biologie, les rythmes de la vie, l’histoire, la génétique, la société, les
sentiments, les caractères, et même une part de Dieu… Connais-toi toi-même,
cette injonction socratique qui apparaît au premier plan modeste et à la portée
de chacun d’entre nous est tout à la fois une blague énorme et une colossale
énigme philosophique.
Tout être humain est un spectre semblable à la
lumière dont on ne voit pas la nature spectrale, du moins ordinairement avant
qu’elle ne soit décomposée en ses diverses longueurs d’onde par la rencontre
avec la pluie. Et comme on sort de plus en plus souvent avec des
parapluies !
B. – C’est vrai que plusieurs
personnages parlent en nous. Souvent, dans ma tête, je joue tour à tour
l’accusé, le juge et l’avocat. L’accusé, c’est moi-même, mais aussi celui qui
m’accuse et celui qui me défend. Ma tête devient aussi bruyante qu’un prétoire.
Je m’amuse à écouter les arguments des uns et des autres. Aucun n’a tort. Ils
achèvent leur conversation quand j’ai mal à la tête…
B. – Pour en revenir à la
musique, même moi, pur caló, je ne connais qu’une infime partie du flamenco. Le
flamenco est un univers très vaste et tout aussi impalpable. On ne peut en
faire le tour, il est encore plus insaisissable que le jazz. J’admire ceux qui
disent en voyant telle forme de zapatéo ou de
toque, ils
viennent de cette école-là ou de cette école-ci, car seul le flamenco émancipé
des écoles mérite cette appellation.
C. – Je ne fais pas partie des
érudits du cante jondo, ma culture musicale est médiocre et plus encore mes
oreilles et mes mains qui battent toujours le rythme en contretemps, mais je
sais qu’en un instant passager, forcément passager, se concentre une telle
force d’expression que le flamenco devient audible aux non-initiés et même à ceux
qui en méprisent le genre « folklorique ». Le chant, la guitare
pénètrent au cœur des âmes, individuellement. L’adresse est individuelle,
malgré l’image d’Épinal des fiestas gitanes où de belles bohémiennes dansent
autour d’un feu de bois, au centre d’un espace circulaire délimité par les
charrettes. García Lorca a popularisé le concept de duende, cette
diabolique et mystérieuse inspiration qui magnétise et irradie le cante. En
tout cas, il ne s’agit certainement pas d’école. Dans le cante, c’est mon point
de vue, il faut nécessairement passer par l’instant, traverser au moins une
fois l’instant pour comprendre la durée. Sinon, on reste à la porte, vaguement
curieux du spectacle des têtes qui se tordent en chantant et des arpèges
acrobatiques de la guitare. Je me souviens d’amis du Nord qui n’avaient vu et
entendu dans une nuit flamenca que la douleur, les rictus de souffrance, les
mains jointes en prières, les incantations primitives. À l’évidence, ils
n’avaient pas découvert la porte qui s’entrouvre fugitivement à chacun d’entre
nous dans une nuit, une porte qui n’est pas gardée par une sentinelle
intransigeante et qui néanmoins reste la plupart du temps close.
B. – Exact.
L’instant est le sésame du flamenco. Comment définir une cuite sur le
moment ? On est heureux, on est ivre. C’est le lendemain qui définit la
cuite, qui en fixe le tempo et c’est le mal de tête qui est la mémoire des
alcools ingurgités.
C. – Bruno, maintenant que nous
avons bu pas mal de whisky, de quoi as-tu envie de parler ?
B. – De ce que tu veux. Je suis
libre, libre « como el viento ». Mais un jour viendra où l’on voudra
arrêter le vent. « Ils » arrêteront le vent et changeront l’axe de
rotation de la terre parce que la manière dont elle tourne ne leur plaît pas.
Le vent appartient au Ciel, aux étoiles. Ça fait des
lustres que ça tourne comme ça. Mais le vent doit changer. Il est trop imprévisible.
Au lieu d’essayer de prévoir une météo
catastrophique, il faut regarder par la fenêtre. Si les nuages s’amoncellent,
c’est comme ça. Il faut l’accepter.

Remerciements très vifs à:
Paule Pérez pour sa
relecture bienveillante de ces dialogues et son constant soutien amical.
Patrice Gaudineau pour sa
riche collaboration technique. Pierre Cocrelle qui nous a donné les photographies de Bruno et de Consuelo Lavardez.
Ainsi qu’à tous ceux et
toutes celles qui ont fait vivre la Peña la Madrugà depuis plus de quinze ans.
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